FOLIELa folie des grandeurs - Michel Polnareff (1971)

C'est avec beaucoup de plaisir et pas mal d'émotions diverses que je me suis replongé cette semaine dans la bande originale du film La folie des grandeurs. Signée de Michel Polnareff, elle est un élément essentiel de la réussite de ce film de Gérard Oury. La folie des grandeurs, c'est une expérience particulière dans la filmographie de Oury et sans doute le meilleur des quatre films qu'il a tournés avec Louis de Funés; c'est surtout la rencontre de trois univers a priori éloignés: le comique de Louis de Funès, la richesse scénaristique et la recherche esthétique du duo Thompson/Oury et la musique pop-rock de Michel Polnareff.

Avec le recul, on s'aperçoit que le choix audacieux de Gérard Oury de confier l'écriture des partitions à un tout jeune artiste qui fait déjà figure de trublion fantasque, est un choix de visionnaire et un choix qui a considérablement enrichi le film. Louis de Funès ne s'y était d'ailleurs pas trompé, d'ailleurs, lui qui, musicien de formation, avait déjà été subjugué par le talent de François de Roubaix, soutiendra à bout de bras les compositions de Michel Polnareff et plaidera pour le compositeur auprès du public en souhaitant, colère à l'appui, que le disque soit en vente dans les salles de cinéma projetant son film.

Parlons de la musique de Polnareff. Si dans l'histoire de la popularisation de la musique il y a bien eu un digne successeur au Gainsbourg des années 50-60 - lui qui avait démocratisé le jazz et apporté au rock de variété des influences latines ou slaves  - c'est bien Michel Polnareff. L'influence anglo-saxone sur la pop musique incarnée par les Beatles a été transcrite dans l'hexagone par le fabuleux travail de Michel Polnareff. La poupée qui fait non et ses senteurs beatnik touchent le grand public. En effet, la musique populaire des années 60 en France est avant tout incarnée par de mauvaises reprises de standards américains. Gainsbourg et Polnareff sont les seuls à jouer d'un héritage classique intimement mêlé de tradition exotique (cordes romantiques, trompettes anglo-saxonnes, percussions afro-latines, orchestration orientale, etc.)

Après avoir signé Âme câline, Tout pour ma chérie, Dans la maison vide, titres les plus symboliques de son génie musical, il semble logique que Polnareff commence à être sollicité de part et d'autre. C'est là qu'il croise la route de Gérard Oury, cinéaste devenu célèbre avec Le Corniaud, La grande vadrouille et Le cerveau avec Bourvil. Oury impose son choix à la production et même à Yves Montand qui, surprise passée, se prend au jeu du challenge: interpréter un titre de la bande originale sur une musique totalement à l'inverse de son univers artistique.

La folie des grandeurs, c'est l'adaptation de Ruy Blas de Victor Hugo. La force de l'adaptation de Danièle Thompson et Marcel Jullian, c'est de n'avoir pas basculé dans le comique à tout prix. C'est d'ailleurs un des traits principaux des films de Oury, en tout cas pour la plupart, ne pas faire une comédie qui soit une comédie à chaque plan. POLNAPour La folie des grandeurs, certes la comédie donne le ton général - De Funès s'occupant des gags avec brio - mais les émotions sont au rendez-vous; je dis LES émotions parce qu'il n'y a pas que de l'amour. Il y a un ensemble de vibrations qui nous est envoyé pendant 1h45: plans magnifiques, paysages mis en valeurs, photo excellente, costumes resplendissants, décors idoines, acteurs qui se surpassent, intrigue qui tient la route. Il ne manquait plus que la cerise sur le gâteau, une musique qui vernisse l'ensemble.

Simple faire valoir, la musique de Polnareff? Pas vraiment, non. Le compositeur a réussi à tenir de bout en bout l'équilibre parfait entre le risque de n'être qu'illustratif et l'effet écrasant d'une musque qui tuerait les gags de De Funès ou transformerait les moments d'émotion en pochade cousue de fil blanc. A certains moments, on croit même que Oury a dirigé sa caméra, que le chef monteur a dirigé sa machine en écoutant en boucle les thèmes de Michel Polnareff tant l'ensemble frôle la perfection.

Quelques exemples significatifs:

La capture de César - reprenant le thème introductif du film, il s'agit d'un galop qui fleurte avec le western de Sergio Leone. Il colle tout à fait avec la cavalcade qu'il illustre, dans les montagnes d'Almeria. Le détail de composition est plutôt jouissif car sous une apparente banalité, chaque phrase ne se contente non pas d'être répétée mais elle est modifiée, à la marge ou dans les arrangements, évitant ainsi toute redite.

L'arrivée du Roi à l'Escurial - un thème que je n'aimais pas beaucoup, mais depuis que je l'entends avec les images de Oury, je trouve qu'il cadre parfaitement avec les mouvements des corps des courtisans et la majesté qu'impose la situation.

Thème d'amour - LE thème du film, celui que beaucoup de monde associe avec La folie des grandeurs et la célèbre phrase de la Reine soupirée dans son accent allemand "Don César... Von Garofa..." L'écouter, c'est sentir des vibrations dans le ventre et des fourmillements dans les veines. Non qu'il tire les larmes, il est d'essence romantique à coeur, petite musique équilibriste qui donne dans la subtilité. Si la mélodie n'est pas d'une grande originalité, encore qu'elle fonctionne très bien et illustre à la perfection le ton en demi-teinte des amours du valet Blaze et de la Reine d'Espagne, la dentelle des arrangements est à s'ébaudir. MONTANDSCHUBERTDe la flûte, du piano (et Polnareff ne craint pas d'aller chercher les dernières touches du clavier, très aiguës), de la guitare subtilement réhaussée de clavier et de cordes. De la belle ouvrage!

Terminons par cet exemple de pépite où musique, image et situation dramatique fusionnent: le thème myosotis et valse des courtisans, dans la scène du colin-maillard. La scène dure 2 à 3 minutes, un échange entre Blaze-César (Yves Montand) et la Reine, amoureux en secret. Apparait la Duegne (Alice Sapritch) pour les séparer. Les suivantes de la Reine entraînent alors la Duegne dans leur jeu, tournoyant autout d'elle pour l'étourdir et lui barrer la route tandis que Blaze et la Reine courent l'un vers l'autre, se retrouvent au bord d'une fontaine magnifique et baisent chacun leur tour un petit bouquet de myosotis que  Blaze avait offert à la Reine qui l'avait conservé dans son corsage. Trois minutes de pur bonheur, trois minutes de grâce qu'il ne faut pas bouder par snobisme ou pudeur: jamais Oury n'avait autant réussi, par ses cadrages et ses découpages, à mettre en valeur la tension dramatique, l'intensité amoureuse entre ses personnages, la dfficulté pour une jeune fille, fut-elle Reine d'Espagne, d'aimer alors qu'elle n'en a pas le droit; jamais musique n'avait si parfaitement monté, par un jeu cacophonique mêlant deux thèmes au tempo et à la tonalité opposés, les sentiments des personnages et la cruauté de la situation.

Bravo Polnareff !