GRANDSEIGNEURUn grand seigneur (les bons vivants) - Gilles Grangier / Georges Lautner (1965), avec Louis de Funès (Léon Haudepin), Mireille Darc (Marie Cruchet dite Mademoiselle Héloïse), Bernard Blier (Monsieur Charles), Andréa Parisy (Lucette Seychelles, baronne du Hautpas), Dominique Davray (Madame Blanche), Franck Villar (Monsieur Marcel, de Toulon), Jean Richard (Paul Arnaud), Bernadette Lafont (Mademoiselle Sophie), Hubert Deschamps (le juge Hardouin), Gabriel Gobin (Maître Leproux), Jean Lefebvre (Léonard Maburon),  Philippe Castelli (Monsieur Boudu), Maria-Rosa Rodriguez (Mademoiselle Carmen), Juliette Mills (Mademoiselle Jeanne, l'infirmière), Jean Carmet (Polo, le complice de Léonard), Pierre Bertin (le Président du tribunal), Darry Cowl (l'avocat), Jacques Marin (le déménageur), Henri Virlojeux (le docteur en médecine galante), Guy Grosso (Gédéon), Catherine Samie (la pensionnaire à l'os de poulet),  Albert Rémy (inspecteur Graunu), Aline Bertrand (Madame Pauline, la sous-maîtresse), Andrée Tainsy (la gouvernante de Léon),  Jean-Luc Bideau (le client Suisse), Jacques Legras (l'autre client Suisse)...

En ce matin du 13 avril 1946, Monsieur Charles s'acquitte d'une bien pénible tâche: fermer définitivement sa maison de tolérance, suite à la loi Marthe Richard. Sous le regard désespéré de sa femme, Madame Blanche - dite Gravos - et de ses pensionnaires, Monsieur Charles décroche la lanterne rouge qui marquait l'entrée de son établissement, un des plus réputés de Paris. A l'intérieur, les poules vivent le drame du chômage: après des années de taule, comment vivre dehors? Certaines envisagent de se reconvertir dans le visuel, d'autre de faire le trottoir, certaines de rentrer en volière à l'étranger. Décidé à marquer le coup, Monsieur Charles et Madame Blanche proposent à ces dames d'emporter un cadeau. A Lucette, la plus méritante, qui s'est absentée pour enterrer son père, ils destinent la lanterne de l'enseigne. Quelques années plus tard, devenue baronne et riche, Lucette se voit dérober sa lanterne par Léonard Maburon à l'occasion d'un cambriolage. A la même époque, Héloïse débarque dans une petite ville de province et croise la route de Léon Haudepin, président de l'athlétic club et célibataire endurci. L'arrivée de la jeune fille puis de ses amies Sophie, Carmen, Lily, Loan et Jeanne va révolutionner la vie du maniaque Haudepin, encore plus celle de ses amis athlètes...

Film à sketches - deux sont réalisés par Gilles Grangier et le dernier par Georges Lautner, Un grand seigneur reste un monument assez méconnu de la carrière comique de Louis de Funès. BLIERMonument parce qu'il offre, en dépit de sa structure narrative un peu déséquilibrée, une ambiance teintée d'une ironie subtile et plaisante. Un an après Des pissenlits par la racine, Lautner embarque la même équipe de fidèles: Audiard aux dialogues, Darc en cruchotte sympathique et De Funès en petit bourgeois de province dénué de fantaisie. D'après le réalisateur, le sketch mettant en scène De Funès est adapté de Résurrection de Tolstoï. J'ai du mal à y voir un rapport... passons...
Pour compléter le film, Gilles Grangier réalise un prologue en deux parties avec une autre pleïade d'acteurs du moment et toujours Audiard aux dialogues, sur un scénario d'Albert Simonin, l'auteur de Touchez pas au grisbi et Les tontons flingueurs. Ces deux sketches donnent dans un autre style d'humour, plus axé sur la dérision et le ton subversif, et constituent, scénaristiquement parlant, le prétexte au tribulations de la lanterne rouge. A part cela, ils n'ont aucun lien avec la partie mettant en scène De Funés et Darc.

Malgré ce léger défaut de structure, Un grand seigneur est un film agréable, frais et primesautier où les catins côtoient les vieux cochons et où un brave gratte-papier, l'esprit peu porté à la malice, se voit admiré, placé sur un piédestal  par une petite rescapée de bordel, tout simplement parce qu'il ne lui vient même pas l'idée de la toucher.

N'en reste pas moins la joyeuse bande de comédiens et les pointures qui s'en détachent, ces fameux grands enfants jouant sérieusement des situations carricaturales très deuxième degré et que j'affectionne tout particulièrement: DUOBlier en tenancier reconverti dans le poisson (l'habitude de l'odeur!) qui se désole que l'on ferme les maisons de tolérance mais qu'on "rouvre les tripots, comme si c'était plus moral" et de conclure que "la joie n'est plus de ce monde"; Frank Villar, célébrissime taulier du Grand 8 de Toulon (et son salon japonais!) qui se résigne à ne voir que des ruines partout, "Riton d'Alés, Madame Aimée d'Auxerre..."; Virlojeux en médecin galant prônant pour ces dames "la cuisine soignée et les horaires" qui leur feront désormais défaut; Bernadette Lafont vulgaire à coeur, Mireille Darc mutine et pétillante, radieuse voire sublime; enfin Louis de Funès dans son premier rôle estampillé De Funès, mais un des meilleurs récitants des dialogues d'Audiard qu'il m'ait été donné de voir, ne jouant pas sur l'effet de vocabulaire mais sur le rythme et les silences. Chapeau!

Hymne au laisser vivre, chant de gloire au laisser-aller, ce film est un réel divertissement, assez savoureux car bien écrit, sans grande fantaisie de réalisation, mais sacrément amusant, impertinent et, avec ses allusions malicieuses sur la prostitution, au final plutôt bien trouvé.