Disjecta membra

mercredi 12 décembre 2018

LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX

LIVRE

Le tour du monde en quatre-vingt jours - Jules Verne (1872)

"Cela me va! Voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr Fogg et moi! Un homme casanier et régulier! Une véritable mécanique! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique!"

Octobre 1872, à Londres. Jean Passepartout, français émigré, entre au service de Phileas Fogg Esquire, gentleman flegmatique et fortuné qui a réglé sa vie avec minutie: lever, toilette, lecture de la presse au Reform Club, déjeuner sur place, dîner idem, parties de whist à son club, coucher. Autant dire un homme sans surprise, pour qui l'imprévu n'existe pas, mais qui n'a qu'une faiblesse: le jeu. Ce soir là, alors que le Morning-Chronicle publie un petit article qui détaille comment faire le tour de la planète en 80 jours, grâce aux technologies modernes, via les Indes anglaises et les Etats-Unis d'Amérique, Fogg engage un pari fou: toute sa fortune contre la réussite de ce tour du globe. Il embarque le soir-même, avec son jeune valet. Sur ses talons, l'inspecteur de police Fix qui est convaincu que Fogg est l'auteur d'un vol dans une banque et qu'il cherche à se réfugier en dehors du territoire britannique...

"Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence."

Célébrissime récit pour la jeunesse de l'écrivain Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours ne compte plus les adaptations dont il a fait l'objet depuis les années 1940 jusqu'à la création du course de voiliers autour de la Terre. On connaît donc tous, plus ou moins, l'aventure de ce bourgeois anglais qui part sur un coup de tête, filé par son Javert personnel qui a juré sa perte, et contrarié dans son pari par les aléas de la fortune.

A vrai dire, Le tour du monde en quatre-vingt jours, s'il est culte, s'il est une sorte de monument de la littérature, n'a rien d'un grand roman. Dénué de toute psychologie, assez bref, il passe de péripétie en péripétie sans jamais s'attarder si ce n'est sur des considérations géographiques chères à l'auteur mais qui ralentissent le récit. Sur ce plan là, en dépit d'une plume fluide et parfois bien tournée, le roman n'a pas grand chose de passionnant.

"Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il s'avait que dans la vie il faut faire la part des frottement, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne."

Pour le côté culte, pour notre part d'enfance. Mais pas plus.

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mercredi 5 décembre 2018

L'AFFAIRE DU SIECLE

AFFICHEUn drôle de Caïd / Une souris chez les hommes - Jacques Poitrenaud (1964), avec Louis de Funès (Marcel Ravelais), Maurice Biraud (Francis Blanchet), Dany Savalle (Lucille Baillet), Dany Carrel (Sylvie Blanchet), Maria Pacôme (Tante Emma), Dora Doll (Catherine, caissière dans les magasins Dufour), Robert Manuel (Léon Dufour, directeur des magasins Dufour), Jean Lefebvre (le surveillant du Bon Marché), Claude Piéplu (l'inspecteur), Jacques Legras (l'adjoint de l'inspecteur), Madeleine Clervanne (Mlle Laurent, la domestique des Blanchet), Gérard Lartigau (Lucky), Philippe Castelli (le gardien au musée du Louvre), Jacques Dynam (le cafetier), Albert Michel (Le caissier du Bon Marché), Bernard Musson (un agent de police)...

Paris la nuit, dans les années 1960. Dans une maison bourgoise, Marcel Ravelais et Francis Blanchet réalisent un cambriolage. D'habitude, ils sont les as du mauvais coup mais cette fois, la malchance est sur eux: non seulement Marcel, pourtant expert, ne parvient pas à ouvrir le coffre, mais le butin récupéré dans les tiroirs s'avère bien maigre. Pour Francis, les choses pressent: il a une femme et une enfant, une domestique, et se fait passer auprès d'eux pour un agent d'affaire très pris mais très bien payé. Marcel, qui s'est mis dans la poche la caissière des magasins Dufour, a préparé un nouveau plan: forcer l'appartement du directeur Dufour et lui rafler le montant de la caisse. Sauf que la voisine de Dufour, la singulière Lucille Baillet les surprend. Avide d'aventure, se prenant pour Judex, Sylvie décide de faire chanter les deux hommes, et d'une manière originale: elle ne les dénoncera pas à la police s'ils acceptent de réaliser d'autres coups dont ils partageront la recette avec elle...

Louis de Funès au tournant de sa carrière. Si de nos jours on ne présente plus le génial comique français, et si l'on ne revient plus sur le fait que sa célébrité  fut stablement établie auprès du public en 1964, il n'est pas inutile de rappeler qu'avant le triplé gagnant qui fit sa renommée (Le gendarme de Saint-Tropez, Fantômas et Le Corniaud), 01Louis de Funès tourna dans de nombreux films et que l'année 1964 constitue bien une année charnière pour lui. Après le succès de Pouic-Pouic (1963), il se fait un nom auprès du public avec Faites sauter la banque et Des pissenlits par la racine. Ainsi donc il se retrouve entraîné dans l'aventure d'Une souris chez les hommes, film qui lui permet de retrouver son comparse des Pissenlits, Maurice Biraud, et la jeune Dany Saval, 22 ans et toute en jambes, qui aborde ici son 13e film. Adapté par Albert Simonin (la trilogie du Grisbi), le roman policier de Francis Ryck est dialogué par un Michel Audiard à l'apogée de sa célébrité. Quant au réalisateur, Jacques Poitrenaud, élève de Vadim, il n'a pas laissé un souvenir impérissable dans la mémoire du cinéma français.

Pour en revenir à ce gentil petit film de cambriole, Une souris chez les hommes trouve tout son relief grace à un Louis de Funés très à l'aise en malfrat, dégoisant son Audiard avec délice. Mutine, Dany Saval apporte une note faussement ingénue et un rien décalée à l'ensemble qui pourrait vite sombrer dans le terne si les comédiens ne soutenaient avec grand talent un intrigue pas si inintéressante mais sans aucune portée philosophique ni de message. 02Un film d'ambiance, essentiellement, que l'on prend plaisir à goûter - un petit côté film à l'ancienne qui, avec Jean Gabin aurait été un film noir - et à entendre avec les trouvailles des bruitages qui y ajoutent une note particulière.

Cette histoire de deux ringards de la cambriole dont la route vers la fortune est contrariée par l'arrivée d'une jolie pépée bien loin d'être stupide, est donc bien un petit plaisir en noir et blanc qui convient bien aux après-midis en famille ou aux soirées pour cinéphile en mal de détente.

Savoureux mais vite digéré.

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mercredi 28 novembre 2018

L'ABÎME A DE CES TRAHISONS

G00733Les misérables - Cinquième partie: Jean Valjean - Victor Hugo (1862)

"Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un songe."

5 juin 1832, sur la barricade de la rue Saint-Denis: alors que le gouvernement a décidé de liquider l'insurrection populaire, le bain de sang semble inévitable. Dans cette nuit qui s'annonce comme le grand tournant des aventures individuelles, tous les protagonistes sont réunis dans le cercle rouge: Marius Pontmercy qui a embrassé l'idéal républicain par dépit amoureux, Gavroche qui veut en découdre, Eponine Thénardier, amoureuse de Marius, Javert, espion de la police pris en otage par les compagnons séditieux et Jean Valjean, enfin, venu trouver cet inconnu amoureux de Cosette et dont il a intercepté le billet d'adieu. Quant à Thénardier père, il se tient dans l'ombre, cherchant toute occasion de faire profit d'un cadavre à détrousser ou d'un chantage à exercer. Dans ces moments de tumulte, le harsard n'a plus sa place: seuls Dieu et les hommes ont les clef des destinées particulières...

"Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la joie d'avoir servi le genre humain."

Les Misérables, dernier acte. Après bien des péripéties, tous les acteurs majeurs de ce grand drame de l'existence humaine convergent vers un même lieu, un même fracas qui, à la manière de la boule blanche du billard frappe et disloque les autres boules, va en conduire certains à suivre le même chemin et d'autres à s'éloigner, mais tous auront subi le choc.

Ce dernier livre est sans doute celui qui contient le plus d'épisodes célèbres auprès du grand public - si l'on met de côté la rencontre Jean Valjean / Cosette à Montfermeil dans le deuxième livre - à savoir la bataille autour de la barricade, le destin de Gavroche (Voltaire, Rousseau et le ruisseau), la traversée des égoûts de Paris etc. On n'en dira pas donc pas trop sur les événements qui le traversent puisqu'ils sont, sinon connus, du moins suffisamment riches pour qu'on se refuse à dévoiler à ceux qui ignorent encore les tenants et aboutissants de ces boulversements humains, qu'on se refuse donc à réveler ce que cette odeur de poudre et ces bains de sang contiennent de destins contrariés et de vies ébranlées.

On se contentera d'en montrer les moments particulièrement forts et les passages dispensables, car il y en a ici encore. En fait de moments forts, il y en a un qui mérite vraiment qu'on s'y attarde. Il s'agit d'un moment intime qui se déroule dans la tête de Javert, Javert qui, sur la barricade, parvient au face à face final avec Jean Valjean, cette confrontation qu'il attendait depuis longtemps, entre l'autorité du droit et l'homme condamné. Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris, primé au Salon de -jpgCe passage est particulièrement réussi par Victor Hugo qui expose avec beaucoup de talent la psychologie fracturée d'un homme tout d'un bloc, ébêté, dérouté, surpris de sa propre attitude qui tient plus du renoncement que du revirement.

"Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second cas, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre, il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur l'impossible et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice. Javert était à une de ces extrémités-là. (...) Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant? (...) M. Madeleine reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce misérable. Cela était odieux."

Pour le reste, on laissera le lecteur déguster les agréables passages ménagés par l'écrivain qui se lit avec beaucoup de facilité. Mais - car il y a un mais - sans pour autant oser prétendre que Victor Hugo est un écrivain défectueux - on ne s'attaque pas à la statue du Commandeur - on peut déplorer d'une part les longueurs (un livre entier de six chapitres pour nous raconter par le menu le fonctionnement et l'histoire des égouts de Paris), et d'autre part l'omniprésence étouffante de la foi et de Dieu dans ce dernier volume. Il ne s'agit plus là d'un contexte spirituel voulu par l'époque où se déroule le drame, mais bien d'un parfum d'encens entêtant à force de suinter de chaque action de Jean Valjean. Et effet, seul Jean Valjean a droit à ce traitement à l'eau bénite (on opposera que Fantine et Cosette bénéficient elles aussi du doigt de Dieu sur leur existence autant que de sa main protectrice d'ailleurs), comme si ce personnage central et pivot des Misérables est à lui-seul un condensé des Ecritures: la vie de Valjean, c'est l'oeil d'Abel en permanence sur ses fautes, le doigt du dieu vengeur pointé en guise de menace et le bon sourire de Monseigneur Myriel comme planche de salut. Soit. Mais pourquoi en faire autant? Est-ce parce que la publication en feuilleton de cette oeuvre colossale impose des redites, des répétitions pour que le lecteur d'alors raccroche les éléments les uns aux autres? On s'étonnera, pour le coup, que le seule personnage de la Bible qui soit évoqué soit Jésus Christ: ni la vierge Marie, ni Marie-Madeleine, alors qu'on s'y attendrait, et encore moins les saints ne figurent dans cette oeuvre. En fait, on ne s'en étonnera pas, puisque la volonté de Victor Hugo est de faire de Jean Valjean un Christ sur le chemin de croix, un condamné à vie qui boira le calice jusqu'à la lie. Mais le trop-plein nous attend, s'il ne nous a pas pris dès le premier livre des Misérables. A trop vouloir justifier par Dieu les choix comme les péripéties de son héros, l'écrivain non seulement se répète à l'envi (on sait que Jean Valjean est une brebis rachetée et éclairée par la foi en le bien depuis sa confrontation avec Myriel, tout de même!) mais il met Dieu à toutes les sauces au risque de donner les deux pieds dans le ridicule un peu nunuche voire dans la molasse bibliothèque bleue. Ainsi dans les égoûts de Paris, en évocant l'obscurité de ces boyaux souterrains: "La pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu"; ou encore dans l'ultime scène du roman où Jean Valjean fait montre d'humilité en minimisant son existence de peine en la comparant au martyre de Jésus sur la croix.

Si le but de Victor Hugo est de montrer l'impossibilité de la rémission du péché originel social - le bagne, les galères, donc la mise au ban de la société, l'histoire en cinq livres des Misérables est déjà bien assez édifiante pour qu'il nous épargne Léon lucien goupil femme republicaine a la cocarde tricolore galerie drylewiczla surenchère tragique de la conclusion, l'éthos déchirant d'un Valjean refusant la paix par excès d'honnêteté envers une société dont il ne fait plus partie depuis son premier vol.  Grotesque? Non, évidemment. Mais le lecteur parvient ici à satiété si ce n'est à la saturation.

"Est-ce que j'ai le droit d'être heureux, moi!"

Si l'on passe les passages fleurant la chapelle et le bénitier, Les Misérables, oeuvre colossale qu'on ne peut cantonner qu'à un seul de ses aspects, fut-il pénible, n'en demeure pas moins le roman instructif d'une société divisée en deux. Non pas entre les bons et les méchants, ni même entre les possédants et les miséreux - même si... - mais bien entre ceux qui rachètent leur faute, cette tache tenace comme le péché, à savoir Jean Valjean en sauvant Cosette, ou ceux dont on lave la faute comme Cosette qui, maintenue dans la vertu et l'innocence, est lavée de la prostitution de Fantine, et ceux qui persistent dans l'esprit de révolte, dans la tentation maligne: Thénardier, affreuse canaille jusqu'au bout, et même Javert, perméable à tout bon sentiment humain, inflexible et étanche de tout son être. Et si Thénardier n'est pas a proprement châtié - il s'en tire même à bon compte, il y a tous les autres, la multitude grouillante des autres qui ne sont ni des héros (Enjolras, Eponine Thénardier) ni des caractères (Marius Pontmercy) mais des moutons, tantôt sacrifiés, tantôt ressuscités.

"Jean Valjean était un passant. (...) Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette. Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée, laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean Valjean."

Oeuvre totalement dénuée d'optimisme, Les Misérables est le récit de la fatalité: aucune personnage n'échappe à son destin, aucun personnage de choisit son chemin, il le subit et évolue comme il peut entre les petites marges que la vie lui a laissé pour avoir l'illusion d'une existence affranchie. Dans Les misérables, les personnages ne prennent pas leur destin en main, ils suivent le chemin qu'on leur a assigné, choisisent s'ils le peuvent une liberté qui n'aboutit qu'à la mort. Malgré des longueurs et des passages dispensables et un excès de pathos qui gâche certaines scènes, Les Misérables n'en demeure pas moins une oeuvre dont l'apparetenance au patrimoine de la littérature nationale est loin d'être usurpée.

Etonnement, car le mythe des Misérables est plutôt attaché aux personnages moraux comme Cosette ou Valjean, les personnages les plus intéressants sont pourtant Thénardier le scélérat et Javert l'irréprochable, deux personnages qui tombent, le premier dans l'abjection, le second dans la dépravation de son idéal. Au milieu de tout ça, peut-être y a-t-il un personnage lumineux: Eponine Thénardier, cette vermine qu'on croyait malsaine et qui ne fait preuve d'aucune cruauté, d'aucune méchanceté gratuite, cette amoureuse née au mauvais endroit qu'on aurait pu croire inutile si elle ne révélait une certaine grandeur d'âme, une âme tout court. Eponine, la nuancée qui sucsite notre indulgence, peut-être la seule véritablement humaine de cette galerie de personnages confits dans leur absolu.

Et puisqu'ici je donne mon avis, il suffit de dire que Les Misérables est une oeuvre captivante globalement, réussie mais pas le chef-d'oeuvre incontestable qu'on l'on prétend. Incontournable, oui; admirable, pas forcément.

Illustration: Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris (1833), Chartres, musée des beaux-arts; Léon Lucien Goupil, Femme portant la cocarde tricolore (s.d.), collection particulière.

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mercredi 21 novembre 2018

A L'INFINI, IL FAUT L'INEPUISABLE

04 - PLUMETLes misérables - Quatrième partie: L'idylle rue Plumet - Victor Hugo (1862)

"L'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de menace."

Hiver 1832, Jean Valjean décide de quitter le couvent des Bernardines-Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle où il s'était réfugié avec Cosette en 1824. Installé avec une servante, Toussaint, dans une maison rue Plumet, il prend le nom  d'Ultime Fauchelevent. Avec Cosette, ils goûtent une vie simple et ordinaire, retirée du monde, faite de charité, de dévouement et de calme, derrière les grilles de cette confortable demeure abritée par un jardin luxuriant. Mais en cette année 1832, la vie reprend ses droits: guidé par Eponine Thénardier, Marius Pontmercy a découvert que celle qu'il aimait sous le nom de Mlle Lenoir, est en réalité Cosette, et tous deux s'aiment chastement et en secret dans le jardin de la rue Plumet. Pourtant, Eponine parvient à faire peur à Jean Valjean qui décide, le 4 juin, de quitter soudainement la maison pour prendre possession d'un appartement rue de l'Homme-armé. Ce jour est la veille de l'insurrection populaire prévue contre le régime de Louis-Philippe, et les amis de Marius, membres du cercle politique des Amis de l'A.B.C., ont décidé d'y participer activement. Sans argent ni situation, rejeté par son grand-père qui refuse qu'il épouse Cosette, Marius décide de rejoindre ses amis sur la barricade de la rue Saint-Denis non sans confier au petit Gavroche un dernier message à destination de sa bien-aimée...

"Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se rappelait qu'elle avait été "un jour, la nuit" chercher de l'eau dans un bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées et des serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle."

Avec ce quatrième livre des Misérables, Victor Hugo reprend le récit de la vie de Jean Valjean et Cosette après leur sortie du couvent du Petit-Picpus, non sans quelques explications sur l'aventure de M. Leblanc face à la bande Jondette et Patron-Minette évoquée dans le volume précédent. A ce stade du récit, tout fait sens et les destins personnels s'imbriquent dès lors dans une mécanique fatale et inéxorable qui va les conduire tous en face de la grande Histoire.

Comme dans le volume précédent, l'action est ramassée sur peu de temps, à vrai dire sur quelques jours si l'on excepte les explications retrospectives données sur les années 1824-1832 de Cosette au Couvent et la présentation des trois enfants mâles des Thénardier (Gavroche et deux poulbots perdus). Empli de laideur sociale, ce volume est éclairé d'une part par la figure moqueuse de Gavroche, figure très populaire dans Les Misérables, parlant argot, chantant à tue-tête et débrouillard comme personne, d'autre part par cette page d'amour romantique entre une Cosette assez godiche et un Marius en lévitation.

"En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un jardin fermé, mais avec une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une grille, mais sur la rue. (...)Alfred StevensCe qu'on appelle le vagabondage1855Orsay Elle avait toutes les peurs des enfants et toutes les peurs de religieuses mêlées. L'esprit du couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle. Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible."

Relativement absent du récit, Jean Valjean n'est, ici pas plus que dans le volument précédent, le personnage central de l'action. En fait, Jean Valjean est devenu le héros lointain, parfois un peu dépassé par la vie de Cosette, qui n'aspire qu'à l'oubli - "Il cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait tout." - et dont le seul but est de faire de Cosette une jeune fille heureuse, libre, établie, ne manquant de rien, quitte à contrarier les amours de la jeune fille pour garantir et son anonymat d'ancien forçat, et le lien paternel qu'il a tissé avec la petite fille devenue fraîche adolescente.

"Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi indéfiniment. (...) Et qui sait, se rendant compte un jour de tout cela et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui était insupportable. Il résolut de quitter le couvent."

Donnant un peu dans le romantisme littéraire - d'ailleurs le titre L'idylle de la rue Plumet annonce la couleur - Victor Hugo fait du couple Cosette/Marius, le symbole d'une adoration en marge de tout le tumulte, social et politique, du Paris d'alors. Entre les deux jeunes gens, c'est une "extase doucement noyée de mélancolie", faite de mille attendrissements. ELEPHANT BASTILLEUne sorte de parenthèse, donc, dans ce tableau d'affreux qu'est Les Misérables, une parenthèse sentimentale comme un rêve où Cosette est "une condensation de lumière aurorale" et au cours duquel, à chaque rendez-vous intime avec Marius, des "balancements d'astres emplissent l'infini".

Mais les monstres sont bien là: les Thénardier évidemment, la femme d'abord, qui a rejeté ses trois garçons pour n'aimer que ses deux filles (les "soeurs" de Cosette), trois garçons perdus dans l'immense Paris et qui se retrouvent par hasard pour habiter l'éléphant de la place de la Bastille; le père ensuite, mis sous les verrous par Javert suite à l'arrestation de la bande Patron-Minette et qui finit par s'échapper pour mieux tomber dans un mauvais coup au cours duquel la perspective de l'assassinat de sa fille Eponine ne le perturbe pas une once.

Abandonnant son préchi-précha religieux des premiers volumes, Victor Hugo n'en donne pourtant pas moins dans l'effet moralisateur - social et politique cette fois - et on peut déplorer son manque flagrant de subtilité pour y procéder. Ennuyeux à force de trop en montrer, Victor Hugo touche le pénible quand il s'évertue à donner les explications du parlé argotique des bas-fonds, coupant le récit de paragraphes explicatifs assez lourds. Incorrigible, l'auteur livre même quelques passages à l'emporte-pièce sur la vie, la mort, la proximité du berceau et du cercueil qui sont parfaitement dispensables.

Hormis cela, L'idylle de la rue Plumet n'en demeure pas moins un des volumes les plus intéressants, captivant même, et plaisant des Misérables, grande fresque sociale, un tantinet trop morale, mais dont certaine fulgurances de style et certaines scènes particulièrement réussie sur le plan du récit et de l'action suffisent largement à faire oublier les passages parfois lassants.

Illustrations: Alfred Stevens, Ce qu'on appelle le vagabondage (1855), Musé d'Orsay, Paris; représentation de l'éléphant de la Bastille au temps du Premier Empire.

mercredi 14 novembre 2018

CINQ ANS SOUS L'ETEIGNOIR

LIVRELa chambre des officiers - Marc Dugain (1998)

Lieutenant mobilisé par le premier conflit mondial, Adrien Fournier, 24 ans, est envoyé sur les bords de la Meuse pour préparer l'installation d'un pont mobile. Le jeune homme n'a pas le temps de commencer sa mission qu'il est fauché par une bombe allemande. Il se réveille quelques temps après, la moitié du visage emportée par l'explosion et est transféré à Paris, à l'hôpital du Val-de-Grâce où un chirurgien va tenter un miracle. Adrien est alors entouré d'autres camarades aux gueules cassées...

"Je me suis longtemps demandé, par la suite, ce qui avait pu réunir dans une telle complicité un aviateur juif, un aristrocrate breton bigot, et un Dordognot républicain laïque. Ce n'était pas notre communauté forcée, puisque la promiscuité aurait pu tout aussi bien nous rendre insupportables les uns aux autres. (...) Ce qui nous avait réunis dès les premières semaines de la guerre, c'était une décision tacite de renoncer à toute introspection, à toute tentation de contempler le désastre de notre existence, de céder à une amertume où le désabusement alternerait avec l'égoïsme du martyr."

Couronné de nombreux prix en 1998-1999, La chambre des officiers a été adapté au cinéma. Premier roman de Marc Dugain, il raconte le drame des soldats défigurés pendant la première guerre mondiale non pas à travers une histoire de tranchée mais en s'appuyant sur l'histoire intime du jeune Fournier. Intime parce que le garçon, sémillant et séduisant - on le devine dès le début du récit - part à la guerre avec en mémoire le visage de Clémence, une femme mariée qu'il a enlevée sur un coup de tête et aimé dans sa garçonnière parisienne. A la question de savoir s'il reverra un jour Clémence, s'ajoute l'horreur de sa situation: 17-mars-1917-a-l-hopital-militaire-du-Grand-Palaisil est laid, son visage est ravagé par la blessure, il est repoussant et il fait peur.

"L'araignée tisse sa toile. Lentement. Sûre de son fait. C'est dans l'ordre des choses. L'araignée attend la mouche. La mouche vient s'échouer sur la toile. La mouche a perdu. Elle ne se plaint pas. Il n'y a pas de drame dans la nature."

Avec une simplicité de plume qui sait trouver les mots juste pour dire, plus que raconter, et n'hésite devant aucune vérité, sans artifice de forme, Marc Dugain parvient à nous accrocher dans cette histoire d'estime de soi, de camaraderie, de peur et de renoncement qui s'avère touchante.

A découvrir.

"Dans cette grande salle sans glaces, chacun d'entre nous devient le miroir des autres."

Illustration: tentative de greffe osseuse sur deux mutilés à l'hôpital du Grand-Palais, 17 mars 1917.

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