Disjecta membra

mercredi 17 juillet 2019

LE POISON DE L'EPOQUE MODERNE

AFFICHE02Ces messieurs de la santé - Pierre Colombier (1934), avec Raimu (Jules Tafard / Gédéon), Pauline Carton (Colombe Génissier), Edwige Feuillère (Fernande Génissier), Lucien Baroux (Amédée Floque), Pierre Stephen (Hector Génissier), Guy Derland (Zwerch), Yvonne Hébert (Claire), Monique Rolland (Ninon)...

"Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée."

Paris, vers 1933. Alors qu'à la Bourse, l'effervescence règne, à la prison de la Santé, le banquier Jules Tafard a été incarcéré pour abus de confiance et escroqueries et sa réputation n'est plus à faire. Roublard et très organisé, Taffard parvient à s'échapper et trouve refuge auprès de son ancienne maîtresse, Claire, ouvrière à façon chez Génissier, maison renommée pour le corset Sylphide qu'elle produit depuis 1900. Sous le faux nom de Gédéon, Taffard entre comme gardien de nuit au pair chez Génissier mais ne tarde pas à révéler ses talents de négociateur et d'homme d'affaire, pour le grand plaisir de Colombe Génissier...

Quand le cinéma populaire fait écho - volontairement - à l'actualité immédiate. Dans le cas de Ces messieurs de la santé, il faut admettre que l'actualité de la fin 1933 et du début 1934 est plus que brûlante: c'est d'abord le scandale financier du Crédit municipal de Bayonne dans lequel trempe Alexandre Stavisky et qui éclabousse un Préfet, des magistrats, des élus et des ministres, des directeurs de presse et se solde début 1934 par le "suicide" de magistrat en charge du dossier et la mort de Stavisky. Véritable scandale politique, l'affaire agite les milieux d'extrême droite et donne naissance aux émeutes du 6 février 1934 qui font vaciller la République.

Evidemment, il n'est pas explicitement fait référence à cette actualité dans Ces messieurs de la santé, d'ailleurs tiré d'une pièce écrite en 1931 par Paul Armont et Léopold Marchand, néanmoins on peut relever que les deux auteurs, qui signent l'adaptation, RAIMU2font de Gédéon un royaliste convaincu qui méprise "le palais bourbeux" (clairement, le palais Bourbon, chambre des députés), banquier déguisé en homme de peine qui s'adjoint les services d'un usurier, juif cela va de soi. En un mot, Tafard-Gédéon est le concentré de la dégénérescence de la société française de ce milieu des années 1930: l'argent et le capitalisme grangrènent tout. On accordera tout de même le bénéfice du doute aux auteurs concernant une forme d'antisémitisme économique au sujet du personnage de Zwerch puisque l'un d'eux, Léopold Marchand, était marié à une juive d'origine polonaise et que le producteur du film était Natan Tanenzapf (Bernard Natan), administrateur des films Pathé, et qui est victime d'une très violente campagne de presse xénophobe et antisémite à partir de 1931.

N'en reste pas moins une gentille comédie, assurément grinçante, où Raimu excelle en Janus rusé et trompeur qui, derrière le masque d'un idiot binoclard, édifie un empire financier. Il est entouré des talents remarquables d'une Pauline Carton savoureuse en veuve conservatrice, prude mais avide et d'une Edwige Feuillère, certes en retrait, mais parfaite en belle-fille moderne qui assume son goût du luxe.

Un plaidoyer contre l'affairisme et le monde de l'argent qui, pour le coup, n'a pas pris une ride.

 

Posté par DISJECTA à 07:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,


mardi 9 juillet 2019

SEULEMENT... Y A UN SEULEMENT

813

813 (La double vie d'Arsène Lupin, suivi de Les trois crimes d'Arsène Lupin) - Maurice Leblanc (1910, modifié en 1917)

"Arsène Lupin!
Gourel répétait ces deux mots fatidiques d'un air absolument pétrifié. Ils résonnaient en lui comme un glas. Arsène Lupin! le bandit-roi! l'aventurier suprême! Voyons, était-ce possible?
'Mais non, mais non, murmura-t-il, ce n'est pas possible, puisqu'il est mort!'
Seulement voilà... était-il réellement mort?
Arsène Lupin!"

16 avril 1912, à deux heures de l'après-midi, Rudolf Kesselbach, voyageur allemand de passage à Paris, reçoit une visite. Quelques instants après, on le retrouve mort, dépouillé de plusieurs diamants, et assassiné d'un coup de fin poignard. Mis en cause dans ce crime, Arsène Lupin, le roi des cambrioleurs, sort du silence où il s'était retiré depuis l'aventure de L'aiguille creuse: il n'a pas tué Kesselbach et il va prêter main-forte à la police pour venger cet assassinat crapuleux dont on l'accuse à tort. Or l'adversaire de Lupin, le mystérieux L. M., a juré la perte de l'aventurier. Déjouant tous ses plans, il le fait arrêter et emprisonner. C'est alors que le Kaiser d'Allemagne, Guillaume II, fait libérer Lupin pour qu'il l'aide à retrouver des papiers compromettants pour la paix de l'Europe, papiers que le diabolique L. M. entend subtiliser et que même l'ennemi juré de Lupin, le détective britannique Herlock Sholmès a échoué à retrouver. De cet imbroglio sombre et inquiétant, où s'entrecroisent la politique, l'Empire Allemand, les secrets de famille et le jeune héritier d'une couronne déchue, qui sortira vainqueur?

"Cette fois un cri d'horreur s'éleva. Arsène Lupin avait tué! et la sauvagerie, la cruauté, le cynisme implacable du forfait étaient tels que, du coup, la légende du héros sympathique, de l'aventurier chevaleresque et, au besoin, sentimental, fit place à une vision nouvelle de monstre inhumain, sanguinaire et féroce. La foule exécra et redouta son ancienne idole, avec d'autant plus de violence qu'elle l'avait admirée naguère pour sa grâce légère et sa bonne humeur amusante."

Gros roman autour du personnage d'Arsène Lupin, 813 a été écrit en deux temps. D'abord en 1910 sous forme de feuilleton puis en 1916-1917 alors que Maurice Leblanc souhaite modifier un peu son personnage (moins cambrioleur et plus justicier-détective). Le récit devient donc une suite de deux aventures liées par le mystère autour de l'ennemi L. M. et la présence originale du Kaiser d'Allemagne qui joue un rôle non négligeable dans le déroulement de l'intrigue et exacerbe les sentiments patriotiques de Lupin.

Récit agréable ponctué de coups de théâtre et de retournements de situation, suite en feuilleton qui n'épargne aucune chausse-trappe et ne laisse aucun répit au lecteur, 813 constitue un divertissement fort agréable où l'on croise un Arsène Lupin plus sombre, plus inquiet et qui connaît même la peur, l'angoisse face aux méfaits de son formidable adversaire. Fanfaron, présomptueux et capable de tout, Lupin ira même jusqu'à déroger à sa règle de gentleman, celle de ne jamais tuer, pour se sortir des griffes poisseuses de L. M.

Amusant.

"Pris d'une sorte de lassitude, il s'assit. Il avait l'impression de sa faiblesse en face de l'être mystérieux. (...) L'autre, ce personnage de ténèbres et de silence, l'autre le dominait, bouleversait toutes ses combinaisons, et l'épuisait par des attaques sournoises et infernales. Il était vaincu."

mercredi 3 juillet 2019

LA CLEF DE L'AFFAIRE

NOIRLe monocle - série de films de Georges Lautner comprenant Le monocle noir (1961), L'oeil du monocle (1962) et Le monocle rit jaune (1964) - avec Paul Meurisse (Théobald Dromard dit Le Monocle), Elga Andersen (Erika Murger, espionne allemande), Robert Dalban (Sergent Poussin, espion français), Jacques Marin (Adjudant Trochu, espion français), Bernard Blier (Commissaire Tournemire), Raymond Meunier (Raymond 1961, Bob Dugoinneau 1962, un agent français 1964), Pierre Blanchar (Marquis de Villemaur), Gérard Buhr (Heinrich von March), Marie Dubois (Bénédicte de Villemaur), Jacques Dufilho (Chauvet, guide du château de Villemaur), Albert Rémy (Hubert Mérignac, conservateur du château de Villemaur), Maurice Biraud (Martigue), Gala Germani (Diana, espionne italienne), Charles Millot (Commissaire Matlov, espion russe), Richard Lark (Major Cyring, espion britannique), Paul Mercey (Hektor Schlumpf, ancien soldat S.S.), Georges Lautner (un officier nazi), Marcel Dalio (Elie Mayerfitsky, ancien agent français), Olivier Despax (Frédéric de la Pérouse, agent français), Barbara Steele (Valérie, agent britannique), Edward Meeks (Major Sidney, agent britannique), Renée Saint-Cyr (madame veuve Hui), Lino Ventura (le client un peu spécial)...

Ancien du Deuxième Bureau, c'est-à-dire le service de renseignement de l'armée française, le Commandant Théobald Dromard, surnommé Le Monocle en raison de son élégance légendaire, est un agent de pointe qui travaille pour le SDECE, l'espionnage français. Flanqué d'abord de son fidèle Trochu, avec qui il a servi pendant la seconde guerre mondiale puis en Indochine, assisté ensuite du bougon Poussin, Dromard va servir la France - et son président - quand la situation nécessite discrétion, tact, sang-froid et détermination: à l'assaut de nostalgiques du fascisme réfugiés dans un château de Bretagne inscrit au patrimoine, à la recherche de l'or de Hitler dans une grotte de Corse surveillée par les soviétiques et les anglais, ou encore envoyé à Hong-Kong pour déjouer les plans diaboliques d'une secte anti-nucléaire, Le Monocle est un agent d'élite qui se sort de toutes les situations, cigare aux lèvres, oeil noir et mine sombre. Un pro !

Tout commence en 1961, lorsque Georges Lautner se lance dans cette parodie des films d'espionnage. Comme il le montrera avec talent quelques années plus tard avec sa célébrissime parodie Les tontons flingueurs, le réalisateur cherche certes à faire une comédie mais il veut la faire sérieusement, et si possible en se donnant les moyens d'une recherche esthétique. Dans cette première aventure, Dromard est aveugle et porte un monocle fumé - noir, donc. En fait, c'est un camouflage destiné à endormir la méfiance du vieux Marquis de Villemaur, un ancien fasciste qui a réuni quelques fidèles de Mussolini et de Hitler afin de leur proposer la formation d'une conjuration ayant pour but l'avénement d'un nouveau Führer.

La force de ce Monocle noir, c'est la recette du succès de Georges Lautner: un scenario sérieux, des comédiens talentueux (Pierre Blanchar, extraordinaire de fine drôlerie), et une ambiance légère avec un humour très présent mais loin d'être lourd, jamais forcé. OEILMise en image par des cadrages également très Lautner (premiers plans sur des objets, angles biscornus, gros plans savamment utilisés, composition de l'image sur plusieurs plans également nets...), cette histoire de faux-semblants, de mensonges, où l'on tue et torture pour notre plus grand plaisir est plutôt réussie, d'autant que Bernard Blier, en flic crédule et râleur, apporte sa touche personnelle à l'ensemble qu'il rend tout simplement jubilatoire.

"Adolf Hitler avait bient dit: la France aura un Luna-Park."

Juillet 1962, Le Monocle se rend en Corse: mer bleutée, bâteaux sur l'onde claire, jolis filles en maillots de bain, soleil écrasant sous le chant des cigales... Mais pas de vacances pour Dromard: Hektor Schlumpf, le dernier témoin vivant du détachement S.S. qui, en septembre 1943 a dissimulé l'or de Hitler dans une grotte sous-marine, Hektor Schlumpf le nazi qui a été abattu en janvier 62 à Bonifacio par Dromard lui-même, bref Schlumpf n'est pas du tout mort et les services allemands, russes et britanniques sont bien décidés à mettre la main sur lui (et sur l'or). Avec L'oeil du Monocle, c'est une aventure où l'on flingue beaucoup qui attend notre héros pince-sans-rire: sa mission, retrouver et protéger Schlumpf pour qu'il collabore avec la France dans la recherche du trésor perdu.

Avec une ambiance plus sombre, plus inquiétante que dans le premier volet, cet Oeil du Monocle est certainement le meilleur de la série. Paul Meurisse s'y révèle sobre et facétieux à la fois - voir la grande scène du twist qui est a elle-seule un véritable morceau d'anthologie - tandis que Robert Dalban y apporte toute sa gouaille et toutes ses mines pour donner aux dialogues savoureux tout leur relief.

"Une fumerie d'opioume? Enfin, ça va sentir la Chine!"

1964: Lautner sort des Tontons flingueurs (où Dromard apparait le temps d'un clin d'oeil muet) et de Des pissenlits par la racine, avec Louis de Funés. A l'heure de l'énergie atomique, à l'heure où De Gaulle reconnaît la Chine de Mao, le réalisateur décide d'expatrier son héros grand style. Et il a raison: le monde tremble, en cette année 64, car de par le monde, tout ce qui sert la physique nucléaire est supprimé: assassinats de spécialistes atomistes, attentats contre des usines, navires coulés etc. Le Commandant Dromard est donc envoyé - incognito cela va de soi - à Hong-Kong où un ancien agent français, Elie Mayerfitsky les attend, lui et son fidèle Poussin. JAUNEA peine arrivé, les deux hommes assistent à l'assassinat du suspect qu'il filait tandis que deux femmes, une chinoise et une européenne, semblent s'intéresser de très près à la mission de Dromard.

Fumerie d'opium, tripot clandestin, tueurs chinois qui n'hésitent pas à torturer, le tout sur une musique jazzy signée Michel Magne, ce Monocle rit jaune a de quoi suciter l'intérêt à défaut de l'effroi. Grâce à la présence de Marcel Dalio, et aux rôles sur mesure écrits pour Meurisse et Dalban, ce troisième volet parvient encore une fois à nous captiver. Un peu moins que les deux précédents, il est vrai, car Lautner peine ici à renouveler le genre qui fit son succès. Avec une scène de bain de vapeur assez amusante (Meurisse s'y montre tour à tour en empereur romain puis en moine du XIIIe siècle), et l'apparition en clin d'oeil de Lino Ventura, le film ralentit hélas un peu dans une scène parodique de West Side Story assez lourde et même ratée (celle de Le gendarme à New-York est bien plus réussie, c'est dire!) pour rebondir vers la fin, fort heureusement. Loin d'etre le film de trop - il est tout de même fort réussi, Le monocle rit jaune est toutefois moins jubilatoire que L'oeil du monocle, d'autant que l'effet de surprise lié au comportement des personnages est ici éventé.

Incarnée par un Paul Meurisse parfait, très à son aise dans le rôle de Théobald Dromard, homme tout en raideur, dont l'élégance affectée n'a d'égal que son détachement légèrement méprisant, cette trilogie du Monocle est qui plus est fort bien dialoguée (et pas par Michel Audiard). Truffés de répliques drôlatiques qui font mouche, ces trois films méritent à l'évidence leur place à côté des Tontons flingueurs dans l'oeuvre de Georges Lautner, c'est-à-dire au niveau des films cultes.

mercredi 26 juin 2019

SOUS LE PONT MIRABEAU...

LIVREL'ombre - Francis Carco (1933)

"Par ici, répondit Mme Courte. Montez vite. C'est un drame."

Paris, un dimanche d'octobre à la fin des années 1920. Denise Fournier, employée à la banque Rosmer, attend le retour de son petit frère, Julien, adolescent blond et secret qu'elle adore, gâte et couve. Leur mère, veuve de guerre ruinée dans l'effondrement des Cape Coppers, vit avec eux. Or, ce dimanche-là, on decouvre, dans l'immeuble des Fournier, le cadavre ensanglanté de Marthe Halluin. Julien ne rentre pas, sa famille s'inquiète et la police enquête. En effet, Julien avait une liaison avec Marthe qui lui donnait des leçons d'anglais le samedi soir; Dénise a entendu, la veille au soir, son petit frère rentrer de chez la morte, tard, se laver, et repartir; et que veut le crémier du bas de la rue, Firmin Blache, un colosse assez secret qui insiste pour rencontrer Denise à l'insu de la police? Et où donc est passé Julien? Et qui a tué Marthe?...

"Cette scène, au dire du médecin légiste, avait eu lieu dans le vestibule d'où le corps avait ensuite été tiré jusqu'à la chambre puis abandonné tout à coup. L'assassin s'était-il proposé de truquer la mort de Marthe et, découragé par l'épaisse traînée rouge que le déplacement du cadavre laissait derrière lui, s'était-il à la fin décidé à s'enfuir en renonçant à son projet?"

Maître de l'ambiance du niveau de Georges Simenon, Francis Carco donne ici dans le roman policier. Or ce n'est pas tant l'enquête qui compte le plus dans L'ombre (comme chez Simenon, autre parallèle), ce sont les quelques jours vécus par Denise Fournier entre inquiétude, rebellion et enquête personnelle qui constitue la trame principale, sinon unique, de ce récit qui alterne les mesquineries de cage d'escalier et les scènes nocturnes, entre brouillard et becs de gaz. Une atmosphère à la Brassaï qui donne le ton et la saveur de ce roman plutôt réussi.

"La mère était une lourde créature grisonnante qui marchait en traînant les pieds et qui, dans son méchant peignoir violet, sous lequel elle avait gardé sa chemise de nuit, paraissait plus que son âge, tellement l'effroi, l'angoisse, la stupeur l'abbataient. Denise ne lui ressemblait pas. Elle tenait du père - brune, vive, alerte, soignée - et pouvait, le premier choc reçu, se montrer capable de réflexion et d'énergie. Ce n'était pas son frère, c'était elle, le vrai garçon de la famille, et lorsqu'elle avait pris une décision, personne n'osait y contredire."

Comme dans toute son oeuvre, Carco s'intéresse d'abord à ses personnages. Georges Simenon et Pierre Mac Orlan ont donné dans même sens de la composition, avec plus ou moins de succès dans la postérité. 02Francis Carco n'a certainement pas à rougir de la comparaison avec le formidable succès de Simenon ou les ambiances poisseuses de Mac Orlan; il est un maître en la matière. Son personnage de Denise, finalement assez forte pour tenir tête à l'évidence - elle refuse de croire que son frère soit coupable, malgré les preuves tangibles - tient donc le coup de bout en bout: devant la police, bien entendu, aux méthodes pas toujours bienveillante; devant ses voisins, ensuite, qui y vont de leur insatiable curiosité et de leurs ragots de palliers; devant les fournisseurs et commerçants qui, flairant le danger, viennent réclamer leur note avant la débâcle; et devant la concierge, Mme Courte, qui en sait bien plus long qu'elle veut le prétendre, ainsi que face à Firmin Blache, le crémier au comportement bizarre. 

"Il s'établit dès lors, autour de la jeune fille, une sorte de surveillance qui s'exerçait à tout instant. Nul ne la défendait plus. Les timides étaient devenus hardis. Ils guettaient, surveillaient Denise, l'épiaient, venaient écouter à sa porte ou bien, quand elle sortait, se mettaient à la fenêtre et la suivaient des yeux."

Très bonne peinture d'un petit monde excité par l'odeur du sang, L'ombre n'est donc pas un roman policier au sens premier du genre, mais bien le récit d'une solitude.

Majeur!

"Ce soir-là, vers minuit, un taxi s'arrêta quai d'Auteuil et cinq personnes en descendirent."

Illustration: Brassaï (?), photographie de la tour Eiffel en 1929.

Posté par DISJECTA à 07:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

mercredi 19 juin 2019

L'HABITUDE DU HASARD

DVDConte d'été - Eric Rohmer (1996), avec Melvil Poupaud (Gaspard), Amanda Langlet (Margot), Gwenaëlle Simon (Solène), Aurélia Nolin (Léna)...

17 juillet, Gaspard, environ 22 ans, étudiant en mathématiques à Rennes arrive, la guitare en bandoulière, à Dinard où il doit passer quelques jours dans une chambre qu'un ami lui a prêtée. Taciturne et solitaire, boudeur même, Gaspard rencontre Margot, serveuse d'occasion dans la crêperie de sa tante, qui s'impose et sympathise avec le garçon. Gaspard finit par lui révéler la raison de sa présence: il est amoureux de Léna, une jeune fille insaisissable qui ne lui donne jamais de nouvelle mais qu'il espère croiser par hasard. Il lui a promis un voyage à Ouessant ainsi qu'une chanson de marin qu'il compose patiemment le soir en solitaire Or Léna tarde à arriver et quand la jolie Solène manifeste de l'intérêt pour Gaspard, le garçon ne sait plus trop où donner de la tête. En fait, Gaspard a décidé qu'il ne déciderait rien et se laisse porter par ce marivaudage à trois. Margot, Léna, Solène, qui Gaspard emmènera à Ouessant? Peut-être aucune...

 Rohmer, années 1990. Fidèle à son style, le metteur en scène choisit, pour le troisième volet de ses Contes des quatre saisons commencés en 1990, de parler de la jeunesse. Or là, il s'agit d'une jeunesse qui ne colle pas à son époque: loin de la France de 1996, celle des boys band, des Spice girls, de la Macarena et de la pop nonchalante de Pascal Obispo et Zazie, loin donc de la France du Elisa de Becker, Gaspard fait figure d'un Alfred de Musset à qui il n'arrive jamais rien englué dans un marivaudage à quatre voix, un badinage sans innocence qui le fait souffrir, un hasard qui le provoque mais dont il ne se sent pas responsable et face auquel il a fait un choix, celui de n'en faire aucun.

Superficiel, Gaspard? On pourrait le croire, mais Conte d'été nous le montre, dès le début, comme un écorché volontaire au cerveau trop terne et à la vie triste. Son idéal? Léna, une fille qui ne l'aime pas mais qu'il adore, une amoureuse distante qui ne se sent pas concernée par les sentiments qu'elle provoque, finalement une capricieuse sans épaisseur qui aime qu'on l'aime mais ne donne aucun espoir de retour. Pour autant, grâce à la pétillante Margot qui sait lui dire son fait, Gaspard s'intéresse à Solène, la brune un rien brutale. PLAGENon pas qu'il renonce à Léna, mais dans son système de vie, Gaspard ne croit qu'au hasard qui le provoque (et non à l'inverse), et ce sont deux rencontres consécutives avec la jeune fille qui le pousse dans ses bras. Autant le garçon cherche Léna, autant Margot et Solène sont allé le chercher. Or, Gaspard n'a qu'un but: sans aspirer à l'absolu, il aspire à vivre quelque chose, même s'il s'en défend. Aussi compose-t-il sa chanson de marin pour Solène, la conquérante de l'amour, et finit, las d'attendre, par l'inviter à Ouessant.

Avec des cadrages de roman-photo, Conte d'été nous donne à entendre plus qu'à voir: soucieux de montrer par la parole, Rohmer a composé son film comme une succession de dialogues, souvent en plan séquence, dialogues très écrits et pourtant savamment composés pour donner l'impression que les personnages se parlent spontanément voire improvisent, comme dans la vie réelle. N'étaient le jeu bancal d'Amanda Langlet et l'épouvantable interprétation d'Aurélia Nolin qui récite beaucoup trop - et heureusement Melvil Poupaud est, comme toujours, excellent de naturel - Conte d'été est donc plutôt un récit sur la frustation, sur les jeux de l'amour et du hasard, une réflexion intéressante voire instructive sur sa relation à soi, à l'autre, et à l'amour.

Eric Rohmer assumait son côté Nouvelle Vague et plaidait pour des films qui touchent "leur" public mais pas "le" public. Séduire le grand public n'était pas son objectif, ce qui le rendait entièrement maître de la forme de ses réalisations, proche ici du théâtre filmé en extérieur, sous les couleurs chatoyante d'un bord de mer breton. Rohmer, c'est avant tout accepter une rencontre personnelle et intime: Conte d'été, malgré ou grâce à sa mise en scène inexistante aux allures de téléfilm, et à son intrigue banale, nous invite à écouter plus qu'à contempler. Expérience singulière et déroutante, au risque d'être ennuyeuse, peut-être.

A voir.

Posté par DISJECTA à 08:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,