AFFICHERazzia sur la chnouf - Henri Decoin (1955), avec Jean Gabin (Henri Ferré dit Le Nantais), Lino Ventura (Roger dit Le Catalan), Magali Noêl (Lisette), Paul Frankeur (Commissaire Fernand), Marcel Dalio (Paul Litski), Albert Rémy (Bibi), Lila Kedrova (Léa), Jacqueline Porel (Solange Birot), François Patrice (Jo), Armontel (Louis Birot), Sylvère (Emile Lourmel dit Mimile), Françoise Spira (Yvonne, la préposée aux lavabos), Laurence Badie (La fleuriste revendeuse), Marcel Bozzuffi (Un client du Troquet), Auguste Le Breton (Auguste, le tenancier du tripot), André Weber (Ly Chian, tenancier d'une fumerie), Suzy Willy (La patrone du restautant d'Yvonne), Gisèle Grandpré (La patronne lesbienne)...

Paris, années 1950. Henri Ferré surnommé Le Nantais revient après un long séjour au Etats-Unis où il s'est installé comme patron d'un bistrot français, Le Troquet. En réalité, Henri est une pointure du trafic international de pavot. Recruté par Paul Litski, un gros bonnet qui brasse des millions, il est chargé d'inspecter toute la fillière de circulation de la drogue, depuis le laboratoire clandestin de Louis Birot aux multiples revendeurs, ceux des fumeries d'opium, des vendeurs d'ampoules de morphine et jusqu'aux utilisateurs d'héroïne. Pour couverture, il ouvre un nouveau Troquet, à Paris cette fois, et c'est la jolie Lisette qui tient la caisse. Mais tout se passerait bien sans les règlements de compte, les vols et autres dérives de ce monde obscur et dangereux.

Tiré d'un roman d'Auguste Le Breton, Razzia sur la chnouf est de ces films captivants qu'on n'attendait pas forcément sur le registe grave et sombre qu'il exploite avec brio, en dépit de son titre un rien boulevardier. On pourrait s'attendre à un polar grave mais teinté d'humour grinçant, genre auquel Michel Audiard donnera ses lettres de noblesse la même année avec Gas-Oil mais surtout en 1957 avec Le rouge est mis et Maigret tend un piège. Pour ce film, pas du tout! Le film de Henri Decoin est plus proche d'un Touchez pas au grisbi de Becker que de Le cave se rebiffe de Grangier.

Le point commun de ces films? Jean Gabin, naturellement. L'acteur est ici dans sa "seconde" carrière, celle qu'il a entâmée avec La vérité sur bébé Donge du même Henri Decoin et surtout qui le fait revenir sur le devant de la scène grâce à Touchez pas au Grisbi, incarnant dorénavant tantôt un "poulet", tantôt une gloire du Milieu, mais jamais un "cave" transparent et sans saveur. Rôles d'épaisseur, hauts en couleurs, présence à l'écran, verbe court et voix grave, visage placide et la main GABIN_VENTURAlourde, preste à frapper les récalcitrants. Avec Razzia sur la chnouf, Jean Gabin incarne un personne à la croisée de Pépé le Moko et de Jules Maigret, subtil mais massif et imposant mais circonspect.

Toutefois, réduire ce film à la seule présence de Jean Gabin serait une erreur. Il y a évidemment d'autres pointures au casting. D'abord Lino Ventura, personnage négatif, dur, froid et sans scrupule trouve ici un emploi dans la ligne de sa première collaboration avec Gabin, son verbe un rien gouailleur donnant un vernis particulièrement délicieux à son personnage. Soulignons surtout la performance de Lila Kedrova en héroïnomane paumée, complètement coupée du monde réel, soumise à tous ses fournisseurs, anxieuse et apathique, insensible presque aux effets que les bas instincts de ceux qui l'entourent produisent sur elle - voir notamment la scène hypnotique mais elliptique où, échouée dans un club "nègre" (sic!) spécialisé dans la marijuana, elle succombe aux contorsions lascives et sensuelles d'un Africain torse nu, plan rapproché sur les formes callipyges du gazier à l'appui, qui finit par la consommer sous les regards de l'assemblée avide de spectacle épicé.

Que dire maintenant du style d'Henri Decoin? Beaucoup on affirmé que Decoin n'avait pas de style propre, qu'il s'inspirait de ceux qui l'entouraient - acteurs, chefs opérateurs, scénaristes - pour créer une ambiance, un style. Peut-être. Il faut en effet souligner que dans Razzia sur la chnouf, Decoin nous fait penser beaucoup au Clouzot de Quai des orfèvres mais aussi à beaucoup d'autres. Car ce film en particulier est un film d'ambiance: noire, obscure, silencieuse, placide en apparence. On pense donc à Jacques Becker évidemment, bien entendu à Le jour se lève de Carné, à Panique de Julien Duvivier mais également à L'étrange Monsieur Victor de Jean Grémillon ou même à La règle du jeu de Jean Renoir. GABIN_OBSCUREst-ce à dire qu'il n'y a pas d'originalité chez Decoin? Faut-il donner raison à François Truffaut qui dénigrait son cinéma? Sans doute la meilleure carte de visite  de Decoin est-elle de nous transporter dans un univers particulier, une évocation savoureuse, comme un écrin qui met en valeur aussi bien l'intrigue que le jeu des comédiens.

Ici, c'est Paris la nuit, c'est le jazz d'après-guerre. Mis en lumière avec élégance, toujours dans le clair-obscur, ce film nous plonge sans concession dans un univers différent. De la vie diurne, on ne voit rien, et pour cause. Tout se déroule dans un monde secret, silencieux, invisible à ceux qui ne soupçonnent pas son existence, éxistant uniquement pour les camés ou les policiers. Un univers de prostitués, d'invertis (Léa bichonne le petit Jo, dodelinente carricature homosexuelle, et son petit ami blondinet jaloux), de complices, de tueurs et de consommateurs, où l'argent circule en tous sens et où l'angoisse est monnaie courante. Géré comme une entreprise en pleine expansion, ce monde interlope est celui de la cruauté, de l'absence de compassion, du chantage à la santé, des menaces, de l'avidité et de la déstruction, monde violent, avilissant et mortifère.

Film au rythme général assez lent, saccadé de spasmes de violences comme le visage de ce jeune homme intoxiqué par la drogue, Razzia sur la chnouf ne peut laisser indifférent et mérite un meilleur sort que la plupart des films de Henri Decoin, a savoir l'oubli.