Le cinéma français connaît quelques triologies (la plus fameuse, la "marseillaise" de Pagnol, la burlesque "septième compagnie" de Lamoureux, les "Ripoux", les "bronzés"...) mais il en est une assez inconnue. Plus exactement, chacun des films qui la composent est célèbre, mais peu de personne savent qu'il s'agit d'une trilogie exposant le parcours d'un même homme.GRISBI01

Dans la tradition du polar français, l'écrivain Albert Simonin a produit dans les années 1950 trois romans autour de Max dit le menteur, héros du Milieu parisien, bandit mondain et gloire des affaires malhonnêtes: Touchez pas au gribsi (1953), Le cave se rebiffe (1954) et Grisbi or not grisbi (1955). A dire vrai, ces trois romans ont été adaptés de façon inégale mais, de ce fait, constitue une espèce de gradation allant du film noir au film parodique. Ils sont néanmoins cultes tous les trois.

Touchez pas au grisbi - Jacques Becker  (1954), avec Jean Gabin (Max le menteur), Lino Ventura (Angelo), Jeanne Moreau (Josy, petite amie de Riton), Dora Doll (Lola, petite amie de Max), René Dary (Riton), Dominique Davray (une prostituée), Charles Bayard (Monsieur Dufiond)...

Associés depuis 20 ans, Max et Riton ont réussi un coup fameux: le vol de lingots d'or d'une valeur de 50 millions. Mais Josy, la petite amie de Riton, commet l'imprudence de révéler l'affaire à Angelo, son amant. GRISBI02Celui-ci, malfrat sans scrupule, décide de mettre la main sur le magot, quitte à supprimer Max et Riton.

Film noir par excellence, Touchez pas au grisbi est un modèle du genre: musique jazzy mais peu présente, jeux de clairs-obscurs, scène de nuit, ambiance tendue. Ce film n'est pas une comédie, il ne s'autorise aucun contre-point humoristique à l'atmosphère noire et épaisse. Il est surtout l'occasion de deux rencontres: celle de Lino Ventura et Jean Gabin, et celle - plus claquante - de Jeanne Moreau avec Gabin, giflée vingt-sept fois (vingt-sept prises, d'après les souvenirs de la comédienne).


LECAVE01Le cave se rebiffe - Gilles Grangier (1961), avec Jean Gabin (Ferdinand Maréchal dit le Dabe), Bernard Blier (Charles Lepicard), Martine Carol (Solange Mideau), Franck Villar (Eric Masson), Maurice Biraud (Robert  Mideau), Ginette Leclerc (Léa Lépicard), Françoise Rosay (Madame Pauline), Antoine Malpêtré (Lucas Malvoisin)...

Exilé en Amérique du Sud Ferdinand Maréchal - les auteurs du film ayant décidé de rebaptiser le personnage de Max le menteur - reçoit la visite de Charles Lepicard. Ce dernier, avec la complicité de ses "associés" Eric Masson et Lucas Malvoisin, a en effet décidé la fabrication de millions de faux billets hollandais, en utilisant un cave - entendez un non malfrat - du nom de Robert Mideau dont la femme est la maîtresse d'Eric. Conscients d'entreprendre une affaire délicate, les bonshommes envisagent de demander l'aide de Ferdinand. Mais à peine celui-ci a-t-il accepté qu'il décide de tout orchestrer et de diriger les opérations à sa guise.

Touchant cette fois à la comédie, cette adaptation est assez éloignée du roman original. Bien que léger, le ton du film reste très respectueux des codes du polar: LECAVE02malfrats et leur sens de l'honneur, Milieu où se croisent les caïds de la fausse monnaie, de la contrebande, de la prostitution et de la drogue, hommes de l'ombre, musique idoine (signée Francis Lemarque et Michel Legrand), fausses pistes et péripéties. Etrangement, dans ce film on ne tire pas de coups de feu, seul ingrédient qui manque donc à la recette du polar parfait.

Si on peut donner une mention toute particulière pour le jeu désopilant (volontaire?) de Ginette Leclerc, goualeuse idéale, toujours au bord de la vulgarité sans jamais tomber dans la blague facile, ondulante d'une croupe que l'on devine un tantinet grassouillette que des robes d'intérieur tentent de dissimuler, c'est surtout parce que les dialogues sont signés Michel Audiard que le film prend toute sa dimension sinon comique, du moins légère.

"Mais pourquoi j'm'énerverais? Monsieur joue les lointains! D'ailleurs, j'peux très bien lui claquer la gueule sans m'énerver!"

TONTONS01Les tontons flingueurs - Georges Lautner (1963), avec Lino Ventura (Fernand Naudin), Francis Blanche (Maître Follace), Bernard Blier (Raoul Volfoni), Sabine Sinjen (Patricia), Claude Rich (Antoine Delafoy), Robert Dalban (Jean, le majordome), Jean Lefebvre (Paul Volfoni), Horst Franck (Théo), Venantino Venantini (Pascal), Dominique Davray (Madame Mado), Paul Meurisse (Commandant Théobald Dromard dit Le monocle)...

Rangé de la scène des caïds, Fernand Naudin  - anciennement Ferdinand Maréchal, rôle qui devait être repris par Gabin - est installé à Montauban. Mais la mort de son ami le Mexicain le pousse à respecter une double  promesse: veiller sur la jeune Patricia, fille du Mexicain, et mettre en ordre les affaires courantes, seules ressources pour la jeune fille qui ignore tout de la vie de son cher papa (maisons de passes tenues par Mado, trafic d'alcool géré par Théo, tripots sous la houlette des frères Volfoni). Mais l'arrivée impromptue de Fernand bouscule les ambitions d'indépendance des voyous. Avec l'aide de Maître Folace et de Jean, majordome original, Fernand va pourtant mettre les points sur les I.

A l'opposé total des deux précédents volets de la saga Max le Menteur (devenu au fil du temps Ferdinand Maréchal et Fernand Naudin), Les tontons flingueurs est une pure parodie des films noirs des années 50. Sur le registre comique, le film se voulait, avant de devenir culte, une plaisanterie servie par des comédiens pince-sans-rire, un rien bizarre, un rien absurde.
En fait, ce sont les dialogues d'Audiard qui constituent le squelette de cette histoire: comme au théâtre, on met le talent comique des acteurs au service d'un texte précis et goûteux (ah! la célèbrissime scène de la cuisine).

Sur la forme, Lautner donne un style particulier à son film. La fameuse scène de la cuisine (dégustation du "bizarre") montre une recherche esthétique innovante. Loin des éclairages forcés de Touchez pas au grisbi, il joue dans le reste du film sur le cadrage pour donner une atmosphère originale: gros plans, caméra sous l'axe horizontal, perspectives appuyées, focale permettant une netteté d'image depuis le premier jusqu'à l'arrière-plan.
TONTONS02Avec ces cadrages innovants, le film trouve par la force des choses un rythme nouveau. En effet, la succession de plans rapprochés oblige à un montage rapide qui alterne les plans à une cadence aux antipodes du plan séquence.

A noter la présence d'un personnage homosexuel, le cruel Théo, "recruté chez tonton" par souci du Mexicain d'oeuvrer pour "le reclassement des anciens légionnaires". Son homosexualité est d'ailleurs assez anecdotique, elle n'autorise ni réplique carricaturale ni allusion méprisante. Théo se bat, son petit ami aussi, flingue en main. Tout juste manifestent-ils une forme d'élégance racée qui les distingue des éléments comiques de la distribution (Francis Blanche, Robert Dalban et Bernard Blier).

Enfin, le clin d'oeil au personnage du Monocle n'est pas le moindre attrait "caché" de ce film particulier. J'en prends pour exemple le compositeur Michel Magne qui a eu l'idée géniale de composer un thème de 4 notes répétées à l'envie mais qui, parce qu'il les ressort en version jazz, twist, yéyé, slow, madison, tango, swing et même dans une prétendue sonate de Corelli, constituent un élément proprement amusant, jusqu'à ce que ce thème idiot éclate dans la scène finale sous la forme d'un tonitruant Gloria.