LIGNELa ligne de démarcation – Claude Chabrol (1966), avec Jean Seberg (Mary de Damville), Maurice Ronet (Pierre de Damville), Daniel Gélin (Docteur Lafaye, chirurgien), Jean Yanne (Monsieur Tricot, instituteur), Jacques Perrin (Michel, un français parachuté), Mario David (Urbain, le garde-chasse), Noël Roquevert (Ugène Ménétru, cafetier), Stéphane Audran (Madame Lafaye), René Havard (Loiseau, interprète à la Kommandantur), Roger Dumas (Le Chéti, passeur), Reinhardt Kolldehoff (Major Von Pritsch), Claude Léveillée (Major Presgrave), Jean-Louis Maury (Le chef de la Gestapo), Claude Berri (un Juif), Dominique Zardi (un soldat allemand), Henri Attal (Morin, un gendarme en zone libre), Rudy Lenoir (un soldat allemand en zone occupée)…

1941, en France. Un village sur la Loue entre Dôle et Pontarlier, sur la ligne de démarcation. Le Conte de Damville revient après un séjour en camp de prisonniers. Il découvre avec stupéfaction que son château a été transformé en Kommandantur où le Major Von Pritsch a été installé. Sa femme, Mary, une Anglaise naturalisée, s’est installée dans le pavillon de chasse. Avec l’aide d’Urbain et du chirurgien Lafaye, elle s’occupe de faire passer des résistants de l’autre côté de la ligne de démarcation. Mais à l’occasion d’une opération de la Royal Air Force, le jeune Michel se retrouve blessé et interné dans le service de Lafaye qui veut le faire s’évader. Persécutés par la Gestapo et espionnés par Loiseau, les villageois, aidés par le curé et l’instituteur, élaborent un plan destiné à renvoyer Michel en zone libre.

Quinzième réalisation de Claude Chabrol, La ligne de démarcation est tiré du récit du Colonel Rémy, grand Résistant et Compagnon de la Libération (passé dans les années 1950 AUDRANà l’Association pour la Défense de la Mémoire du Maréchal Pétain).

Comme toujours chez Chabrol, c’est le petit théâtre humain plus que l’intrigue en elle-même qui tient le devant de la scène. Sur un prétexte assez farcesque de substitution d’homme, assaisonné de l’humour un peu acide qu'il a toujours su distiller, le réalisateur s’amuse à dresser le portrait d’une France qui n’a pas été toute résistante et confie à des comédiens triés sur le volet des caractères sur mesure. Jean Yanne en instituteur bouffeur de curé, Noël Roquevert crevant l’écran dans le rôle d’Ugène Ménétru, cafetier patriote et pète-sec, Roger Dumas en lâche profiteur, Jean-Louis Maury en vil serpent froid et glaçant…

Les personnages de La ligne de démarcation ne sont pas monolithiques et encore moins manichéens. Tous semblent évoluer sur le fil de cette ligne qui sépare la France de l’Allemagne, la patrie de la terre d’occupation, les résistants des pétainistes, les patriotes des envahisseurs, les lâches des courageux, les profiteurs des résignés… ainsi Pierre de Damville croît encore pouvoir incarner le prestige de l’armée française mais, depuis la tragique bataille de Dunkerque, n’a plus d’espoir en une victoire contre l’Allemagne, ainsi le Major Von Pritsch qui déplore les cruels maux de la guère, ainsi Michel qui croit détester autant les Anglais que les Allemands, ainsi les Pétainistes qui critiquent la Résistance car elle entretient le conflit et durcit l’attitude de l’occupant.ROQUEVERT
Dans cette société sans pitié où les Français sont sans pitié entre eux, seuls quelques-uns échappent au tourbillon généralisé : le curé de par son ministère, la femme Lafaye de par son mari qui la tient éloignée de ses activités secrètes, le chirurgien de par son engagement ferme et total, et Ugène Ménétru de par sa solide foi en la France et sa haine pour les Allemands ou ceux qui en sont les complices, humaniste et socialiste sans concession.

Personnage truculent et symbolique que celui d’Ugène Ménétru. Campé par Noël Roquevert - dont Louis de Funès disait qu’il aurait pu jouer les personnages qui firent sa carrière comique, ce bistrotier est un homme de courage absolu, petit vieillard droit dans ses godasses et fier, l’œil d’une poule, rond et incisif, la moustache vibrante, la patte folle mais la main agile, médailles au veston et béret sur la tête, qui, les yeux dans les yeux, bastonne un collabo, engueule un soldat allemand et entonne l’International, le poing levé, quand le verbe allemand lui aboie aux oreilles.
Scène chabrolienne qui clôt ce film engagé et captivant, passant en quelques secondes de l’hymne socialiste à la Marseillaise et au drapeau à croix gammée.