Disjecta membra

mercredi 26 avril 2017

LE FAUVE DE LEURS AISSELLES AU VENT

LIVRELa fille Elisa - Edmond de Goncourt (1877)

"Elisa était devant la maison à la lanterne rouge, qui s'affaissait ainsi que la ruine croulante d'un vieux bastion, et dont la porte, fermée et verrouillée, laissait filtrer, par l'ouverture d'un judas, une lueur pâle sur la blancheur glacée du chemin."

Paris, pendant la Monarchie de Juillet. Elisa vit avec sa mère, connue dans le quartier de La Chapelle et de la prison Saint-Lazare sous le nom de Madame Alexandre qui voue un soin particulier aux filles-mères et aux filles de joie mal prises. Grandissant dans cet univers de proximité avec la prostitution, élevée dans un souci hygièniste, Elisa n'aime pourtant pas sa mère qui la dégoûte. Toute jeune encore, elle part travailler dans une maison de tolérance de Lorraine avant de revenir, vers 1850, à Paris où elle veut aimer comme une jeune fille honnête et sans faute...

"Depuis de longues années, en sa vie de garde-malade près des filles, elle les entendait se servir avec une conviction si profonde du mot travailler, pour définir l'exercice de leur métier, qu'elle en était venue à considérer la vente et le débit de l'amour comme une profession un peu moins laborieuse, un peu moins pénible que les autres, une profession où il n'y avait point de morte-saison."

Habitué de l'écriture à quatre mains avec son cadet Jules (Germinie Lacerteux, Manette Salomon ou encore Madame Gervaisais), Edmond de Goncourt est aussi l'auteur de romans composés en solitaire, à la mort de son frère en 1870. C'est en 1877 qu'il fait publier La fille Elisa, récit réaliste - mais pas naturaliste - d'une jeune prostituée condamnée à la prison. Si on a lu quelques oeuvres des frères Goncourt, on sait à quoi s'attendre en ouvrant ce court roman qui présente le parcours d'une fille de joie depuis son entrée en profession à sa fin tragique dans une maison d'arrêt de province. Frantisek Kupka (1871-1957), Gigolette et débardeur, 1909-1910 ParisEn effet, leurs appartenance à l'école réaliste, leurs relations, même chaotiques et parfois violentes, avec Emile Zola, Gustave Flaubert ou encore Guy de Maupassant, annoncent une composition où le style servira une description fidèle et sans détour d'une réalité affreuse voire sordide.

Edmond de Goncourt ne compose pas pour autant une roman polisson, ni même galant. Il ne donne pas non plus dans l'effroyable crudité des romans des Rougon-Macquart, ou le ton provocateur d'un Octave Mirbeau: chaste et volontairement austère, La fille Elisa est pensé par son auteur non comme un divertissement mais comme un documentaire visant à décrire sans fard et sans mensonge, enfin à dénoncer l'horreur des prisons, bref, en définitive, comme une prise de position sinon politique du moins sociale contre le régime pénitentiaire en vigueur à la fin du XIXe siècle.

"Ces femmes n'étaient point encore tout à fait des folles, mais déjà elles étaient des imbéciles. La prison n'avait plus de châtiments pour leur paresse et LAUTRECvoulait bien se contenter de l'à-peu-près cochonné et bousillé par ces doigts maladroits."

Noir, sans légèreté mais sans pesanteur, La fille Elisa n'est pas un roman difficile. Il est même plutôt agréable à lire, pour peu qu'on s'intéresse au sort d'une jeune fille qui vit de son corps et qui est, après diverses péripéties, condamnée à une vie de silence et qui étouffe de ne pouvoir dire ce qu'elle a sur le coeur. Non dénué d'un humour que l'on qualifierait volontier de féroce si ce n'est de cruel, drôle à force d'être méchant et d'être si bien écrit, si imagé, au final si vrai - "Comme au fond du tableau dans une robe de chambre d'homme à carreaux rouges et noirs, Madame, la grasse et bedonnante Madame, occupée à se rassembler, à se ramasser, repéchant autour d'elle sa graisse débordante, calant, avec un rebord de table, des coulées de chair flasque, Madame, toute la soirée, remontant ses reins avachis d'une main, cramponnée au dossier de sa chaise, avec des han gémissants et des 'Mon doux Jésus' soupirés par une voix à la note cristalline et fêlée d'un vieil harmonica." - ce roman se révèle vite passionnant, divertissant parce qu'aujourd'hui les conditions d'incarcération ont évoluées, enrichissant d'un point de vue culturel, et fort plaisant sur le plan littéraire.

Une découverte. Un vrai plaisir.

"Cet homme, je ne sais pas si je l'aime, mais il me dirait: 'Ta peau, je la veux pour m'en faire une paire de bottes", que je lui crierais: 'Prends-la!'."

Illustrations: Frantisek Kupka, Gigolette et débardeur (1910); Henri de Toulouse-Lautrec, Rue des moulins: la visite médicale (1894).


mercredi 19 avril 2017

ON A VU OU CA MENE !

AFFICHELa française et l'amour - Henri Decoin / Jean Delannoy / Michel Boisrond / René Clair / Henri Verneuil / Christian-Jaque / Jean-Paul Le Chasnois (1960), avec Jacqueline Porel (Madame Bazouche), Sophie Desmarets (Lucienne Martin), Pierre Mondy (Edouard Martin), Valérie Lagrange (Ginette), Marie-José Nat (Line, la jeune mariée), Claude Rich (Charles, le jeune marié), Dany Robin (Nicole, la femme adultère), Paul Meurisse (Jean-Claude, le mari de Nicole), Jean-Paul Belmondo (Gilles, le séducteur), Annie Girardot (Danielle, la divorcée), François Périer (Michel, le divorcé), Denise Grey (La mère de Danielle), Martine Carol (Eliane Girard), Silvia Montfort (Gilberte), Suzanne Nivette (Mademoiselle Mangebois), Robert Lamoureux (Désiré, le séducteur coupable), Darry Cowl (Monsieur Dufieux, enseignant), Simone Renant (L'avocate de Désiré), Annie Sinigalia (Bichette Martin), Paulette Dubost (Madame Tronche), Micheline Dax (Mademoiselle Lulu, la demoiselle du trottoir), Noël Roquevert (Colonel Chappe), Roger Pierre (Le prince charmant de Bichette), Jean Poiret (L'avoué de Michel), Michel Serrault (L'avoué de Danielle), Francis Blanche (Marceroux, l'avocat ami de Danielle et Michel), Yves Robert (Le voyageur à moustache), Jacques Duby (Victor), Pierre-Jean Vaillard (Monsieur Bazouche), Pierre Michael (François, le fiancé de Ginette), François Nocher (Jacques, le bon-ami de Bichette), Simone Paris (La mondaine, amie de Lucienne), Jean Desailly (Le speaker à la radio), Claude Piéplu (Berton-Marsac, le fabriquant de la savonnette qui sent le savon), Nicole Cholet (La mère de Ginette), Jacques Fabri (Le porteur de la  SNCF), Jacques Marin (Le contrôleur de la SNCF), Liliane Patrick (La voyageuse à la cigarette), Albert Michel (Le curé dans le train), Alfred Adam (L'ami de Michel), Georges Chamarat (Le juge de conciliation), Jacques Bernard (Le narrateur)...

La femme des années 1960. La femme et la statistique!... C'est ce qui semble déterminer le comporterment de six jolis filles de la France gaullienne, allant du sexe à l'abstinence, de la séduction aux provocations, du mariage au divorce. Ainsi Gisèle Bazouche qui veut savoir comment on fait les enfants, Bichette Martin qui vit son adolescence en bikini, NATGinette une jeune fiancée qui remet en question sa résolution de ne pas coucher avant le mariage, Line qui vient d'épouser Charles et voyage en train, Nicole qui s'interroge sur sa capacité à l'adultère, Danielle et Michel qui veulent divorcer à l'amiable malgré leurs avocats, et enfin Eliane, Gilberte et mademoiselle Mangebois victiment d'un séducteur professionnel, Désiré...

Long film de 2h15, La Française et l'amour est avant tout une comédie à sketchs dont la distribution compte ce qu'il a de meilleur dans le cinéma français de l'époque: Annie Girardot, Martine Carol, Denise Grey, Micheline Dax, Jean-Paul Belmondo, Claude Rich, Paul Meurisse, Darry Cowl, Roger Pierre, Yves Robert, Jean Poiret, Michel Serrault, Pierre Mondy et Claude Piéplu, pour ne parler que de ceux encore célèbres de nos jours.

Non moins célèbres, cinq des six metteurs en scène qui participent à cette expérience, doublés pour beaucoup de scénaristes hors-pair: Henri Decoin (L'enfance) à qui l'ont doit notamment La vérité sur Bébé Donge ou Abus de confiance, Jean Delannoy (L'adolescence) célèbre, entre autre, pour ses adaptations de Maigret, René Clair (Le mariage) à qui l'ont doit A nous la liberté ou Les grandes manoeuvres, Henri Verneuil (L'adultère) qui signa La vache et le prisonnier, Le Président, Mélodie en sous-sol ou encore Un singe en hiver, Chritian-Jaque (Le divorce) fameux pour L'assassinat du Père Noël ou Les disparus de Saint-Agil, et enfin Jean-Paul Le Chanois (La femme seule) dont l'adaptation des Misérables avec Jean Gabin est restée dans les mémoires. Tous ceux-là flanqués de l'académicien Félicien Marceau (L'enfance), Louise de Villemorin (L'adolescence), France Roche et Michel Audiard (L'adultère), Charles Spaak (Le divorce) et Marcel Aymé (Le femme seule) sur des musiques de Paul Misraki, Jean Constantin et Georges Delerue.

De la belle ouvrage donc que cette Française et l'amour, évocation à plusieurs mains de la femme, depuis la petite fille jusqu'à la femme faite, face à la séduction et à ses désirs. GIRARDOTMais il ne suffit pas de donner le casting et l'équipe technique des six sketchs qui composent l'oeuvre pour confirmer que l'ensemble est appréciable, distrayant et touchant. Il faut s'attarder sur chacun d'entre eux pour décliner comment, avec humour et légèreté, chacun des segments compose un ensemble harmonieux qui appelle à la détente et, souvent, au rire.

Ainsi l'aventure des Bazouche, qui ne savent comment expliquer à leur petite Gisèle comment sont conçus les enfants: peur des complexes, peur de choquer, souci d'en faire une femme honnête. Le ton est donné: en 1960, la fillette grandit dans une société qui est encore très marquée par la morale bourgeoise et catholique. Ce préambule rigolo prépare l'aventure de Bichette Martin, scénario pour le coup assez osé et loin d'être pudibond: Louise de Villemorin n'hésite pas à nous montrer une adolescente de 16 ans en bikini, perméable aux provocations de la rue (magazines de charme, couples qui flirtent) et des arts (statues nues), qui aime embrasser son ami Jacques et pas que lui, finalement. Petite perverse, rouée et calculatrice: très drôle et plutôt piquante, cette évocation de l'adolescence faussement sage, à la barbe des parents, trempe sans vergogne dans l'irrévérence, et on en redemande!

Plus tendre et plus poétique, La virginité fait tomber la pression et reste assez sage, moral, sans pour autant éviter la question de la jeune fille et du sexe. Quant au segment sur le mariage, il est sans doute le plus faible de l'ensemble, MEURISSEreposant sur un comique certes distrayant mais qui ne comble pas la facilité du scenario, en dépit du jeu talentueux de Claude Rich et d'une Marie-José Nat belle comme un coeur.

Avec L'adultère, c'est autre chose. Le plat est relevé d'un humour ravageur, épicé des dialogues de Michel Audiard qui sont, dans les bouches de Paul Meurisse et Jean-Paul Belmondo, comme des bijoux au service d'une histoire signée France Roche. Ce jeu de séduction entre une femme mariée et un faux débutant nous donne à jouir d'un Paul Meurisse excellent en balourd manipulateur et s'achève sur une note cocace fort agréable. On se réjouira tout autant du Divorce que Charles Spaak a brossé avec grand talent, tableau vraiment amusant où Denise Grey est plus que parfaite, où Annie Girardot brille, et dont le rythme n'a d'égal que l'originalité du scénario. Clou de ce film, La femme seule où l'on reconnaît la patte moqueuse de Marcel Aymé et achève d'une note aimable un film déjà bien troussé.

Réussite donc pour ce film choral qui est autant un divertissement aimable qu'un regard sympathique mais néanmoins moqueur sur la société française des années 1960 naissante: un rien hypocrite sur les choses du sexe, intensément bourgeoise et bien-pensante, du moins officiellement.

A découvrir!

mercredi 12 avril 2017

J'AURAIS PRESQUE PU AIMER LA VIE

LIVRESaint Salopard - Barbara Israël (2017)

"Vous pensiez sûrement que vous pourrier tout obtenir. La vie et le roman, l'amour et la trahison, la vergogne et la respectabilité, la fumisterie et le génie. Vous et moi, nous savons où vos grands espoirs ont atterri et comment tout cela s'est terminé. Permettez-moi de vous dire que c'est bien fait pour vous!"

Né Maurice Ettinghausen en 1906, abattu en avril 1945 par un officier S.S. à l'occasion de l'évacuation du camp de concentration dans lequel il avait été déporté en 1943, Maurice Sachs, écrivain raté, juif converti au catholicisme, homoxuel honteux, collaborateur opportuniste, entame une correspondance post-mortem avec quelques figures choisies parmi les êtres qui auront le plus marqué son existence à la dérive: Jean Cocteau, André Gide, Max Jacob, Gabrielle Chanel, Violette Leduc, sa mère et son père qui l'a abandonné quand il avait 6 ans...

"Je reviens sur des petites histoires. Je ne cesse de me répéter que là où je suis, elles ne devraient plus avoir la moindre importance. Nous sommes tous six pieds sous terre, il serait plus que temps de chasser les fantômes."

Quatrième ouvrage de l'écrivain de culture pop Barbara Israël, Saint Salopard annonce, en quatrième de couverture, une correspondance d'outre-tombe entre les grandes figures du Paris des années 20, 30 et 40 et un "lettré, spirituel, fêtard et dissolu (...) paradoxe vivant" et sans scrupule. De quoi en allécher plus d'un. Las! Si cette description d'un personnage aujourd'hui oublié mais haut en couleur est très proche de ce que fut Maurice Sachs de son vivant, il n'annonce en rien ce que cette succession d'une vingtaine de lettres pleines de forme mais sans beaucoup de fond est en réalité: une déception d'un ennui abyssal. Dichotomie de l'oeuvre et du plan media.

On l'aura bien compris, Saint Salopard ne remplit pas son contrat, touchant du bout du doigt le destin de Maurice Sachs, un homme dont on aurait pu faire - fiction ou documentaire - un perdant magnifique, un salaud de son époque - et ils étaient nombreux, un profiteur à la fois raté et audacieux, bref, dont on aurait pu faire le héros d'une fable sinon réaliste, du moins plausible. Mais non... Avec une régularité dans l'entêtement, Barbara Israël débite 200 pages creuses où les effets de plume, souvent mauvais voire ratés, n'arrivent ni à gommer l'absence de documentation, ni à dissimuler les erreurs, encore moins à faire décoller un récit qui avait toutes les qualités pour captiver son lectorat.

Pourtant, tout démarre bien: l'homme blessé écrit à sa mère, on devine qu'il sera question de régler ses comptes au-delà de la tombe, l'auteur a même une jolie formule par ci par là, on espère, on s'accroche...

"Vous et moi, ce fut une évidence, nous nous sommes plu. Je reconnais avoir toujours eu en moi une propension à m'enthousiasmer bien vite. Mais j'ai senti que votre nom serait associé à une grande affaire. Vous seriez la grande affaire de ma vie. Rappelez-vous, j'aurais aussitôt rayé l'immense Gide de la première place de mon Panthéon pour y installer Cocteau."

Et patatra! Dès la troisième lettre, on baille, l'esprit s'envole, s'égare, rêve d'un vrai style, original à défaut d'essayer de copier celui des auteurs de ces lettres fictives. La tentation est grande d'abandonner et ce qui sauve Saint Salopard, c'est qu'il se lit aussi vite que ses pages se tournent. On s'étonne: pourquoi la fiction ne prend-elle pas? PORTRAITSans aucun doute, Barbara Israël est passée à côté de son objectif, ou du moins celui vendu par son éditeur: est-ce un portrait de Maurice Sachs? Une enquête sur un homme "mystère"? Ou plutôt est-ce l'occasion de tailler un costard façon confessionnal de télé-réalité à des personnages riches de leur ambiguité comme Gabrielle Chanel ou Marcel Jouhandeau? On ne sait pas trop, à vrai dire.

Un style idiot qui veut absolument faire à la mode mais qui abuse du passé simple, une omniprésence de Marcel Proust - on se demande vraiment pourquoi - et un poids étouffant de la psychologie, limite de comptoir, bref une absence complète d'originalité, de poésie, aucun effort pour recréer, quitte à trahir, ce "mystère Sachs", pas même une tentative d'explication du parcours de Sachs, aucun jeu avec le lecteur et au final une fumisterie qui aura, on le devine hélas, ses adeptes. Encore que...

Il y a assurément une faille originelle à ce Saint Salopard: qui s'intéresse encore à Maurice Sachs? Il aurait fallu, dès lors, que l'auteur fasse oeuvre fictionnelle, raconte les mensonges et invente ce qu'on ne sait pas tout en restant dans le cohérent et le plausible, nous hameçonne, en quelque sorte, pour nous garder dans ce récit qui aurait pu s'avérer passionnant. Au contraire, Barbara Israël nous démontre avec brio ce qu'est la fausse bonne idée.

Formules à l'emporte pièce - "Il est vrai qu'en tant que juif et homosexuel, j'aurais pu songer à tenter celle de la Résistance plutôt que d'aller me jeter dans la gueule du loup. Mais je n'avais ni courage, ni honneur. L'Allemagne employait des grands mots pour ses basses idées.", réparties médiocres - "Vous envisagiez de me les couper si j'écrivais votre nom avec mon foutre pour vous dédier Le voile de Véronique? Vous auriez dû demander. Je vous aurais sans doute laissé faire...", effets éventés qui frôles le calembour - "Drôle de trip pour un drôle de type..." - quand ce n'est pas franchement grossier -  "Vous vous en étiez mis plein la panse aux dépens de vos amis et par tous les trous!", des références contemporaines qui tombent à plat (Patrick Modiano, Karl Lagerfled), une erreur sur la mort d'Edith Piaf et de Jean Cocteau, l'utilisation de termes anglo-saxons aussi bienvenue qu'un cheveu sur la soupe... et au final un ratage sur toute la ligne où il n'y a pas grand chose à sauver.

Comme l'écrit elle-même Barbara Israël:  "Anecdotique, dispensable et stérile."

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mercredi 5 avril 2017

CETTE BRAVE ORIANE

LIVREA la recherche du temps perdu. / III. Le côté de Guermantes - Marcel Proust (1921)

"Dîner chez les Guermantes, c'était comme entreprendre un voyage longtemps désiré, faire passer un désir de ma tête devant mes yeux et lier connaissance avec un songe."

Automne 1897, le narrateur de La recherche s'installe, avec ses parents, dans l'hôtel de Guermantes, à Paris. Pour lui, Oriane de Guermantes, la duchesse, est un mystère, tant par son nom que par sa naissance. Amoureux d'elle, il n'a plus qu'un projet : pénétrer dans ce monde qui, jusqu'alors, lui était fermé, connaître les salons, la société du Paris Belle-Epoque et les gens qui la composent. Après une première soirée chez Mme de Villeparisis, la tante de son ami Robert de Saint-Loup, début 1898, le jeune homme peut enfin, à l'aube de ses 19 ans, être reçu chez Oriane de Guermantes. Mais c'est un autre Guermantes, Palamède, Baron de Charlus, celui-là même que l'adolescent avait rencontré lors de son été à Balbec, qui lui en fera voir de belles...

"D'une façon générale d'ailleurs (...) Les Guermantes étaient assez différents du reste de la société aristocratique; ils étaient plus précieux et plus rares. (...) Les Guermantes - du moins ceux qui en étaient dignes de nom - n'étaient pas seulement d'une qualité de chair, de cheveux, de transparent regard, exquise, mais avaient une manière de serrer la main, de marcher, de saluer, de regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils étaient aussi différents en tout cela d'un homme du monde quelconque que celui-ci d'un fermier en blouse."

Troisième volume de La Recherche, Le côté de Guermantes en est sans doute le plus long et celui au cours duquel il se passe le moins de chose – en tout cas jusqu'à ce volume. Roman où les mondanités des salons Villeparisis et Guermantes occupent une petite moitié – rien que ça ! - ce récit de l'apprentissage d'une jeune homme dans la société à laquelle il rêve, sinon d'appartenir, du moins d'être associé pourrait paraître fastidieux voire vain s'il n'était sauvé par la joliesse de la langue proustienne, des images que l'écrivain sait donner d'une façon juste et immédiate, tout autant que par quelques épisodes fort savoureux et en particulier par la présence du truculent Baron de Charlus, personnage complexe que l'on découvre antisémite et provocateur.

"Par exemple, une lutte entre votre ami [Bloch] et son père où il le blesserait comme David et Goliath. Cela composerait une farce assez plaisante. Jacques-Emile Blanche (French Painter, 1861-1942) Donna Olga Caracciolo dei Duchi di Castelluccio, later Baroness de Meyer, 1889_Il pourrait même, pendant qu'il y est, frapper à coups redoublés sur sa charogne (...) de mère. Voilà qui serait fort bien fait et ne serait pas pour nous déplaire, hein! petit ami, puisque nous aimons les spectacles exotiques et que frapper cette créature extra-européenne, ce serait comme donner une correction méritée à un vieux chameau. (...) En tout cas, pensez, en ce moment où tous ces malheureux Juifs tremblent devant la fureur stupide des chrétiens, quel honneur pour eux de voir un homme comme moi condescendre à s'amuser à leurs jeux!"

Sorte de Who's who fantasmé, Le côté de Guermantes nous confirme que le narrateur, sinon Proust lui-même, est une personnage hautement antipathique. Obnubilé par la généalogie et la bonne naissance, le jeune homme en devient ridicule d'outrance et d'obsession. A son ardent désir de sortir de son milieu s'ajoute une tendance – une marotte – à privilégier les jolies choses non par goût pour elles-mêmes mais par une appétence exacerbée pour l'esthétique et qui frise la manie.

"La vie que je supposais être menée [dans le faubourg Saint-Germain] (...) me semblait devoir être si particulière, que je n'aurais pu imaginer aux soirées de la duchesse la présence de personnes que j'eusse autrefois fréquentées, de personnes réelles. Car ne pouvant changer subitement de nature, elles auraient tenu des propos analogues à ceux que je connaissais; leurs partenaires se seraient peut-être abaissés à leur répondre dans le même langage humain; et pendant une soirée dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, il y aurait eu des instants identiques à ces instants que j'avais déjà vécu: ce qui était impossible."

Cet apprentissage d'un jeune homme qui, découvre avec les arcanes de l'aristocratie parisienne, la culture d'un milieu hypercodifié, le sens et le danger du ridicule qui y ont cours tout autant que les sentiments de défiance et l'amour pour les non-dits, démontre sa sensibilité au monde d'en-haut, sensibilité qui ne doit rien à son nom ni même à son parcours – JEB stravinsky 1915encore que sa jolie frimousse ne laisse pas de marbre le singulier Charlus – mais à une approche du Beau (les beaux noms, les belles personnes, les belles réparties qui fusent, les bons-mots, les beaux objets, les beaux lieux, les belles œuvres d'artistes non moins jolis) qui dépasse toute spontanéité. Et c'est là que Proust dessert une classe sociale à laquelle il semble avoir lui-même soif d'appartenir : la noblesse. A la différence d'un Barbey d'Aurevilly qui a toujours présenté une noblesse sinon aimable du moins estimable et grande, Proust, par le truchement de son narrateur insupportable petit bourgeois pète-en-soie, délaisse l'ironie d'un Flaubert, la critique d'un Zola ou l'admiration distante d'un Balzac pour exposer une galerie de caractères hautains et d'un autre âge, personnages grotesques qui ne suscitent ni la sympathie ni même la complaisance.

"Certaines impressions fugitives et fortuites ramènent bien mieux encore vers le passé, avec une précision plus fine, d'un vol plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus infaillible, plus immortel."

Antipathique jusqu'au bout des ongles, le jeune homme de ce Côté de Guermantes confirme ce qu'il était déjà dans Les jeunes filles, à savoir un être méprisant et dévoré par l'envie – mais pas par la jalousie – et qui, ne goûtant que des déceptions, se perd en sarcasmes, encore plus dérangeants qu'ils ne sont, sauf rares exceptions, même pas teintés d'ironie ou d'humour.

"Nous n'avons pas assez de place dans notre pensée actuelle, pour y garder les morts à côté des vivants. Nous sommes obligés de construire sur ce qui a précédé et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille."

Entendons-nous bien, la lecture de ce volume m'a été agréable et la plume de Proust - même si les longueurs... même si la nostalgie... même si les reproches que je fais à Proust depuis le début... etc. - est d'une beauté et d'une justesse qui fait mouche. Description d'un monde finissant, celui de la Belle-Epoque des aristocrates, Le côté de Guermantes est "une exaltation n'aboutissant qu'à la mélancolie" c'est-à-dire le tableau brillant d'une classe perdue dans sa nostalgique et qui ne s'en remettra jamais.

Illustrations: Jacques-Emile Blanche, Donna Olga Caracciolo dei Duchi di Castelluccio, future Baroness de Meyer (1889); Portrait d'Igor Stravinsky (1915), Paris, Musée d'Orsay.

mercredi 29 mars 2017

TOUTE RESSEMBLANCE EST VOLONTAIRE

AFFICHEZ - Costa-Gavras (1969), avec Jean-Louis Trintignant (Le juge d'instruction), Pierre Dux (Le Général Missou, Inspecteur général de la gendarmerie), Charles Denner (Manuel, l'avocat du mouvement du Docteur), Marcel Bozzuffi (Vago), Renatto Salvatori (Yago), François Perrier (Le Procureur Général), Jacques Perrin (Le journaliste intrusif), Yves Montand (Le Docteur, député d'opposition), Julien Giomar (Le Colonel, Chef de la police), Jean Bouise (Georges Pirou, Député d'opposition), Georges Géret (Nick, le témoin spontané), Irène Papas (Hélène, l'épouse du Docteur), Bernard Fresson (Matt, un ami du Docteur), Magalie Noël (La soeur de Nick), José Artur (Le rédacteur du journal), Andrée Tainsy (Le mère de Nick), Gérard Darrieu (Barouc, l'oiseleur membre du CROC), Maurice Baquet (Un maçon, partisan du Docteur), Georges Rouquier (Le Procureur Général du Gouvernement)...

Printemps 1963, quelque part dans une monarchie de la Mediterranée. Le député d'opposition surnommé Le Docteur doit tenir un meeting pacifiste et antinucléaire dans une grande ville de province. Bien que les autorités civiles et militaires tiennent pour subversif le parti d'opposition dont le Docteur est leader moral, elles refusent d'interdir le rassemblement et préfèrent compter sur la jeunesse fanatique pour éteindre la gangrène idéologique qui s'en prend autant à Dieu, au Roi, aux Etats-Unis, à l'URSS qu'à l'OTAN ou au Pacte de Varsovie. Dans ce pays en proie à l'instabilité politique la plus manifeste, le Général qui dirige la gendarmerie fait figure, après son ministre de tutelle, d'homme ferme et habile. Le soir du meeting, après quelques difficultés et des heurts entre manifestants, le Docteur est renversé par un véhicule conduit par Vago, homosexuel notoire, tandis que le député Pirou, son ami, est pris dans un guet-apens. Dans la confusion générale, le Procureur, le Chef de la police et l'Inspecteur général de la gendarmerie se réunissent pour préparer une déclaration officielle concluant à un accident. Mais dans la nuit, le Docteur meurt des suites de ses blessures et une autopsie révèle qu'il a été roué de coups. Contraint, le Procureur, malgré l'avis des autorités militaires, confie l'enquête à un juge d'instruction réputé inflexible et indépendant...

Réalisateur engagé un peu oublié de nos jours, Costa-Gavras livre ici son troisième film après le très bon mais très classique Compartiment tueurs et avant un film qui fera date, L'aveu. MONTANDGrec d'origine, Costa-Gavras a quitté son pays en 1954 pour la France. Ami d'Yves Montand et de Simone Signoret, il se met au cinéma dans les années 1960. Z est son premier thriller politique, inspiré par la situation de la Grèce des années 1960, qui traite de l'assassinat d'un député de gauche, prémice au coup d'état fasciste de la junte militaire dans le pays. Interdit par le pouvoir dictatorial d'Athènes, le film est tourné en Algérie. Difficile à financer pour cause de sujet trop politique, Z est aidé par Jacques Perrin, déjà producteur, Jean-Louis Trintignant qui accepte de réduire son cachet et Yves Montand qui, bien que portant le rôle titre, joue à titre de participant pour une durée de moins d'un quart d'heure. Enfin, pour maquer le coup, Costa-Gavras obtient du musicien grec Theodorakis, emprisonné pour ses opinions de gauche, l'autorisation d'utiliser son oeuvre pour la bande son.

Presque un demi siècle après sa sortie, Z reste parfaitement actuel. Si la période de la dictature des colonels est aujourd'hui peu connue des jeunes générations européennes, TRINTIle film est avant toute chose une bataille policière, militaire et judiciaire pour faire éclater ou éteindre la vérité et la dénonciation de toutes les manipulations, intimidations et détournements possibles dont use un pouvoir autoritaire. Que ce soit avec Section Spéciale dans la France de Vichy, dans le bloc soviétique avec L'aveu ou ici dans les pays de l'Europe du sud non libérés par l'URSS en 1944-1945, le propos de Costa-Gavras garde une même flamme: dénoncer les injustices et les tractations politiques, les secrets du pouvoir, les acoquinements des autorités avec des groupuscules peu recommandables, décortiquer comment l'on peut jouer avec la vérité, les hommes et les convictions, mettre en lumière les lâchetés.

Soutenu par un Jean-Louis Trintignant parfait, tout en froideur, tout dans le masque (prix d'interprétation à Cannes), et par un Marcel Bozzuffi au plus haut niveau, ce film, où l'ensemble de la distribution est épatante, reçoit le prix du jury à Cannes en 1969, le Grand prix de l'Académie du Cinéma Français (ancêtre des César), le Golden Globe et l'Oscar 1970 du meilleur film étranger et le prix de la critique à New-York pour son metteur en scène.

Tiré du grec ancien signifiant "il est vivant", l'initiale zêta utilisée en Grèce par les partisans du député assassiné donne à Z son titre et son essence: une forme de dénonciation et de résistance.

Un très bon film.