AFFICHELe désordre et la nuit - Gilles Grangier (1958), avec Jean Gabin (Inspecteur Georges Valois), Danièle Darrieux (Thérèse Marken), Nadja Tiller (Lucky Friedel), Paul Frankeur (Inspecteur Chaville), Hazel Scott (Valentine Horse, chanteuse de cabaret), Roger Hanin (Albert Simoni), Robert Berri (le tenancier de L'Oeuf), Françoise Chaumette (Commissaire Janin), Louis Ducreux (Henri Marken), Jacques Marin (Un garçon de café), Jean-Pierre Cassel (Un danseur), Germaine Ledoyen (L'infirmière), Olivier Darrieux (Un employé), Jacky Bamboo (Le danseur noir)...

"Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l'unité première de ta négritude." (Léopold Sédar Senghor)

Dans le Paris de la vie nocturne, Albert Simoni est le propriétaire de L'Oeuf, un club privé du VIIIe arrondissement où l'on peut trouver un orchestre de jazz "nègre" très à la mode, une chanteuse à la voix chaude, des entraîneuses peu farouches mais aussi de l'alcool à flots, des jeunes gens, des moins jeunes, de la drogue parfois et des petits malfrats. Amant de la jeune Lucky Friedel, une bavaroise de 23 ans, Simoni est abatttu un soir en plein bois de Boulogne. C'est l'inspecteur Georges Valois qui se voit confié l'enquête de proximité et en particulier celle sur les habitués de L'Oeuf. C'est ainsi qu'il rencontre Lucky sous le charme de laquelle il tombe immédiatement, l'entraînant à l'hôtel Washington pour une nuit de confidences et d'amour. Mais Valois s'aperçoit bien vite que la jeune étudiante est sous l'emprise de la morphine et que Simoni aurait pu être assassiné par des trafiquants de drogue. Une longue enquête dans le désordre des nuits de Paris commence pour lui.

Gilles Grangier, Michel Audiard et Jean Gabin... Tout est dit, ou quasiment, dans ce trio qui cosigne Le désordre et la nuit. Grangier à la mise en scène, classique mais efficace, ainsi qu'au scénario tiré d'un polar à l'ambiance glauque; Audiard aux dialogues, et c'est présumer d'une saveur délicieuse qui renforce l'atmosphère générale créée par Grangier; Gabin à l'image, passé à l'époque Grand Croix des rôles qui de policier désabusé, qui de truand taiseux, mais toujours alternant la verve colérique et la circonspection la plus laconique.

A ce trio génial, il faut ajouter la merveilleuse Danièle Darrieux, magnifique beauté sensuelle derrière son maintien glacé et sa condescendance envers le genre humain, ajouter aussi l'ensemble des seconds rôles, tous parfaits et aussi succulents à croiser deci-delà que l'est la dégustation d'un vieux cognac au coin du feu (Frankeur, Marin, Ledoyen, Berri...) et le fort bon travail de Louis Page à qui l'on doit l'étonnante photo de Drôle de drame, et qui, dans les années 1950, est l'un des artisans de ces films à caractère policier-polar et à l'ambiance aussi sombre que douce, tels les Maigret, et qui contribuera à la plupart des films de Gilles Grangier.

Si Jean Gabin se montre un peu planplan dans ce film - DARRIEUXla légende a vieilli et le comédien entâme alors une nouvelle reconversion vers des rôles plus en épaisseur et en lenteur - il n'en reste pas moins qu'il occupe l'espace et tient l'intrigue à bout de bras, touchant avec cynisme du bout des doigts chacun des personnages qui s'agite alors autour de lui, se démène et se perd, à l'image de ce jazz band tantôt furieusement survolté, tantôt mou et lascif. Car il faut bien le souligner, comme dans beaucoup des films noirs de cette époque - en particulier ceux avec Jean Gabin, c'est son ambiance, à jeu égal avec son casting, qui confère au Désordre et la nuit tout son caractère indémodable. Ancien employé de l'Abwehr, c'est à dire de l'espionnage nazi, souteneur multirécidiviste avant la guerre, Simoni est un homme de passion et d'autorité, un touche à tout devenu intouchable mais qui baigne dans des histoires sordides où l'argent sent mauvais et où le respect de la vie humaine ne se mesure qu'à l'aune du code d'honneur du Milieu.

On ajoutera à cet ensemble déjà bien garni la présence faussement illustrative de la musique jazzy et de deux personnages noirs, une ancienne vedette de télévision, l'américaine Hazel Scott en meneuse de troupe façon Joséphine Baker (les bananes en moins) et Jacky Bamboo, apôtre du mambo créole en France, qui s'adonnent à "un numéro cochon" au rythme des tam-tams, illustration pour les uns de "la passion primitive" et pour les autres des souvenirs du One-Two-Two d'antan, en tout cas un élément bien plus que décortif qui contribue à l'ambiance sensuelle et captivante du film ainsi qu'au trouble général qu'induit l'intrige et ses protagonistes, en particulier le personnage de Valois qui semble un habitué de ce monde secret, bouleversé et confus de la nuit.

Avec une Danièle Darrieux magnifique autant que parfaite et un intrigue efficace dont on peu néanmoins déplorer le manque d'attait du dénouement, Le désordre et la nuit est un incontournable du cinéma français "à la papa" qui mérite grandement qu'on le sorte de son oubli relatif.

"C'est avec les bonnes bourgeoises qu'on fait les meilleures grues."