Disjecta membra

mercredi 11 janvier 2017

PARCE QUE TU PARTIRAS ET QUE NOUS RESTERONS

LIVRE"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson (2017)

1984, dans le lycée d'un petit village français. Philippe a 17 ans, il est en terminale scientifique, il sait qu'il est homosexuel, il ne l'a dit à personne et il le vit bien. Avec son physique passe-partout et sa réputation de premier de la classe, Philippe n'est pas une figure du lycée; tant mieux, il peut contempler Thomas Andrieu à loisir et en toute discrétion, ce fils d'agriculteur, élève de terminale comme lui et entouré de jolies filles. Et puis un jour, Thomas propose à Philippe d'aller dans un bistrot éloigné du lycée... puis dans les douches du gymnase déserté... puis dans la cabane du terrain de foot... et puis Philippe à Thomas de venir chez lui... Thomas est d'accord pour tout, sauf pour les mots et les phrases.

"Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m'éloigne de lui."

Auteur productif (18 romans en 16 ans), homme de radio et de télévision, scénariste et même journaliste, Philippe Besson a souvent parlé de lui depuis quelques années, au gré de ses publications. Livraison de cette rentrée 2017, un roman au titre sybillin: "Arrête avec tes mensonges", phrases que la mère de l'écrivain avait l'habitude de lui dire.

Nous voici donc plongé trente ans en arrière, dans la France provinciale des années frics, des année crise, et des années sida, et pourtant le drame qui se noue dans ce roman n'a rien à voir avec la France des années 1980, c'est un drame universel et pratiquement intemporel: un adolescent aime un autre adolescent, lequel souhaite s'étendre mais pas se répendre, lequel préfère le sexe aux discussions, lequel est attiré également par les garçons mais ne veut mettre aucun mot sur le fait.

"J'ai dix-sept ans. Je ne sais pas que je n'aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n'est qu'un instant, que ça disparaît et quand on s'en rend compte il est trop tard, c'est fini, elle s'est volatilisée, on l'a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s'accrochent pas, de l'eau sur les plumes d'un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant."

Tout pourrait sembler téléphoné dans ce roman au sujet ressassé à l'envi et au dénouement - annoncé dès la page de garde - qui, s'il n'était pas tiré d'une histoire vraie, pourraît apparaître comme trop scénarisé par un romancier. The Outsiders images COr, Philippe Besson a décidé de tout dire dans ces quelques pages d'une passion de jeunesse: lui qui a toujours écrit sur l'absence et sur le manque, sur ces blessures intimes qui surgissent dans la vie de chacun à n'importe quel âge mais avec une profondeur constante, bref ces souffrances jamais digérées qui modèlent un caractère, déterminent un parcours, ou influencent une vie, décide non pas de dire la vérité, mais de se dire sa propre vérité, et bien en face: Thomas Andrieu ne l'a jamais quitté depuis cet été 1984 où chacun à obtenu son baccalauréat. Plus encore! Philippe Besson n'a jamais cessé de parler de cette histoire, à travers des fictions qui semblaient totalement inventées, allant même jusqu'à appeler le personnage principal de son roman Son frère (2001) Thomas Andrieu.

Ainsi l'écrivain éclaire-t-il non pas son oeuvre mais sa vie, et notre propre vie, d'un jour nouveau: nous portons tous, avec plus ou moins de conviction et de légèreté, la marque, qui d'un prénom, qui d'un visage, qui d'un instant, qui a fait, à un moment de notre vie dont nous nous souviendrons toujours, ressurgissant parfois à l'improviste, que tout allait être différent après qu'il aura compté dans notre histoire.

"Tout de même, moi, je me demande comment on fait pour accepter cet entre-deux, cette absence qui n'est pas la mort, cette inaccessibilité qui n'est pas irrémédiable, cette existence fantomatique, comment on s'y résout, comment on n'est pas rattrapé par vagues régulières par le besoin (...) de ne plus tolérer cette étrangeté, ou tout simplement par le manque. (...) On a beau vouloir respecter la liberté d'autrui (y compris quand on la juge égoïste), on a aussi sa propre douleur, son courroux ou son spleen à surmonter."

Sans tristesse, sans même de nostalgie, "Arrête avec tes mensonges" est plus qu'un témoignage, il est le révélateur de notre propre parcours et de cet instant, volé ou assumé mais toujours vécu, la conjonction des circonstances, du hasard peut-être même, qui aura fait chavirer notre destinée au point de la marquer et de l'influencer impeceptiblement.

Au clair avec lui même, Philippe Besson, d'une écriture nette et un peu froide qui évite l'écueil des explications superflues, avec une économie de propos qui nous saisit pour ne pas nous lâcher, parvient à nous emporter dans son histoire en pointant, avec mordant, d'une pointe aiguë, ce qu'il y a en nous de contradictoire: cette recomposition des souvenirs, si chère à Marcel Proust, et qui nous révèle ce que nous sommes - et non qui nous avons été alors, où, pour reprendre François Truffaut, la joie et la souffrance sont mêlées. Avec "Arrête avec tes mensonges", Philippe Besson ne nous invite pas à avouer quelque chose, mais à prendre conscience que notre essence, celle-là même sur laquelle écrivait Françoise Sagan, baigne tout notre être, indiscutablement.

C'est beau. Bravo!

Illustration: C. Thomas Howell dans Outsiders de Francis Ford Copolla (1983)


mercredi 4 janvier 2017

CUEILLEZ...

trude-fleischmann-amerikaner-akt-1-1925Déjà la vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse,
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l'aube au jour qui baisse.

Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour,
Aux mouvements de l'onde,
Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour,
C'est la chose profonde;

Combien s'en sont allés de tous les coeurs vivants
Au séjour solitaire,
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,

Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s'enfonce!

Ils n'ont pas répandu les essences et l'or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort
Sans rêve et sans haleine.

Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,
De frissons et d'extase,
Penche sur les chemins, où l'homme doit servir,
Ton âme comme un vase;

Mêlée aux jeux des jours, presse contre ton sein
La vie âpre et farouche;
Que la joie et l'amour chantent comme un essaim
D'abeilles sur ta bouche.

Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment,
Les rives infidèles,
Ayant donné ton coeur et ton consentement
A la nuit éternelle...

Anna de Noailles, Le temps de vivre (1900)

Illustration: Trude Fleishmann, American nude woman (1925)

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mercredi 28 décembre 2016

HORRIBLES CREATURES ?

FILMLe crime ne paie pas - Gérard Oury (1962), avec, Edwige Feuillère (Dona Lucrezia), Michèle Morgan (Jeanne Hugues), Annie Girardot (Gabrièle Fenayrou), Danièle Darrieux(Lucienne Marsais), Philippe Noiret (Clovis Hugues), Gino Servi (Le Grand Inquisiteur de Venise), Pierre Brasseur (Martin Fenayrou), Richard Todd (Roberts William), Marie Daëms (Clémence Bonnet), Rosanna Schiaffino (Francesca Sabelli), Gabriele Ferzetti (Angelo Giraldi), Christian Marquand (Louis Aubert), Lucienne Bogaert (Mme Lenormand), Paul Guers (Le docteur Mathieu), Laura Efrikian (Antonella, dame d'atours de Dona Lucrezia), Rina Morelli (La confidente de Dona Lucrezia), Claude Cerval (Le journaliste Morin), Louis de Funès (Eugène, barman au Blue-Bar), Jean Servais (Ernest Vaughan), Pierre Mondy (Détective Clerget), Frank Villar (M. Lenormand), Pierrette Pradier (Hélène, la maîtresse de Marsais), Serge Lifar (Le chinois de Venise), Hélène Dieudonné (Mme Corbiou, concierge), Raymond Loyer (Philippe Marsais), Christian Lude (Le commissaire chez Fenayrou), Michael Lonsdale (L'employé de l'Institut Médico-légal), Christian Marin (L'inspecteur de police), Jack Ary (Un inspecteur de police), Gérard Hernandez (Un témoin), François Perrier (le récitant)...

24 décembre 1961, après une violente dispute, un homme se rend dans un grand cinéma où l'on projette un film en quatre tableaus: une affaire de masque autour de la duchesse Lucrezia dans la Venise du XVe siècle,MORGAN une machination politique mettant en cause l'honneur d'une femme du monde dans le Paris de Jules Grévy, l'infidélité d'une jeune bourgeoise de la Belle-Epoque, l'accident mortel d'un spectacteur de cinéma le soir de Noël... qu'ont en commun ces intrigues où les cadavres contrarient le bon déroulement des choses? Elles sont toutes nées de l'imagination d'une femme et dissimulent toutes des crimes affreux. Mais le crime paie-t-il en retour, lui?

Réalisateurs de nombreux succès du cinéma français, Gérard Oury atteint la célébrité avec Le Corniaud en 1965. Mais ce film fameux n'est pas le coup d'essai du réalisateur qui, après deux premiers films passés inaperçus en 1960, réalise Le crime ne paie pas, fresque de 2h30 en quatre tableaux, porté par un casting grandiose. Succès auprès du public, ce film est pourtant peu connu de la filmographie de Oury, célèbre depuis en raison de ses nombreuses et fructueuses collaborations avec Louis de Funès.

Film long? Pas du tout! La durée annoncée peut freiner le spectateur. Il ne faut pas s'y arrêter. BRASSEURGIRARDOTLe film de Gérard Oury est parfaitement équilibré et le sens du rythme du réalisateur se ressent déjà dans cette oeuvre à laquelle ont contribués les plus grandes pointures de l'écriture: Jean Aurenche et Pierre Bost, Pierre Boileau et Thomas Narcejac, Frédéric Dard et Henri Jeanson. Excusez du peu...

Le crime ne paie pas s'ouvre sur Venise la mystèrieuse, la belle, en 1457. Dans une ambiance feutrée, la duchesse Lucrezia trompe sa solitude dans la dévotion et l'amour qu'elle porte à une galant, Angelo, un génois. Mais, malgré ses efforts pour garder sa jeunesse, Lucrezia craint qu'un jour son amant l'abandonne. Or, la duchesse n'est pas de celles qu'on quitte... De cette intrigue tirée de Stendhal, Gérard Oury tire un tableau voluptueux comme le vin, doré comme l'or, sanglant comme un film de cape et d'épée et dans lequel Edwige Feuillère excelle en duchesse vaniteuse, en maîtresse trompée, en femme blessée. Du grand art dans la scène de poursuite dans Venise, merveilleusement chorégraphiée.

Avec l'aventure de l'ex communard Clovis Hugues, grand tribun de la IIIe République qui s'élève contre les enragés de l'ordre moral, Gérard Oury met surtout en scène Michèle Morgan, parfaite en bourgeoise très digne, victime d'une machination politique. Tiré d'une histoire vraie, il est richement reconstitué et nous montre l'enchaînement fatal qui conduit de l'honneur au meurtre.

Dans sa Tea-Room de 1913, DARRIEUXFUNESL'affaire Fenayrou, commence comme un histoire de cocotte. Toilettes à la mode, violons à la russe, entente cordiale, gomeux et femmes légères... Ce jour-là, Gabrielle, épouse d'un ancien du Tonkin, apprend que son amant va se marier. Et ce même jour, le mari jaloux découvre le pot aux roses et promet sa vengeance. Boileau et Narcejac ont tiré tout le suc d'une intrigue qui leur ressemble beaucoup, on reconnaît leur patte dans cette histoire de mensonges et de manipulation dissimulée. A noter, une Annie Girardot trois étoiles, sublime et subtile, impériale même dans ses face-à-face avec Pierre Brasseur dont la prestation confirme qu'il fût un des grands acteurs de notre cinéma.

Enfin, retour à l'époque contemporaine avec la mort de Philippe Marsais, victime d'un accident de voiture qu'il a lui-même causé. Mais quand le malheureux officier anglais qui a renversé Marsais décide d'aller prévenir la femme de la victime, il met les pieds dans une affaire poisseuse et sombre que Gérard Oury décide de traiter sur un mode léger, voire comique (Darrieux saoule, affalée sur une table sous le regard d'un De Funès à qui on ne la fait pas...) pour mieux nous attraper.

Orné de décors et de costumes plus que riches, complété par une musique signée Georges Delerue qui compose, ici encore, des atmosphères variées et fort réussies, avec une mise en scène dramatique aux petits oignons, Gérard Oury joue de quatre ambiances avec brio et fait, avec Le crime ne paie pas, une réussite qu'il convient, sinon de lui rendre, du moins de souligner.

mercredi 21 décembre 2016

JINGLE BELLS !

AFFICHE

La bûche - Danièle Thompson (1999), avec Sabine Azéma (Louba Roman), Emmanuelle Béart (Sonia), Charlotte Gainsbourg (Mila Roman), Claude Rich (Stanislas Roman), François Fabian (Yvette), Christopher Thompson (Joseph Péru), Jean-Pierre Darroussin (Gilbert), Isabelle Carré (Annabelle), Samuel Labarthe (Pierre), Françoise Brion (Janine), Hélène Fillières (Véronique), Marie de Villepin (Marie), Thierry Hancisse (Le fleuriste de Rungis), Catherine Erhardy (Françoise, la femme de Gilbert)...

21 décembre, Yvette enterre son second mari, Jean-Louis. Autour d'elle, les trois filles qu'elle a eu de son premier mariage avec Stanislas Roman, un violoniste juif émigré russe: Sonia, la bourgeoise hyper-organisée, Louba l'artiste débordante d'amour et Mila, la rebelle qui aime casser les codes. Sonia a prévu, comme d'habitude, le réveillon de Noël avec sa famille et celle de son mari, mais cette année elle a deux soucis majeurs: avec le veuvage de sa mère, ils seront 13 à table, et, surtout, elle n'a aucune idée de la bûche qu'elle va servir...

Première réalisation solo de la célèbre scénariste Danièle Thompson (La Boum au pluriel avec Claude Pinoteau, La grande vadrouille et Le Corniaud pour ne citer que ces deux films de Gérard Oury, son père), La bûche est la chronique d'une famille parisienne avec ses secrets, ses mensonges et ses travers, que la perspective d'un réveillon de Noël dérègle totalement. Danièle Thompson excelle dans cet exercice, ajoutant à son savoir faire en matière de scenario son sens aiguisé du dialogue et de la réplique. DINDEBref, de la belle ouvrage pour ce premier opus qui, de loin, surpasse tous les autres films de la réalisatrice, plus ou moins redondants depuis, à l'exception de l'autre très bon Fauteuil d'orchestre (2006).

Qu'importe! Thompson à l'art de nous divernir et d'appuyer là où ça fait mal, sans pour autant nous lasser ni nous effrayer. Le film repose sur un trio de soeurs, à la mode russe donc, qui n'ont en commun, en définitive, que leur père et leur mère. Ces trois là ne se détestent pas, au contraire elles s'aiment mais elles n'arrivent pas à se le dire et, au final, elles ne s'entendent pas vraiment. L'insupportable Sonia, bourgeoise friquée toujours préoccupée par son souci de la perfection, la bohème Mila qui navigue d'escort boy en soirée cosy chez son père, la lunaire Louba qui cherche à souder la famille. Ce trois là ont une vie, plus ou moins secrète, et elles en crèvent: Mila aimerait trouver un homme à temps plein, Sonia a un amant à Rungis et Louba est enceinte de Gilbert, son ami marié. En d'autres termes, ce Noël s'annonce tragique dans le clan Roman.

Mais en réalité, Sonia est-elle si coincée que ça? Ne souhaite-t-elle pas faire exploser la chape de non-dits qui la tue à petit feu? Quant à Mila, est-elle si hostile et si égoïste que Sonia veut le dire? GAINSBOURGTHOMPSONStanislas, le père solitaire, est-il un misanthrope ou un être blessé? Enfin, Louba est-elle si joyeuse et légère que son rôle de chanteuse bohémienne veut bien le laisser croire? C'est à la résolution de cette équation complexe que Danièle Thompson s'est attaché avec La Bûche, faisant de ses personnages un portrait de famille comme il en existe beaucoup d'autres, peut-être toutes d'ailleurs? Ponctué de récit face caméra des six membres de la famille Roman, le film puise dans les souvenirs de chacun, souvenirs de Noël évidemment, pour révéler, un peu comme dans le travail photographique, les sentiments profonds, les secrets de chacun, ces secrets qui sont plus que leur part intime, personnelle, mais leur part de vérité, leur authenticité, ce qu'ils trimballent depuis des années avec eux, au chaud dans leur silence, et qui les ronge.

Parfaitement servi par une troupe de comédiens excellents - y compris Emmanuelle Béart, insupportable à souhait - cette Bûche est délicieusement décorée d'une Sabine Azéma pétillante, l'oeil vif, le sourire mutin, vive et drôle, bref irrésistible, et d'un Claude Rich plus que bon qui sert avec grand talent les dialogues de Danièle Thompson, succulent en juif anti-goy rempli de mauvaise foi et un tantinet cabotin. Du grand art.

Un film plus que réussi qui ravira le plus grand nombre et qui se bonifie au rythme de ses rediffusions. Bravo!

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mercredi 14 décembre 2016

TUER OU NE PAS TUER

AFFICHEUn drôle de dimanche - Marc Allégret (1958), avec Bourvil (Jean Brévent), Danièle Darrieux (Catherine Brévent), Arletty (Juliette Armier), Cathia Caro (Caroline Armier), Jean-Paul Belmondo (Patrick), Roger Hanin (Robert Sartori), Jean Wall (Le Président de l'agence), Jean Ozenne (Le représentant de Galbar), Colette Richard (Mireille, la secrétaire du Président), Jean Lefebvre (Le concierge), Fernand Sardou (Le gendarme), Jean Carmet (Le pompiste)...

1958 à Paris. Jean Brévent est publicitaire. Mais depuis quelques temps, il est en panne sèche côté inspiration, et ce n'est pas la ligne de vêtements pour hommes Galbar qui le sortira de ses difficultés créatrices. Logé chez mademoiselle Armier, Jean Brévent est un homme brisé: cinq ans auparavant, lors d'une soirée entre amis, sa femme Catherine l'a abandonné. Mais aujourd'hui, alors qu'il circule dans Paris, il croise la route de Catherine qui est en France pour le week-end. Jean découvre alors qu'elle l'avait quitté pour un copain de régiment, Robert Sartori. Décidé à tuer celle qu'il aime toujours, Jean propose à Catherine de divorcer et l'invite à en discuter à la campagne...

Bon petit film de la fin des années 1950, Un drôle de dimanche brille plus pour son casting que pour son audace de caméra. Ceci étant dit, regardons de près qui se croise dans ce récit d'apparence facile où les acteurs se révèlent touchants: Bourvil, impécable; Darrieux, majestueuse et juste; Arletty, efficace, tout en gouaille légendaire et en gentillesse désintéressée; Belmondo, quasiment à ses débuts, drôle et beau; Hanin, égal à lui-même, c'est-à-dire parfaitement à sa place; ARLETTY BOURVILCarmet et Lefebvre, lunaires à souhait, et l'enesmble  sur une musique de Paul Misraki tout en jazzy fifties.

En fait, ce drôle de dimanche n'est pas drôle du tout, il est même plutôt grave. Cette journée d'un homme désemparé devant ses sentiments, devant la futilité de sa femme, toujours belle et rayonnante, devant le vide de sa propre vie, est la permanente oscillation d'un mari entre le vouloir et le pouvoir: épater son ex, lui montrer que sans elle il a fait son chemin, lui prouver que les défauts qu'elle avait pu lui reprocher sont évanouis... ou se faire mielleux et bonace, ami-ami avec le nouveau jules de sa femme, et éliminer l'infidèle pour lui crier que l'amour ne se partage pas.

Jean Brévent, c'est l'ancien militaire, celui qui a fait le Tchad, le Sahara, l'Italie puis la campagne de France jusqu'à août 1944, la Libération, période où il rencontre une jolie pharmacienne, Catherine. Catherine Brévent, c'est la petite bourgeoise excessivement femme - la femme des années 1950 - qui déteste la médiocrité (parce que la médiocrité tue tout), qui aime l'argent, être belle, désirée et regardée car elle sait qu'au fond elle n'aura jamais la liberté dont jouit l'homme des années 1950; alors Catherine compense.

Jean et Catherine, c'est l'histoire d'une incompréhension. Elle le quitte quand elle prend 30 ans par peur de n'avoir rien vu ni vécu au jour où elle sera vieille et laide. Elle veut du neuf, du fou... Jean est un homme de confort et d'économie. ARLETTY DARRIEUXBref, ces deux là s'aiment mais ne se comprennent pas.

Voilà pour le fond. Dans ce terreau déjà sombre, Marc Allégret cultive une histoire non pas comique comme on pourrait le croire, mais fragile et triste. Et c'est ici que Bourvil étonne le plus, même si depuis longtemps l'on sait que le comédien n"était pas doué que pour camper les benêts bonaces. Non! Drôle, triste, grave, sérieux, touchant... Bourvil réussit le pari d'être tout cela à la fois, d'être l'homme qui souffre en permanence, qui fait rire parce qu'il a envie de pleurer, qui aide les autres parce qu'il ne sait pas comment s'aider lui-même, qui aime parce qu'on ne l'aime plus.

Film gentil à voir en famille, Un drôle de dimanche est, malgré une réalisation sans relief, un bon moment de cinéma.

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