Disjecta membra

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vendredi 8 avril 2011

WE WANT RUDI, PREFERABLY IN THE NUDI*

LIVRE_NOUREEVNoureev l'insoumis - Ariane Dollfus (2007)


"Je ne peux pas définir exactement ce que c'est, pour moi, d'être tatare et non russe, mais je ressens la différence dans ma chair. Notre sang tatare, je ne sais pourquoi, coule plus vite, est toujours prêt à bouillir. Je crois aussi que nous sommes plus languissants, plus sensuels que les Russes; il y a une certaine douceur asiatique en nous, mais aussi une fougue, celle de nos ancêtres. Nous sommes un mixte curieux de tendresse et de brutalité - un mélange assez rare chez les Russes. Les Tatares sont prompts à s'enflammer, à rentrer dans la bagarre, mais sont aussi passionnés et rusés comme des renards. Le Tatare est, en fait, un animal bien complexe: et c'est ce que je suis."


Rudolf Khametovitch Nuriev (plus connu sous l'orthographe de Ruldof Noureev), jeune garçon né en 1938 dans un train reliant Oufa en Bachkirie à la cité de Vladivostok, a marqué l'histoire mondiale artistique du XXe siècle en devenant le plus grand danseur de sa génération, et même du XXe siècle. Celui que l'on présenta comme le nouveau Vaslav Nijinski - qui avait arrêté sa carrière en 1919 - va profondément marquer le monde de la danse, révolutionnant le style, l'allure, les pas et les chorégraphies mais aussi son époque, devenant pêle-mêle une gloire du ballet classique, un sensuel danseur contemporain, un génie de la chorégraphie, une icône gay, un symbole politique, un sex-symbol post-sixties, un mégalomane ingérable au look ultra moderne... détesté, adulé, idolâtré même, Rudolf Noureev fait partie de ces noms que l'on ne peut ignorer et qui suscitent la curiosité.


"Deux mots reviennent aussi constamment pour décrire ce que fut le danseur Noureev; il était incroyablement sensuel et très érotique. 'Je n'avais jamais vu quelqu'un de si sexuel en scène, remarquera David Wall, principal [danseur] du Royal Ballet [de Londres] en même temps que Rudolf. NOUREEV_par_Richard_Avedon_1961_IIEt ça, c'était totalement nouveau pour nous.' Jamais depuis Nijinski on n'avait employé un tel vocabulaire pour un danseur classique."


Cette biographie, signée d'une journaliste de France-Soir spécialisée dans la danse et richement documentée, propose de découvrir l'homme Noureev mais aussi l'artiste. L'auteur, qui se défend de jouer les groupies, expose donc tour à tour le Noureev fascinant, l'obsédé de travail, le chorégraphe visionnaire, le jeune garçon instinctif qui gagne presque tous ses paris artistiques, le bellâtre magnétique, le danseur à l'admirable technique qui adule Balanchine - alors que celui-ci le déteste - et raille son rival Baryshnikov, l'homosexuel consommateur de partenaires... tout ceci est bien intéressant, voire passionnant, en particulier quand on regarde l'ensemble du parcours de Noureev, né pauvre au fin fond de la Russie soviétique orientale, capable de saisir sa chance et finalement né sous une bonne étoile puisqu'il deviendra un danseur admiré, riche à millions et libre.


Trois parties composent en quelque sorte cet ouvrage. La première se révèle captivante: de la naissance de Noureev à sa fuite en occident à l'occasion d'un voyage rocambolesque, en passant par son apprentissage tardif de la danse, son mépris pour la rigueur des écoles de ballet, son acharnement à apprendre et ses premières armes dans la troupe du Kirov à Saint-Pétersbourg.
"La jeune star du Kirov va encore plus loin dans sa dissidence artistique: il décide de ne plus danser avec les culottes légèrement bouffantes, en vigueur chez les hommes, afin de cacher l'entrejambe. Sans prévenir, alors qu'il danse le rôle de Basilio dans Don Quichotte, Rudolf arrive sur scène vêtu d'un simple collant totalement impudique."


C'est ensuite que les choses se gâtent. La deuxième partie est répétitive voire confuse. A vouloir détailler chaque ballet dansé par Noureev, l'auteur se perd dans les détails peu intéressants, se répète à tout bout de champ, nous oblige à mélanger les dates, les lieux et les noms... et use d'un champ lexical vraiment pauvre. Certes Noureev était félin, fauve, solitaire et ténébreux comme un loup, provocateur avec ses fesses galbées et ses tenues échancrées ourlées au dessus de la taille, génial, beau et magnétique, mais quel besoin de nous le rappeler toutes les trois pages?
NOUREEV_03Bien sûr, l'ensemble, même s'il manque d'homogénéité, s'avère globalement plus intéressant que lassant et on se laisse prendre au jeu des coups de colères du danseur, de ses attitudes de Tsar  rempli de morgue, de ses tentations d'ange déchu, de ses exigences d'homme rompu au travail permanent et inlassable.


"Lorsqu'on est Rudolf Noureev dansant sur scène, on arrête le spectacle s'il le faut. On reprend la musique si elle va trop vite. On apostrophe le chef d'orchestre, et l'on repart après un clin d'oeil complice au public. On recommence sa variation si l'on a indûment perdu l'équilibre, on enlève son chausson sur scène s'il fait mal aux pieds. On danse en gardant son bonnet ou son collant de laine. On pointe du doigt une lumière qui ne suit pas. On bat la mesure pendant que sa partenaire danse. On fait des bras d'honneur au public et on fait mine de l'égorger s'il n'est pas assez enthousiaste."


Quant à la troisième partie, elle laisse perplexe. Exposant comment Noureev est devenu riche à millions, évoquant son passage à l'Opéra de Paris comme maître de ballet, son homosexualité, sa contamination par le virus du sida puis sa mort en 1993,NOUREEV_01 cet ensemble de chapitres n'est ni voyeur - on en serait ravi si les titres de chapitres n'étaient pas racoleurs, ainsi "Le gay libertin" - ni vraiment documenté, en définitive poussif et  aux digressions dispensables. On aurait aimé que l'auteur casse un peu l'image de son icône, qu'elle écorne l'hagiographie permanente dans laquelle elle donne dans les trois premiers quarts du volume, en révélant, sans chercher d'excuse psychologique,  quitte à choquer, la passion de Noureev pour la sexualité de pissotières, sa séduction animale et consommatrice de garçons, sa tendance à vivre dans l'opulence pour se rassurer. Hélas, la façon dont Ariane Dollfus aborde ces domaines ne suffit pas à sinon équilibrer, du moins contrebalancer le portrait couvert d'or fin qu'elle a fait de son idole de la danse. En reste néanmoins quelques épisodes captivants, comme la guerre entre Rudolf Noureev et Maurice Béjart, la lutte du grand maître de l’Opéra de Paris contre Patrick Dupont ou les échecs de Noureev chorégraphe.


"Le fantôme de l'opéra existe. On ne le rencontre pas souvent. Il a les joues creuses, les yeux hagards, une casquette sur la tête. Il n'est pas souvent là mais quand il vient, c'est pour faire une mauvaise action, ou un mauvais ballet. (...) Je viens demander à un intrus de se retirer. Au revoir, monsieur Noureev." (Maurice Béjart, chorégraphe, 1986)


Pourtant, de ce livre, il reste finalement une chose importante, imposante, presque obsédante: Rudolf Noureev lui-même. NOUREEV_02Comment ne pas tomber sous le charme agaçant du garçon, comment ne pas être captivé par ses côtés colériques, nostalgiques et romantiques, sa nature slave, ses caprices, ses exigences? Comment ne pas admirer son parcours artistique? Comment ne pas détailler sa plastique étonnante, d'autant qu'il n'était pas avare pour ce qui est de se laisser photographier? Comment ne pas être subjugué par sa fine connaissance de l'usage des media? En définitive, le mythe Noureev n'est pas usurpé et c'est sans doute la force du livre de Dollfus, en rendre l'essence, venimeuse, séduisante et dérangeante à la fois: garçon complexe, odieux, homme répondant à ses instincts animaux (survie, domination) tout autant qu'à sa grande intelligence (culturelle et logique), détestable autant qu'injuste, séducteur autant que charmant et fascinant... Si Noureev n'émeut pas, il subjugue, il envoûte, et il domine de son regard  arrogant de Tsar solitaire et désenchanté - ce regard de loup dont parlait Françoise Sagan - tout l'ouvrage d'Ariane Dollfus.


"Rudolf n'était pas particulièrement beau, de taille moyenne, souple et puissant, des hanches solides, les jambes fortement musclées un peu courtes, le buste plat, des mains trapues, la bouche charnue, la lèvre supérieure griffée, balafrée, éclatée, un air de petite frappe, un air de voyou..." (Roland Petit, chorégraphe)


*Cité par Newsweek, édition du 19 avril 1965, exclamation de fans lors d’une représentation.


Illustrations: Noureev en 1961 par Richard Avedon; Noureev chorégraphe (s.d.); portrait de Noureevn dans les années 60 (sans crédit); Noureev photographié avant 1961, probablement à Saint-Petersbourg. www.noureev.org

Posté par DISJECTA à 08:30 - Ch.5 - KALEÏDOSCOPE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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