Disjecta membra

mercredi 22 mars 2017

TU NE PUERAS POINT

LIVRELe miasme et la jonquille: l'odorat et l'imaginaire social. XVIIIe et XIXe siècles - Alain Corbin (1986)

"Le refus des odeurs ne résulte pas du seul progrès des techniques. Il ne naît pas avec le vaporisateur et le déodorant corporel; ceux-ci ne font que traduire une obsession ancienne et gonfler un lointain mouvement. (...) Que signifie cette accentuation de la sensibilité? Comment s'est opérée cette mystérieuse et inquiétante désodorisation qui fait de nous des êtres intolérants à tout ce ui vient rompre le silence olfactif de notre environnement?"

Historien spécialisé dans l'histoire des sensibilités, Alain Corbin livre ici son plus célèbre ouvrage. Véritable bible de l'évolution sociale de l'odorat en France (un peu en Europe occidentale) entre la mort de Louis XV et la Belle-Epoque, Le miasme et la jonquille vient ajouter une notre documentaire à tout ce que la littératue de ces époques - et en particulier les ouvrages de Balzac, Huysmans et Zola - avait pu fournir d'éléments authentiques dans des fictions réalistes.

Essai très sérieux, Le miasme et la jonquille s'avère être un ouvrage passionnant bien loin des essais historiques un tantinet rébarbatifs et réservés aux spécialistes de l'art ou aux intellectuels patients. Sans être vraiment tout public, cette histoire des odeurs comme manifestation de l'évolution sociale a tout pour accrocher son public, y compris un style limpide qui évite le professoral.

Alain Corbin axe son étude sur deux retournements: celui du XVIIIe siècle qui voit, du fait notamment des progrès de la médecine hygiéniste JAN MIENSE MOLENAER smell 1637et des idées des Lumières, la société délaisser la théorie des odeurs contaminatrices / protectrices pour adopter celle des mouvements de l'air salvateurs et gages de bonne santé.

"La terre ne fait pas que vomir les souffles; elle s'imbibe, emmagasine les produits de la fermentation et de la putréfaction. Elle se fait le conservatoire des sanies."

C'est qu'il faut expliquer que jusqu'à ce que la découverte des micro-organismes par Louis Pasteur s'impose à la fin du Second Empire, la croyance était aux odeurs comme vecteurs de maladies tout autant que comme barrière à la contamination - "Se parer d'un bouclier olfactif, sentir fort, flairer les odeurs de son choix constituera pendant longtemps le meilleur des préservatifs contre le venin morbifique." - autrement dit, si un air fétide s'élève des cimetières, des excréments, des animaux etc. il suffit de s'entourer d'arômates ou de se frictionner de plantes balsamiques pour éviter d'être contaminé

"L'ouïe s'est longtemps imposée comme le sens du réseau social, face à la vue, source des certitudes intellectuelles. (...) Mais il est un autre fait majeur, trop longtemps occulté, qui rythme l'histoire de la sensation. VASE ROSEA partir du milieu du XVIIIe siècle, se dessine un mouvement esthétique qui tend à faire de l'odorat le sens générateur des grands mouvements de l'âme."

Ainsi, le XVIIIe siècle, inspiré entre autre par Fragonnard et Rousseau - à moins qu'ils n'en soient les révélateurs - se prend d'engouement pour la campagne "à la Marie-Antoinette", les éventailles et les grandes rues, là où l'air circule, ventile et se débarasse de ses miasmes. Tel est le premier basculement dont nous parle Alain Corbin. Le second prend place dans la France du XIXe siècle où, par souci de distinction sociale plus que d'hygiène, par souci également de vertu plus que de plaisir, le tout assaissonné d'une nouvelle image de la femme vertueuse destinée à devenir mère avant que d'être pécheresse, l"idée des senteurs naturelles et florales s'imposent, principalement dans l'univers féminin. Ceci donnant naissance, peu à peu, à la parfumerie dont Corbin révèle quelques uns des épisodes, de la mode des senteurs fortes à la consécration des six odeurs élémentaires: la rose, le jasmin, la fleur d'oranger, la cassie, la violette et la tubéreuse.

"La boue et l'immondice, tant redoutées des citadins délicats, envahissent l'imaginaire rural; le paysan tend, plus encore que par le passé, à s'identifier au bouseux, familier du purin et de la fiente, imprégné de l'odeur de l'étable. La ville, dont on avait jusqu'alors dénoncé les puanteurs publiques, se débarasse - lentement - de ses immondices; un demi-siècle plus tard, elle aura presque réussit à décrotter ses pauvres. Son rapport avec l'espace rural s'inverse; elle devient le lieu de l'imputrescible, de l'argent et, du même coup, la campagne symbolise celui de la pauvreté et de l'excrément putride."

DEGASEntre ces deux chocs sensibles qui déterminent une conception particulière de la société française, Alain Corbin nous révèle toutes les conséquenses perceptibles de l'évolution de ces mentalités: urbanisme, vision sociale, idées de classes, rapport entre la ville et la campagne, règlements d"hygiènes, évolution des techniques de refoulement des matières organiques humaines etc.

Nous gratifiant au passage de quelques explications, par la pratique et non par l'éthymologie, de vocabulaire (arômate, balsamique etc.), Alain Corbin signe ici une étude en définitive aussi distrayante qu'instructive sur la France telle qu'elle se sent entre la Révolution et la Belle Epoque.

A lire sans hésitation.

"Dans la hiérarchie des anxiétés, un transfert s'opère du vital au social; au peuple l'instinct, l'animalité, la puanteur organique. Plus que la pesante vapeur de la foule putride, indifférenciée, ce sont la tanière et les latrines du pauvre, le fumier du paysan, la sueur grasse et fétide dont s'imprègne la peau du travailleur qui concentrent désormais la répugnance olfactive."

Illustrations: Jan Miense Molenaer, Smell (1637), s.l. ;  Edgard Degas, Bain du matin (1883), Art Institut of Chicago.


mercredi 15 mars 2017

JE-NE-SAIS-QUOI

two models eugene jansson 1908

"Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle, qu'on n'a pu définir, et qu'on a été forcé d'appeler le je-ne-sais-quoi. Il me semble que c'est un effet principalement fondé sur la surprise.

(...)

Les grâces se trouvent plus ordinairement dans l'esprit que dans le visage: car un beau visage paraît d'abord, et ne cache presque rien; mais l'esprit ne se montre que peu à peu, que quand il veut: il peut se cacher pour paraître, et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces.

(...)

Ce qui fait les grandes beautés, c'est lorsqu'une chose est telle que la surprise est d'abord médiocre, qu'elle se soutient, augmente, et nous mène ensuite à l'admiration."

Montesquieu, Essai sur le goût (1757)

Illustration: Deux modèles, Eugene Jansson (1907)

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mercredi 8 mars 2017

LES AMITIES SE DISSOLVENT

AFFICHEOslo 31 août - Joachim Trier (2011), avec Anders Danielsen Lie (Anders), Hans Olav Brenner (Thomas), Ingrid Olava (Rebecca), Peter With (Tove), Malin Crépin (Malin)...

Anders a 34 ans, il est revenu à Oslo après une absence assez longue. Il vient de coucher avec une jeune fille et il la quitte en silence, pour se noyer dans une rivière. Mais un ultime réflexe de survie le pousse à renoncer à son projet. Anders retourne dans le centre de désintoxication où il est en cure pour se libérer de la cocaïne, de l'héroïne, de l'ecstasy et de l'alcool. Une chance: Anders a un entretien d'embauche de prévu à Oslo le 30 août. A cette occasion, il décide de revoir ses anciens amis.

Adapté du roman de Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet, Oslo 31 août est la transposition dans l'Europe du nord des années 2010 des 24h d'un homme seul et vidé de toute envie. Car Anders n'a plus l'air d'y croire, il voudrait y croire mais il n'y parvient pas: à 34 ans, il n'a rien, plus rien, ou il n'a jamais rien eu... Des filles? Un amour? Des amis? Une plume d'écrivain? Un job? Qu'importe, tout fuit entre ses doigts, plus rien n'a de goût. Alors Anders décide d'une dernière tentative: la goût d'avant, retrouver l'avant, essayer d'être heureux et motivé. Bref, une plongée en nostalgie qui ne le conduit qu'un peu plus vers l'abîme.

Etrange film que cette adaptation norvégienne. Le film de Louis Malle (1963) était un peu plus sage que le récit de Drieu la Rochelle. Le film de Trier est plus rude, sans pitié, sans issue, mais sa mise en scène semble bien fade et tient mal la comparaison avec les pages du roman originel.

Les amis d'Anders: des sages, des installés qui s'ennuient, des résignés. FENETREIls improvisent tous devant Anders qu'ils ne pensaient pas revoir un jour - certains avaient même oublié son existence. Ils refusent la complaisance qu'ils imaginent réservée aux perdants et veulent qu'Anders croient en ses possibilités. Mais comment croire en soi quand on est inexistant, inexistant à soi et aux autres, les autres qui vous regardent mais ne vous voient pas, qui improvisent un comportement, pour donner le change, mais ne se sont pas préparés à votre retour dans leur vie.

En définitive, Oslo 31 août est la confrontation de deux regards sur soi et l'autre: d'un côté Anders, le déprimé, le dépressif, le drogué encore fragile, qui se raccroche aux différentes pièces de sa vie pour en faire quelque chose - car il faut bien faire quelque chose de sa vie, quelque chose d'uni et avec lequel il pourra flotter, une bouée de sauvetage; et tout cela est vain. De l'autre côté, la famille et les amis, tous ceux d'avant, qui voudraient s'habituer au retour d'Anders mais se demandent si l'amitié vaut la peine de déranger une vie bien organisée. Bref, un malaise permanent, indicible car radicalement contraire au malaise de l'autre.

S'il y a une chose à déplorer dans cette adaptation finalement réussie sur le fond, c'est la forme télévisuelle que le réalisateur a choisi de lui donner. FLOUDes gros plans, des silences, une image vidéo parfois esthétique (on est dans Les amours imaginaires de Xavier Dolan, quasiment) mais qui, souvent, nous maintient à la surface des choses. Le drame d'Anders qui passe dans le ressenti du spectateur, pourquoi pas, mais pas au prix d'une mise en image qui rappelle plus les séries télévisées, impression que le doublage français accentue fortement.

Avis partagé sur ce film donc, formidable description des 24h de la vie vide d'un jeune homme - Anders Danielsen Lie, parfait - à l'ambiance trop calme qui ne laisse, au final, que des impressions plutôt que des émotions.

Film sur le vide abyssal d'une existence perdue, Oslo 31 août est à voir, plutôt qu'à conseillers. Une experience personnelle, donc.

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mercredi 1 mars 2017

MA VIE EST A ECRASER DU PIED

COUVLe feu follet - Pierre Drieu la Rochelle (1931)

"Le désespoir, c'est une idée, la drogue, c'est une pratique."

Paris, 1930. Alain est avec Lydia, dans le lit de Lydia. Ils viennent de faire l'amour. Mais Alain est ailleurs: avec Dorothy, sa femme restée aux Etats-Unis? Avec le souvenir de la Lydia d'avant et qu'elle n'est plus? Non, Alain est avec lui-même. Il a 30 ans et depuis de longues semaines il suit une cure de désintoxication chez le docteur de la Barbinais, car Alain est drogué à l'héroïne. Plus de piqûre, plus de descente dans les profondeurs d'un autre soi, c'est aussi plus d'échappatoire. Alain est seul, très seul. Alors il décide de revoir ses amis, ceux qu'il avait quand il avait 18 ans, après la Guerre. Les femmes aussi, lui qui était séduisant et sensuel. Mais quoi? Qui sont-ils maintenant?

"Son émoi, évidé, était là, comme une plus petite boîte dans une plus grande boîte. Une glace, une fenêtre, une porte. La porte et la fenêtre ne s'ouvraient sur rien. La glace ne s'ouvrait que sur lui-même."

Célèbre roman de Pierre Drieu la Rochelle, sans doute son plus célèbre roman car adapté deux fois au cinéma (Louis Malle en 1963 et Joachim Trier en 2011), Le feu follet porte un propos assez méconnu de ceux qui en connaissent le titre: la nuit d'un homme qui, entre drogue et pulsion de mort, cherche une réponse à son vide intérieur.

Encore beau, Alain est un nostalgique. A 18 ans, il avait tout à portée de main: il plaisait, il séduisait, il pouvait tout entreprendre, tout réussir peut-être. Il a raté la promesse de cette jeunesse dans une Europe nouvelle. Alain s'est menti et il s'est perdu. Tout n'est que déception, dès lors, puisqu'Alain ne sent plus rien au bout de ses mains: il est vide, il est neutre vis-à-vis des choses et des êtres, du matériel comme du sentiment. 9-brassaiLa drogue? Pourquoi pas. La mort? Pourquoi pas.

"L'optimisme se confondait, pour Alain, avec la vulgarité ou l'hypocrisie."

D'une écriture fluide et qui porte juste, directe et sans circonvolution, parfois crûe, Drieu la Rochelle parvient à vous captiver avec le récit d'un drame intime qui ne se partage pas, celui d'un homme seul avec lui-même et qui n'a même plus le repère de lui-même pour se raccrocher à quelque chose. Avec un grand art de la description physique (la scène de table chez la Barbinais est tout simplement jouissive), l'écrivain nous transporte et nous touche.

Quant au titre? L'ajout dans les éditions de poche actuelles des quelques pages de Adieu à Gonzague (posthume) nous donne l'explication: drogué à l'héroïne, Gonzague, l'ami de l'auteur, passait ses nuits à rire, à tomber mort et renaissait chaque lendemain, comme un feu follet.

 Un grand roman!

"Il n'y a de toi à un autre toi que la distance d'un pas."

Illustration: photographie de Brassai pour Paris de nuit (1932)

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mercredi 15 février 2017

UN NOUVEL ETE

Loin d'être un fait chronologique, la jeunesse est un état dont nulle date ne saurait marquer le début et la fin: elle ne commence pas avec la puberté et ne s'achève pas un jour, à une heure fixe - par exemple à l'âge de quarante ans, le dimanche des Rameaux, à six heures du soir. La jeunesse est une perception singulière de la vie, un sentiment nullement "orageux", capable de nous envahir alors que nous ne nous y attendons pas le moins du monde. BREKEROn se sent pur, désintéressé et triste, porté par des forces auxquelles on ne cherche pas à résister. On en souffre, vaguement honteux; on voudrait "en finir" le plus vite possible pour devenir un "adulte" barbu, moustachu, bardé de principes et chargé de souvenirs nets et cruels.

Puis un jour, en se réveillant, on s'aperçoit que les objets sont placés sous un autre éclairage et que les mots ont acquis un autre sens. A en juger par notre état civil et notre condition physique, on est encore jeune, pas encore un homme au vrai sens du terme, c'est-à-dire responsable et dépourvu d'illusions, et pourtant, la prime jeunesse, cet état onirique d'innocence et de susceptibilité permanentes, est déjà derrière nous; elle a laissé la place à quelque chose de différent; un interlude de la vie vient de s'achever.

Le charme est rompu et l'on s'en étonne. Ce sentiment de dégrisement n'est comparable à aucun état physique, mais il se manifeste cependant sur un fond d'amertume et de déception. Tant qu'il persiste, on est pratiquement invulnérable.

Sandor Marai, Les confessions d'un bourgeois (1934)

Photographie: Anro Breker dans son atelier de Düsseldorf dans les années 1960, (anonyme).

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