TRAVERSEELa traversée de Paris - Claude Autant-Lara (1956), avec Jean Gabin (Grandgil), Bourvil (Marcel Martin), Louis De Funès (Jambier), Jeannette Batti (Marinette), Jacques Marin (le patron du restaurant), Georgette Anys (Lucienne Couronne), Jean Dunot (Alfred Couronne), Laurence Badie (la serveuse)...

Paris, 1943. Dans la capitale occupée, Marcel Martin, chômeur, doit convoyer un cochon entre l'épicerie Jambier située rive gauche et une boucherie dans le XVIIIe arrondissement. Là, le porc sera écoulé pour le marché noir. Manque de chance, son camarade de virée a été arrêté par la police française. Sur le point de renoncer, Martin accepte d'embarquer dans cette traversée de Paris un inconnu, Grandgil, fort en gueule et sans scrupule. Tout en devisant sur l'espèce humaine, les deux hommes vont passer une nuit ponctuée de rencontres.

"Salauds de pauvres!" L'une des répliques cultes, réplique de Gabin/Grandgil dans une scène d'anthologie devenue, avec le temps, l'une des scènes les plus marquantes du cinéma français.

"Salauds de pauvres!" parmi toutes les répliques cinglantes écrites par Marcel Aymé et Jean Aurenche pour La traversée de Paris - film aux dialogues jouissifs et dont l'interprétation est parfaite - ces quelques mots sont comme la carte d'identité du film. Mieux! Ils sont, en quelque sorte, la clef de toute l'oeuvre et permettent d'en éclairer, à défaut d'en expliquer, certains aspects.

Situons d'emblée que le film est tiré d'une nouvelle de Marcel Aymé. Pour l'écrivain, le mythe gaulliste de la France "toute résistante" entre 1940 et 1944 repose sur un bluff politique qui n'a pour but que de maintenir une paix sociale illusoire. TRAVERSEE_04La lutte entre bien et mal a pris toute son ampleur pendant l'Occupation de la France par l'Allemagne nazie et le peuple français est redevable devant l'Histoire d'une certaine conduite qui, qu'on le déplore ou non, est toute bassesse mais toute humaine. La laideur est dans l'Homme... "Non mais regarde-moi le mignon avec sa face d'alcoolique, sa viande grise. Avec du mou partout! Du mou, du mou, rien que du mou! Dis donc, tu ne vas pas changer de geule, un jour? Et l'autre, la rombière, la gueule en gélatine et saindoux. Trois mentons et les nichons qui dévalent sur la brioche... cinquante ans chacun, cent ans pour le lot... Cent ans de connerie!"

"Salauds de pauvres!"... Dans un bar des bords de Seine, Martin et Grandgil se cachent des policiers. La police, c'est Vichy. Vichy, c'est la France. D'ailleurs, dans ce film, les Allemands interviennent peu, sauf à la fin. Mais le danger, sournois, tapi dans l'ombre, le danger c'est le Français. Celui qui espionne, qui épie, qui jalouse, qui dénonce, qui se débarasse d'un gêneur... Celui qui, cupide, profite des temps difficiles pour faire son beurre; celui qui, petit ou grand, "se déculotte" pour survivre. Celui qui donne dans le mal quotidien, la délation, pour faire respecter l'ordre moral véhiculé par Vichy... Le danger, c'est tout le monde.
C'est Grandgil, peut-être, artiste peintre désabusé mais véritable maître louvoyeur, n'ayant rien à prouver mais tout à découvrir de son oeil de petit bourgeois en marge des difficultés de subsitances. Le danger, c'est Martin, convoyeur du marché noir, mauvais malfrat, cave minable, mais aussi féroce qu'un animal qui se sent en danger. Et puis, le danger, c'est la clientèle du restaurant, envieuse et aigrie ("Moi ce que j'aimerais manger, c'est du rognon d'homme"), les chiens errants qui sentent la viande fraiche, les "poulets, les flics et les fritz", les époux Couronne qui se veulent de bons Français, les Anglais aussi - eh oui! les Anglais - qui bombardent au mauvais moment, les Français qui eux aussi sentent la viande fraîche et aboient à qui mieux mieux.
Bref, dans cette traversée de Paris, le danger c'est tout le monde et chacun veut sauver sa peau, quitte à trouer celle de l'autre.

TRAVERSEE_02"Salauds de pauvres!"... comme si un pauvre était un salaud, sa pauvreté le plaçant normalement au-dessus de ce genre de considération. Un riche, oui! un riche comme Jambier est un salaud. Mais un pauvre?... Pourtant oui. Dans la bouche de Grandgil et sous la plume d'Aymé, le pauvre est un salaud. Un salaud qui crève de faim, qui maudit l'occupant mais se prépare à dénoncer le marché noir dont il regarde en salivant les denrées. Un salaud qui, dans l'angoisse, rêve de dépouiller Martin et Grandgil de leur butin de cochonnaille, les dénoncerait aux policiers pour mieux piller leurs valises.

"Salauds de pauvres!", l'une des phrases les plus énigmatiques du film et du cinéma français. La phrase qui illustre mieux que tout autre tentative l'ambivalence de l'être humain placé dans une situation où sa survie le fait basculer dans la sauvagerie. Bien sûr, au premier degré, cette réplique est choquante. Mais si on la voit comme l'explication de tout le film, elle est parfaite, vraie, limpide.

Film délicieux, film d'ambiance - le film de passe de nuit, sans bruit, à voix douce et à l'ombre des réverbères comme dans un cliché de Brassaï, film incontournable dans une DVD-thèque. Grand film à (re)découvrir absolument.

Film majeur!