CHAPEAU_RONDL'homme au chapeau rond de Pierre Billon (1946), avec Raimu (Nicolas), Aimé Clariond (Michel), Gisèle Casadesus (Marie), Lucy Valnor (Lisa), Louis Seigner (le bourgeois), Héléna Manson (Agathe)...

Très malade nerveusement, Michel est poursuivi par un petit homme à l'allure triste, un vieil homme au chapeau rond qui le suit dans la rue depuis des semaines, guette à sa fenêtre, sous un réverbère, le surveille et l'épie de sa silhouette bonhomme. Ce soir là, pourtant, l'homme au chapeau rond s'invite chez Michel. Il s'agit de Nicolas, un vieil ami d'antan, qui veut se rappeler au souvenir de Michel, et lui parler de sa défunte femme, Nathalie, qui souriait tant... surtout à Michel... et sa petite fille Lisa...

Petit à petit, Michel découvre que Nicolas est venu se venger, se venger à petits pas, tout doucement... mais se venger de quoi? C'est alors qu'il finit par laisser entendre que Lisa serait la fille de Michel et de Nathalie. Pour tirer la gosse de la misère crasseuse où elle vit, Michel décide de l'installer chez sa soeur Marie. Mais séparée d'un père qu'elle adore, la petite se laisse mourir. Commence alors un duel entre Nicolas et Michel, un duel se souffrance rentrée d'où l'un des deux devra sortir vaincu.

RAIMU_01Inspiré du drame de Fedor DostoÏeski, L'éternel mari, ce film sombre est tout en allusions, en désespoir contenu, et concentre l'essentiel de son intérêt dans le jeu d'un Raimu au masque effrayant qui excelle dans le rôle de l'homme au bout de lui-même, vidé de tout sentiment, même paternel. Ne connaissant plus ce qu'est la pitié, il va jusqu'à abandonner Lisa à son vrai père. Mais son geste est calculé car ainsi Lisa peut ouvertement détester Michel et se laisser mourir, afin que son géniteur en souffre et constate que sa propre fille ne peut survivre sans Nicolas, le vieil ami qu'il a autrefois trahi.

Imposant dans ce qui fut son dernier rôle, Raimu campe un personnage tout en amertume, aigri et blasé dont la dureté - et même la cruauté - n'a d'égal que la sinistre figure qu'il arbore pendant tout le film: est-il jovial et bonace?RAIMU_02 Ce qui autait pu nous le laisser croire dans les premières minutes de ses retrouvailles avec Michel s'estompe bien vite dès lors qu'il explique qu' "à perdre ses cheveux, un homme change moins qu'à perdre ses illusions." Narquois, Nicolas guette ses victimes de cet oeil fixe et torve de l'oiseau de proie, cherchant la faille dans laquelle il pourra s'engoufrer, une faille subtile et quasi imperceptible, s'élançant avec force et entêtement dans une guerre d'usure, jetant ses dernières forces puisqu'il n'a plus rien à perdre, pas même celle qui fut sa fille.

Le sourire en coin, Nicolas est de la race des cloportes, le faciès figé dans un rictus inquiétant, celui de l'amertume suante et grasse, verdâtre, terrible comme ses sarcasmes et ses sourires en coin. On aimerait bien le détester mais, malgré l'antipathie qu'il soulève en nous, comme des hauts-le-coeur, nous ne pouvons qu'être passionné par son histoire. Rampant et répugnant, gonflé de tristesse, au bord du suicide, Nicolas est décidé à tout ravager.

Une vengeance dans la pure tradition slave et un magnifique dernier rôle de fantôme pour Raimu dans une mise en scène dosée où les ombres occupent l'espace et les consciences.