FILMEntre onze heures et minuit- Henri Decoin (1949), avec Louis Jouvet (Inspecteur Carrel / Jérôme Vidauban), Madeleine Robinson (Lucienne Lusigny), Monique Mélinand (Irma, la bonne), Robert Arnoux (Rossignol), Gisèle Casadésus (Florence), Simone Sylvestre (Léone, la secrétaire), Paul Barge (Le légiste), Yvette Etiévant (La gagneuse du tunnel), Léo Lapara (Inspecteur Perpignan),  Maurice Chevit (L'armurier), Jean Meyer (Victor), Jacques Morel (Bouture)...

Paris, 1948. Par une nuit d'encre, un homme traverse à pieds le tunnel du ballon des Ternes. Il est rattrapé par une voiture de laquelle sont tirés trois coups de feu mortels. Déjà occupé dans le XVIe arrondissement suite à l'assassinat de Maïtre Gonzalès, avocat célèbre, l'inspecteur Carrel est obligé de quitter la scène de crime pour se rentre au ballon des Ternes... surprise! La victime, Jérôme Vidauban, est le sosie parfait du policier. Celui-ci décide alors de prendre la place du mort afin de tirer au clair cette affaire d'assassinat.

Une histoire de double. Si le film s'ouvre sur quelques précédents célèbres, tel The great Dictator de Charles Chaplin ou Copie conforme de Jean Dréville (avec Louis Jouvet!), c'est pour mieux nous plonger dans le sujet central du film, non pas l'enquête policière tirée d'un roman de Claude Luxel, mais bien l'épaisse et insoluble nuit qui entoure chaque être humain dès qu'il s'agit de son droit au secret. "La vérité d'un homme, c'est d'abord ce qu'il cache" avait écrit André Malraux. Ici, c'est pour mettre au jour ce qui est caché que Carrel se voit contraint d'endosser le rôle d'un homme peu recommandable et finalement dangereux, rôle qui pourrait peut-être moins lui déplaire qu'on ne le pense...

S'il campe un policier bougon, grognon et bourru - comme souvent lorsqu'il tient le rôle d'un policier - Louis Jouvet donne sa pleine dimension au personnage, pardon au faux personnage de Vidauban. Car en effet, qui est Jérôme Vidauban? Obscur homme d'affaires (quelles affaires?), impliqué dans différents trafics et larcins, chef de bande ou malfrat de haut vol?... On ne le saura jamais, si ce n'est par l'incarnation que lui donne Carrel. Face à la maîtresse repoussée - Florence, à l'amante bourgeoise et froide - Lucienne, aux amis peu recommandables comme Rossignol, Carrel invente un Vidauban qui pousse les uns et les autres à abattre leur jeu et à sortir du bois.

JOUVETROBINDans une ambiance sombre et poisseuse qui rappelle le Quai des orfèvres de Henri-Georges Clouzot, le film noir américain tout autant que le polar de bonne facture, l'enquête de Carrel est l'occasion d'une suite de portaits d'un Milieu de petits insectes mesquins mais dangereux, cruels quand il le faut, souvent injustes.

Pour équilibrer cette mise en scène très noire, Henri Decoin livre quelques belles occasions de comique voire de sensualité: les corps féminins sont éxaltés du début à la fin de Entre onze heures et minuit, filmés avec la virtuosité qu'on peut escompter pour mettre en valeur des anatomies particulièrement méritantes, tandis qu'une agréable séquence de défilé haute-couture est prétexte à un contrepoint comique, pour ne pas dire absurde, puisque les robes présentées au public sont baptisées du nom de succès littéraires de Vernon Sullivan (alias Boris Vian), comme J'irai cracher sur vos tombes ou On tuera tous les affreux... Decoin n'étant pas Clouzot, on s'abstiendra de voir là un coup de griffe contre la société futile et bourgeoise.

Très représentatif du genre polar français qui connaitra un vif succès dans les années 1950, Entre onze heures et minuit est également (last but not least) une nouvelle occasion de prendre la mesure du talent de Louis Jouvet, l'oeil torve et fixe, le rictus froid et blessant, le verbe sec qui claque comme une paire de gifles. Un grand acteur pour une mise en scène réussie.