VICTORL'étrange Monsieur Victor - Jean Grémillon (1938), avec Raimu (Victor Agardanne), Pierre Blanchar (Bastien Robineau), Madeleine Renaud (Madeleine Agardanne), Viviane Romance (Adrienne Robineau), Andrex (Robert Cerani, dit Casquette)...

Victor Agardanne est une figure du Toulon d'avant-guerre: bon commerçant (il tient le fameux bazar de l'embarcadère), faconde méridionale, un rien pataud, bonhomme voire affable, le verbe haut, il célèbre en cette belle journée d'été la naissance de son premier enfant. Tout a sa joie, il offre un jouet au fils Robineau, discute avec les passants, cajole sa femme Madeleine jusqu'au moment où trois demi-sels se présentent à son échope. Conduits dans l'arrière-boutique, les malfrats proposent à ce bon Monsieur Victor d'écouler le fruit d'un pillage effectué la nuit précédente dans un château et une chapelle. Habitué du trafic, Agardanne paye comptant mais quand l'un des trois voyous tente de le faire chanter, Monsieur Victor voit rouge et le fait taire d'un coup de poinçon de cordonnier.

Cordonnier de son état, Bastien Robineau est malheureux en ménage. Sa femme, Adrienne, lui reproche la petite vie qu'il lui fait mener - entre ménages, cuisine, lessives et commissions - et se laisse compter fleurette par Amédée, un petit voyou toulonnais en cheville avec Victor Agardanne. Mécontent, Bastien laisse entrendre dans toute la ville qu'un jour, il fera la peau aux hommes qui tournent autour de sa femme. Mais quand le corps d'Amédée est retrouvé, percé de coups de poinçon, c'est Bastien qui est envoyé dans une colonie pénitentiaire de Guyane. Jusqu'au jour où il s'évade...

Tourné à Berlin en 1937 dans les studios UFA, VICTOR_01ce film dont le scenario est signé Marcel Achard et Charles Spaak, repose sur des jeux d'ombres et de dualité qui en font un drame passionnant et captivant. Sur le thème essoré de l'innocent condamné à tort et qui revient au pays, Grémillon compose une histoire touchante dont l'intérêt se situe bien plus profondément que la simple quête d'une vérité à faire éclater. D'ailleurs, Bastien Robineau ne cherche pas à savoir le nom de l'assassin à la place de qui il a payé. Son objectif est avant tout de revoir son fils Maurice, et c'est précisément son retour à Toulon qui conduit à des situations de double jeu dont la finesse et la subtilité en constituent l'intérêt majeur.

Dans un Toulon effervescent, bouillant tel le Marseille de Pagnol, "la considération des autres, c'est pas qu'on y tienne, mais c'est plus confortable", et c'est sur cet axiome que Victor Agardanne a construit sa vie: c'est un personnage non seulement double qui gère très bien sa vie de bon père de famille, bon commerçant, et de figure du Milieu - quoi qu'il ait encore quelques scrupules assez comiques devant les reliques volées à Sainte Eulalie: "piller une sacristie, ça me choque" - tout en rondeur, en souplesse, cachant derrière son verbiage tonnant ses petites affaires louches et ses magouilles; mais il est aussi un personnage duel dont la conscience supporte difficilement le poids du meurtre d'Amédée. Esprit vif, calculateur et comédien, Agardanne est à la fois un homme cupide et un miséricordieux, pétri de honte et d'angoisse.

Les personnages de ce film ne sont donc pas du tout monolythiques et encore moins caricaturaux. VICTOR_02Bien entendu Raimu - excellent - impose trois styles remarquables - le père amène et hospitalier; le receleur menaçant, manipulateur voire aussi inquiétant que le serait Raminagrobis faisant la chattemite, patelin et doucereux pour mieux tromper son monde; l'homme rongé par le remords, suant et inquiet, en équilibre permanent entre l'imposture, la feinte et ses intérêts, la vérité et la respectabilité, au point de laisser son couple se désintégrer. C'est bien simple, depuis la condamnation de Bastien, Victor Agardanne a perdu sa joie de vivre.

Il en est de même avec Madeleine et Adrienne. L'une se prend d'amour pour Bastien à son retour du Bagne, un amour qu'elle n'ose avouer mais qu'elle ressent de façon violente; l'autre s'est détachée de Bastien pour épouser l'un des mafrats mais se raidit encore dans des attitudes de fière honnêteté en apprenant que c'est son propre mari qui a décidé de livrer Bastien à la police.

"Il y a encore des honnêtes gens, tout de même?" se demande Agardanne, et c'est bien la question qui se pose dans cette partie à cinq dont le squelette repose sur la duplicité, le remord et la complexité des sentiments, des jeux d'ombres mis en scène dans une semi-obscurité, celle rassurante de la vie du foyer, derrière les murs, inquiétante au finale car construite en équilibre précaire sur une série de mensonges dévastateurs.