Disjecta membra

mercredi 20 janvier 2021

TRICHER: LA VERITABLE MORALE DE L'INDIVIDU

ARAGON

Les voyageurs de l'impériale - Louis Aragon (1942, version non censurée en 1947)

"L'horreur banale de toutes les familes de leur monde s'installa donc entre eux, avec son corollaire, le mensonge. Ils ne le remarquaient pas, et même leurs distances portèrent toujours sur autre chose."

1889, Pierre et Paulette Mercadier visitent l'Exposition Universelle de Paris. Originaires de Dax, ils forment un couple mal assorti. Parents d'une fille de 5 ans et d'un garçon, Pascal, de 3 ans, les Mercadier ne s'aiment plus vraiment. Installés à Alençon où Pierre est professeur d'histoire-géographie et Paulette femme au foyer, ils subissent la mort de leur petite fille, vite compensée par la naissance de Jeanne, sans que cela, en revanche, ne compense le fossé qui s'est creusé entre les époux. Lors de l'été 1897, le jeune Pascal passe ses vacances chez son oncle Sainteville, en Savoie, dans un château que le bonhomme a en partie loué à la famille Pailleron. Si l'adolescent se lie avec les deux soeurs, Yvonne, la plus fantasque, et Suzanne, la plus romantique, Paulette Mercadier ne peut souffrir ces étrangers. Quant à Pierre, il s'offre une aventure de trois semaines avec Blanche Pailleron, la mère. Puis soudain, Pierre disparait, abandonnant Paulette, Pascal et Jeanne. Quand il revient à Paris, en 1900, c'est un autre siècle; c'est un autre homme...

"L'étrange destin de Pierre Mercadier se plaît jusqu'au-delà du tombeau à entretenir l'équivoque et le trouble."

Sil est le troisième volet du cycle intitulé Le Monde Réel, Les voyageurs de l'impériale est une oeuvre pourtant à part. Sans aucun lien avec Les cloches de Bâles, Les beaux quartiers ni Aurélien, qui ont quelques rapports narratifs entre eux, ce récit de la vie d'un homme pendant 25 ans de son existence semble exister à part des trois autres. Commencé en 1936, lorsqu'est publié Les beaux quartiers auquel il fait suite pourtant, il est abandonné plusieurs mois avant que Louis Aragon ne le reprenne en octobre 1938. L'écrivain souhaite en faire le récit, pour une grande part imaginaire, de la vie de son grand-père maternel. Prometteurs, les premiers chapitres sont publiés par la NRF au début de l'année 1940, mais Gallimard est contraint de suspendre son activité lorsque l'invasion allemande commence. Pendant les premiers temps de l'Occupation, Aragon achève le roman mais son éditeur décide d'en expurger les chapitres qui prennent position en faveur du capitaine Dreyfus. Publié fin 1942, Les voyageurs de l'impériale n'en est pas moins fustigé par l'extrême-droite et les critiques collaborationnistes. Au printemps 1943, il est retiré de la vente. Au moment de la Libération, c'est Aurélien, le quatrième volume du Monde Réel qui est édité et il faudra attendre 1947 pour que Louis Aragon fasse publier la version intégrale des Voyageurs à l'impériale.

"On naît dans un univers entrelacé de difficultés matérielles et de conceptions fausses. On grandit comme un misérable produit de son milieu. Il faut un concours de circonstances extraordinaires pour briser autour de soi cette résille de mensonges moraux et sociaux."

Touchant à de nombreux sujets, faisant référence à beaucoup de références de la France de la Belle Epoque, Les voyageurs de l'impériale nous conduit donc de l'électrique Exposition de 1889 au déclenchement de la guerre de 14-18 en passant par l'affaire Dreyfus, les tensions internationales des années 1910-1912, la fête 1900, l'impressionnisme, l'antisémitisme, Claude Debussy, Claude Monet, Léon Blum, la bande à Bonnot, la poésie, l'amour, la nouvelle bourgeoisie et les crises morales à la charnière de deux siècles, la prostitution, la fuite des individus face à ces temps d'épouvante.

Pour Aragon, Pierre Mercadier est un individualiste forcené. En bon communiste, l'écrivain envisage donc, dans son roman, de condamner voire de mettre à bas l'individualisme. Pourtant, Mercadier ne parvient pas à être un personnage négatif de bout en bout. Fortuné au début du récit - il jouit d'une certaine fortune héritée de sa mère - il cherche l'estime publique dans le professorat de province. Admirant les jeunes artistes, les lieux de concert, la vie mondaine, il n'y touche que de loin et se lance dans la rédaction d'un essai sur l'économiste écossais John Law, un de ces hommes qui font dévier le monde. Car, en réalité, Pierre Mercadier n'est pas heureux, il ne l'a jamais été et il ne le sera jamais. Pas totalement négatif donc, Mercadier est l'incarnation du non-vouloir et même, parce qu'il se refuse certains sentiments (l'amour, surtout, qu'il soit pour la femme comme pour ses enfants), il est aussi l'homme du non-sentir.

"La vie est un voyageur qui laisse traîner son manteau derrière lui pour effacer ses traces."

Tricheur, Pierre Mercadier est un tricheur. Non seulement il triche avec son entourage, ses connaissances, collègues et amis, avec son fils Pascal et son petit-fils Jean, mais il triche avec la société, avec les rôles sociaux que la vie commune nous impose. Pierre Mercadier, c'est un homme de la fuite, un homme qui a ressentit violemment la désagrégation de sa vie, peut-être la peur de l'à-quoi-bon, comme un vertige dont il sait qu'il ne pourra se guérir jamais. Seul, sans lien avec le monde qui ne soit un lien d'utilité mais pas un lien du coeur, Pierre Mercadier revient au monde dans la dernière décennie de paix en homme vieux, accablé, fatigué. Bref, il n'aura jamais été de son temps ni de son milieu. Pierre Mercadier est un déraciné de l'existence en permanence.

"Il n'y a pas de frontière bien nette entre les sentiments et la fatalité."

Récit assez long, Les voyageurs de l'impériale ne constitue pas pour autant le moins intéressant des quatre volets du Monde réel. Bien au contraire. Evoquant même Marcel Proust (l'été des enfants à Sainteville), Roger Martin du Gard (le destin d'une famille, comme dans Les Thibaults) et, parfois, Honoré de Balzac (le destin d'un homme multiple et solitaire), le roman est, au final, un pur produit de la littérature des années 1930, un roman qu participe du l'élan nouveau de cette époque, marqué par Drieu la Rochelle, Marcel Aymé ou encore Robert Brasillach.

"Le Français était à l'âge ingrat. Les produits de ses possessions nouvelles apportaient à la métropole des illusions et des facilités. C'état un moment propice, avec l'essor de l'industrie nationale, pour faire naître dans les esprits des mythes nouveaux, des fantômes puissants qui permissent aux exploitants de la marque France d'entrainer tous les citoyens à travailler pour eux. (...) On liquidait le vieux siècle et ses luttes périmées, on ouvrait le nouveau sur une grande parade publicitaire, l'Exposition Universelle qui nécessitait la confiance, on relançait la République avec ses filiales à chicote, comme une affaire où l'assassin et la victime se pardonnaient mutuellement dans l'idylle des temps nouveaux, où ne comptait plus, enfin, que le profit, la grande loi de l'histoire. (...) Mais il ne fallait pas aller trop loin. La République, bon: mais pas la Sociale."


mercredi 13 janvier 2021

L'ATMOSPHERE DES COULISSES

LIVRE

Les cloches de Bâle - Louis Aragon (1934, nouvelle édition 1964)

"- Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? (...)
- Le mariage !
Elle était partie, avec sa voix chantante. Une jolie idée d'homme ! Se marier, faire une fin, n'est-ce pas ?"

1911, à Paris. Dans ces dernières années de la Belle-Epoque, le destin de quatre personnages se trouve peu à peu lié à la grande histoire pour finir au congrés socialiste de Bâle de 1912. A travers l'essort du capitalisme industriel incarné par Wisner, patron des usines automobiles qui portent son nom, la montée de la criminalité anarchiste de la bande à Bonnot, la grève des taxis parisiens et la politique internationale européenne qui oppose Allemagne et France sur les questions marocaines, la vie de gens du quotidien est dessinée. D'abord Diane de Nettencourt, fille de petits nobles ruinés, mariée à Georges Brunel et menant une vie de demi-mondaine en tant que maîtresse oficielle de Wisner, puis Catherine Simonidzé, géorgienne oisive et rentière, tirant son argent des puits de pétroles paternels, femme indépendante, libre, voulant soumettre les hommes à ses vues, d'abord tentée par l'anarchie puis par le socialisme...

"Nous sommes tous des parasites. Pourquoi ne pas l'avouer ? Il n'y a là rien qui me choque. En quoi est-il mieux d'être la bête qui a des parasites que le parasite sur le dos du bétail ? Pour moi, je pense tout au contraire que c'est là ce qui s'appelle de la civilisation. (...) Le parasitisme est une forme supérieure de la sociabilité et l'avenir est au parasitisme, le tout est d'en inventer sans cesse des modalités nouvelles !"

1934. Louis Aragon participe à la fondation de l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, groupe destiné à diffuser la doctrine artistique soviétique en France (le réalisme socialiste). En rupture avec le surréalisme d'André Breton, Aragon s'attaque à la rédaction de ce qui sera son cycle littéraire Le monde réel, cycle qui entend montrer comment des individus appartenant à des mondes différents se sont tous retrouvés pris dans la tourmente de la première guerre mondiale. Les cloches de Bâle est le premier volet de cette série de romans, écrit en 1934 mais retouché par l'auteur en 1964. ll sera suivi par Les beaux quartiers en 1936, Les voyageurs de l'impériale en 1942 et Aurélien en 1944. 

"Si je me mets à me demander si je vais acheter des mines de perlinpinpin ou des usines de mords-moi-le-doigt, ou des actions de Monte-Carlo, spéculant sur le trente-et-quarante qui est responsable d'une centaine de suicides par saison, ou des emprunts russes qui vivent du knout et de la Sibérie pour des milliers de maladroits, ou de la De Beers qui fait ouvrir le ventre des nègres pour y chercher les diamants qu'on ne trouve que dans le caca, ou de Schneider dont je ne dis rien par respect pour l'Armée, ou ds valeurs anglaises qui vivent du trafic de l'opium, ou, tenez, des parts de l'affaire Wisner de notre chez ami Wisner, qui a le record de la mortalité pour l'Europe dans ses ateliers d'automobiles, et qui y introduit déjà des méthodes américaines pour faire mieux ? Si je prête non plus à Pierre de Sabran mais au Turcs pour massacrer les Grecs, ou au anglais pour mettre de l'Hindou en compote, ou aux Français, n'oublions pas les Français ! pour se payer des vestes en peau de Marocain ? Alors je ne suis plus un usurier, je suis un rentier, je passe toucher mes coupons, je suis bien vu de mon concierge et, même mieux, si je fous assez de pèze dans une affaire quelconque qui intéresse le gouvernement de la République, on me donnera la Légion d'honneur au 14 juillet, et j'aurai le droit d'être enterré avec, derrière le convoi, de malheureux zèbres qu'on a pris pour deux ans dans des casernes, histoire de leur apprendre à défendre la bicyclette La Gauloise, le papier à cigarette Job et le chocolat Meunier !"

Le destin de Diane et de Catherine nous sont exposés dans des parties distinctes - accompagnées d'une partie sur un homme, Victor, chauffeur de taxi en grève, et d'une partie sur la militante socialiste allemande Clara Zetkin, personnage historique - qui entrecroisent les époques: la fin du XIXe siècle, les débuts du nouveau siècle et les années 1911-1912, celles au coeur de l'action, donc. Issue de la noblesse, Diane est une libérale et une républicaine que la société des affaires connait sous le surnom de "la belle madame Brunel". Quant à Catherine, elle affiche une volonté de liberté absolue, un refus de dépendre d'un homme qu'elle pousse jusqu'à rejeter le sentiment amoureux, sentiment forcément trompeur pour la jeune fille puisqu'il conduit à la dépendance. Mais le sexe, l'amour physique, la possession des hommes, Catherine en a fait son arme de séduction massive.

"A vingt-six ans, [Catherine] n'a pas cessé d'en avoir seize, malgré ce sentiment qu'elle a d'être une beauté scandaleuse, et elle aime ce scandale entre autres. (...) A dix ans, Catherine avait déjà des hommes une curiosité brûlante. (...) Au Luxembourg où elle allait se promener toute seule, ne songeant pas un instant qu'elle pût se lier avec les enfants de son âge dont les jeux bruyants l'effrayaient et lui paraissaient puérils, elle errait pendant des heures tandis que sa soeur faisait salon, et que sa mère, qui ne se levait souvent pas l'hiver jusqu'à la nuit, traînait au lit, dans sa chambre, lisant sans cesse, avec des bouts de cigarettes jetés partout dans la pièce, qu'elle enfumait. (...) Elle se demandait pourtant, dans tout ces hommes jeunes qu'elle approchait, si vraiment il n'y avait point un principe mystérieux qui la vainquait d'avance. (...) Pourtant qu'est-ce qui pouvait bien la retenir de prendre d'eux ce qu'elle voulait, ce que quelque chose en elle voulait prendre ? Est-ce que c'était ça, être une grue ? Le mot ne l'épouvantait pas. Mais elle aurait voulu dominer les hommes, et non pas que leurs épaules retinssent ses yeux, leur aisance. Elle aurait voulu se comporter avec les hommes comme il est entendu qu'un homme se comporte avec les femmes. Un homme n'est pas défini par le femmes avec lesquelles il a couché."

Résolument moderne dans son propos, Les cloches de Bâle est pourtant légèrement confus, à multiplier les personnages, les historiettes et les détours narratifs. Et si l'auteur nous épargne presque totalement le préchi-précha communiste du militant appliqué, le roman nous fait croiser des personnages aussi variés que l'anarchiste André Soudy, 19 ans, membre de la bande à Bonnot, le sultan Moulay Abdelhafid, ou encore Jean Jaurès qui donne son titre au roman, évoquant dans son discours du congrés de Bâle le chant de ces cloches qui fait appel à l'universelle conscience.

Or, les protagoniques de ce roman réaliste des dernière années d'insouciance, sont bien loin de cette conscience universelle, chaque monde s'intéressant à sa propre sphère, s'ingéniant à sauver son univers propre, l'argent, la politique, la haine du bourgeois, les ambitions sociale ou politique.

"Le monde est une machine sanglante à laquelle les êtres se déchirent comme des doigts arrachés."

mercredi 6 janvier 2021

BIENVENUE EN CALIFORNIE !

AFFICHELa guerre des mondes - Byron Haskin (1953), avec Gene Barry (Clayton Forrester), Ann Robinson (Sylvia Van Buren), Les Tremayne (Général Mann), Robert O. Cornthwaite (docteur Bilderbeck), Ann Codee (docteur Duprey), Lewis Martin (pasteur Collins), Paul Frees (le reporter radio), Vernon Rich (colonel Heffner)...

L'été, en Californie, au début des années 1950. Un météore tombe dans la banlieue de Linda Rosa et provoque la curiosité des habitants comme des scientifiques. D'une taille jamais vue, l'objet ne s'est étrangement pas enfoncé dans le sol et n'a pas créé de cratère, ce qui étonne le docteur Forrester, arrivé sur place pour conduire une suite d'observations et d'études sur l'objet cosmique. Le soir même, la ville est privée d'électricité, le téléphone est en panne et les montres se dérèglent: un champ magnétique d'une grande force vient de perturber l'ensemble des appareils. Ce que ne savent pas encore les habitants de Linda Rosa, c'est que d'autres météorites sont tombés un peu partout dans le monde. Ce qu'ils ignorent, surtout, c'est qu'il ne sagit pas de météorites mais de capsules venues de la planète Mars, planète où vivent des êtres d'une intelligence prodigieuse et d'une technologie très avancée, des êtres qui, leur planète étant en train de mourir, on décidé de coloniser la Terre...

Ecrit par l'anglais H.G. Wells à la fin du XIXe siècle, La guerrre des mondes fait partie de ses oeuvres les plus fameuses, passées à la postérité, avec L'homme invisible, La machine à remonter le temps et L'ïle du docteur Moreau. C'est surtout l'adaptation en 2005 par Steven Spielberg qui a donné un éclairage moderne au grand public à cette histoire d'invasion extraterrestre, dont le dénouement - que l'on taira volontairement ici - est assez inattendu et plutôt bien trouvé.

Première adaptation du roman pour le cinéma, cette version de Byron Haskin est aussi une transposition, tant contemporaine que géographique. En effet, si le roman se déroule à Londres, c'est-à-dire la capitale d'un empire alors tout puissant, le film est placé en Californie, aux Etats-Unis alors devenus les banquiers et les gendarmes du monde occidental, arme nucléaire en prime. Pourquoi la Californie? On ne le sait pas vraiment, mais dans le scenario, si les grandes villes du monde entier sont touchées voire détruites (y compris Londres, New Delhi et... Bordeaux !), Washington est épargnée, non seulement par la destruction mais aussi par l'invasion. A croire que la stratégie ourdie par la suprême intelligence et l'imparable logique martienne a considéré que la capitale des Etats-Unis était quantité négligeable dans leur plan de campagne. Toujours est-il que c'est bien l'armée américaine qui est considérée, qui se pense comme la seule capable de résister, d'empêcher l'invasion, et de vaincre.

La guerre des mondes est de ces films de science-fiction qui ont le charme de cette époque: effets spéciaux devenus vintages (encore que pour l'époque, ils soient grandioses), technicolor légèrement saturé, et bien entendu les clichés du genre à savoir la foule affolée, les fiers à bras lourdeaux et téméraires qui seront les premiers tués, le scientifique raisonnable qui devient le héros et, comme il se doit, la jolie jeune fille qui cette fois n'est pas une gourde puisqu'elle a son petit bagage scientifique, bagage intuile pour elle puisque, quand elle n'a pas peur, elle est cantonée aux pleurs et aux fourneaux.

Gentil divertissement qui n'en demeure pas moins prenant et même réussit, cette Guerre des mondes n'est pas une avalanche de technologie, ni une prouesse de caméra, encore moins un scénario subtil, mais il est un film grand public, tout public, honnête et captivant, avec ce petit goût de cinéma de quartier qui lui donne un supplément de saveur.

Plus gros succès de science-fiction au box office américain de 1953 - même s'il ne rivalise pas avec le Peter Pan de Disney, Tant qu'il y aura des hommes (l'amour, la guerre, la fatalité...), L'homme des vallées perdues (un western classique) ou Comment épouser un millionnaire (Marilyn Monroe, Lauren Bacall) ou encore le peplum Salome, le film d'aventure exotique Mogambo et, toujours elle, Marilym dans Les hommes préfèrent les blondes - La guerre des mondes draîne un public nombreux et se voit nommé aux Oscars 1954. A noter, le dernier mot du film est "Amen"...

Divertissant.

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mercredi 30 décembre 2020

LA RAISON DU GLISSEMENT

FILMGarde à vue - Claude Miller (1981), avec Lino Ventura (inspecteur Antoine Gallien), Michel Serrault (maître Jérôme Martinaud), Romy Schneider (Chantal Martinaud), Guy Marchand (inspecteur Marcel Belmond), Elsa Lunghini (Camille), Pierre Maguelon (inspecteur Adami), Jean-Claude Penchenat (le commissaire divisionnaire), Michel Such (monsieur Jabelain), Yves Pignot (le policier de faction)...

Mercredi 31 décembre 1980, 21h. Alors qu'une pluie drue tombe sur Cherbourg, Jérôme Martinaud, notaire de 50 ans, est conduit dans le bureau de l'inspecteur de police judiciaire Gallien. Entendu comme témoin, Martinaud a été convoqué pour des précisions de détails dans ses déclarations. En effet, le mercredi 3 décembre, le corps de la petite Geneviève Lebailly, huit ans, a été retrouvé dans un terrain vague: l'enfant a été violée et tuée et c'est Martinaud qui a découvert le cadavre. Or, une semaine plus tôt, le 25 novembre, Martinaud était également présent sur la plage où le corps de la jeune Pauline Valeyra, violée et assassinée, a été découvert. Notable éminent et respectable, marié à Chantal, une femme qui se refuse à lui depuis leur nuit de noce, Jérôme Martinaud se montre d'emblée hautain, ironique et contrarié, presqu'insolent aux yeux de Gallien qui peu à peu le voit plutôt en suspect qu'en témoin, d'autant que l'homme s'enfonce dans un système de défense opaque et arrogant. Le face à face commence, impitoyable. Or, quand Chantal Martinaud se présente spontanément et en personne à l'hôtel de police pour faire une déclaration d'importance à l'inspecteur Gallien, Martinaud se crispe, se glace et se rebelle...

En 1980, Claude Miller a réalisé deux longs métrages, dont un beau succès en 1977, La meilleure façon de marcher avec Patrick Dewaere et Patrick Bouchitey. Contacté par une maison de production, le réalisateur se voit proposer la mise en scène de ce qui doit être le film le plus attendu de la rentrée 1981-1982, le face à face entre l'immense vedette Yves Montand et le très populaire Michel Serrault: une adaptation du roman de John Wainwright, Brainwash, sorti en 1979 qui raconte le face à face d'un policier et d'un homme soupçonné d'assassinats d'enfants. Première déconvenue: Yves Montand renonce à jouer le rôle d'Antoine Gallien afin de se consacrer à son grand retour sur la scène musicale, programmé pour 1981. C'est alors à Lino Ventura que le rôle est proposé. A un tournant de sa carrière, le comédien, toujours très exigeant sur le choix de ses rôles mais en perte de vitesse, accepte de devenir Gallien. Conscient que l'essence du film est l'opposition violente entre son personnage et celui de Martinaud, Ventura met délibérément une distance avec Michel Serrault qu'il traite avec froideur. Quant à l'interprète de Martinaud, désireux de sortir des rôles comiques qui ont fait sa renommée (il sort du tournage de La cage aux folles 2) et de transformer l'heureux essai qui lui a valu une reconnaissance critique pour son rôle de mari accusé du meutre de sa femme dans le film Pile ou Face sorti en 1980, propose que Jerôme Martinaud soit un personnage cassant et narquois, un notable convaincu qu'il est intouchable de par sa position sociale. En concevant ainsi son personnage, Michel Serrault apporte une dimension majeure au combat qu'il va mener une nuit durant contre l'impénétrable Gallien/Ventura.

Pour parachever le film qui, peu à peu, entre dans une dimension inattendue pour ce genre de huis-clos tourné intégralement en studio, c'est à Michel Audiard que sont confiés les dialogues, dialogues qu'il travaille assez longuement, abandonnant les formules qui ont fait sa célébrité dans la bouche de Gabin, Darc, Blier ou De Funès, pour entre dans une écriture plus subtile, moins immédiate. Mis en musique par Georges Delerue, Garde à vue se voit, enfin, doté d'un atout supplémentaire: DUORomy Schneider accepte le rôle secondaire de Chantal Martinaud. Toute en retenue feutrée, Romy Schneider incarne ici une bourgeoise amère qui fait montre d'une froideur déroutante.

Reposant sur un argument minimal (une nuit de garde à vue), le film se révèle incroyablement riche. Ce qui ne cesse d'étonner, en définitive. Le scénario développe, en effet, le roman en match tendu entre deux animaux, le policier consciencieux mais froid et le notable présomptueux mais minable, combat d'une grande force dramatique. Parvenir à captiver le public sur un duel parlé dans le bureau d'un commissariat de police un soir de pluie est une gageure rarement relevée et qui a vu le succès de films comme Douze hommes en colère ou Le souper (Edouard Molinaro, 1992) mais Garde à vue y parvient haut la main. Film d'acteurs plus que d'intrigue, Garde à vue passe, par les talents réunis de Claude Miller, son équipe technique et ses interprètes, du huis-clos intimiste à la confrontation poisseuse, digne d'un film d'Alfred Hitchcock. En outre, Garde à vue nous donne à voir la bourgeoisie de province dans ses vices, ses mensonges, ses secrets et ses silences, une bourgeoisie en définitive très chabrolienne, avec son amour de la manipulation et son goût pour la vengeance crasse.

Récompensé du Grand Prix du Cinéma Français, du prix Méliès et d'un prix à Montréal, Garde à vue, gagnant de quatre César en 1982 (pour huit nominations), dont le 2e prix du meilleur acteur pour Michel Serrault, est devenu très vite un classique voire un modèle du genre: reposant sur peu de choses et peu de moyens, ne rivalisant pas avec les gands films policiers ou à suspens, il s'est imposé comme une référence du cinéma français, une brillante réussite.

Du beau travail.

mercredi 23 décembre 2020

AU CHANT DU COQ

AFFICHELes amants de minuit - Roger Richebé (1953), avec Jean Marais (Marcel Dulac), Dany Robin (Françoise Letanneur), Louis Seigner (monsieur Paul), Gisèle Grandpré (madame Paule), Micheline Gary (Monique), Frédérique Nadar (Irène)...

La veille de Noël, au début des années 1950. Françoise est coursière dans une boutique parisienne de nouveauté "Chez Paule" où elle a sympathisé avec la vendeuse, Monique, une jeune femme moderne et libérée, mais où elle est tenue entre la tyrannie hautaine de sa patronne et les avances de son patron. Sans famille, sans ami, très prude et un peu candide, Françoise va passer le reveillon au lit, dans sa chambrette, tandis que Monique doit retrouver des amis et que ses patrons doivent aller dans un grand restaurant. Pour arranger tout le monde, Monique accepte de garder la boutique jusqu'à 22h, heure prévue de fermeture. Ce même jour, Marcel Dulac rentre en France après plusieurs années passées en Afrique. Descendu à l'hôtel, il doit retrouver son ancienne maîtresse, Irène, avec qui il est resté ami. Mais Irène a prévu autre chose de sa soirée, elle doit rejoindre un groupe de mondains pour dîner au restaurant. Esseulé, ne sachant que faire dans ce Paris qu'il doit quitter le lendemain matin, Marcel se rend, par hasard, "Chez Paule" et parvient à convaincre la petite Françoise de l'accompagner toute la soirée, une soirée de rêve où tout sera permis puisqu'il est riche: robe merveilleuse, voiture avec chauffeur, restaurant et dancing, pour la jeune fille, ce soir de Noël prend des allures de conte de fées. Mais, à part Françoise, qui croit encore aux contes de fées ?...

Après un film sur la prostitution masculine (Gibier de potence au début des années 1950), Roger Richebé, producteur et réalisateur s'attaque à une nouvelle oeuvre, cette fois une vision moderne de Cendrillon, adaptation aux moeurs de la France de la IVe République et qui se solde par une fin moins godiche - ils ne se marient pas et n'auront pas beaucoup d'enfants. Pour ce faire, il demande à Jacques Sigurd, un habitué du cinéma d'Yves Allégret (six films ensemble), de lui préparer une jolie histoire de mensonge un soir de Noël, un conte où la jeune fille est une oie blanche sans malice et où les autres personnages sont des menteurs, des jaloux, des provocateurs et des manipulateurs.

Pour incarner son duo, Richebé fait appel à l'acteur Jean Marais. Vedette du théâtre classique (Racine, surtout, au début des années 1950), protégé de Jean Cocteau pour qui il a incarné le héros de ses films, Jean Marais, à cette époque, veut changer de registre et s'intéresse particulièrement au rôle de Marcel Dulac, jeune séducteur un tantinet menteur, par amour du rêve. Comme partenaire, la jeune Dany Robin va bientôt remporter l'amour du public.

Dans cette histoire, il ne faut pas chercher de sentiments exacerbés, de rebondissements ou de scènes d'anthologie. A la manière d'un conte de Noël, Les amants de minuit se déroule selon un plan très classique mais plutôt efficace: la jeune fille seule et maltraitée, les patrons méfiants et méprisants - méprisables du reste, puis en second tableau la séduction du rêve et l'éblouissement d'une promesse d'amour, enfin le regard de l'entourage sur cette petite vendeuse devenue, en apparance, riche et chanceuse, à laquelle on prête dès lors de bas instincts - du vol à la débauche, il n'y a qu'un pas - et qui veut à tout prix conserver son innocence, c'est-à-dire sa vertu autant que sa fraîche candeur.

Divertissement gentillet mais de bonne facture, Les amants de minuits est une curiosité qui n'est pas restée dans les annales mais qui fait partie des incontournables sucreries de la période de fin d'année.

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