Disjecta membra

mercredi 22 novembre 2017

L'OCCASION POUR LES PRISONNIERS DE SE RACHETER

LIVREHippocrate aux enfers. Les médecins des camps de la mort - Michel Cymès (2015)

"On a jugé regrettable de ne pouvoir faire des expériences sur du matériel humain car, ces expériences étant très dangereuses, personne n'est volontaire. C'est pourquoi je pose la question capitale: pouvez-vous mettre à notre disposition deux ou trois criminels professionnels, à des fins expérimentales?" (Lettre de Sigmund Rasher, médecin du camp de Dachau, au Reichsführer Heinrich Himmler, le 15 mai 1941)

Médecin reconverti en animateur de télévision, Michel Cymès est issu d'une famille dont plusieurs membres ont été déportés au camp de concentration d'Auschwitz, en Pologne. De part cette hérédité et son parcours professionnel, il s'est interrogé sur les médecins des camps nazis qui, entre 1941 et 1944, se sont livrés à différentes expériences sur des êtres humains - des prisonniers - dans les camps d'Auschwitz, Dachau, Mathausen, Ravensbrück ou encore à l'Université de Strasbourg et au camp alsacien de Natzwiller. Au-delà des faits affreux qu'il entend relater, Michel Cymès essaye de comprendre les mécanismes d'une telle décision: quels étaient les buts de telles expériences si elles ne répondaient pas qu'à un impératif sadique de cruauté? Qui commandaient de tester tel ou tel protocole, et qui choisissait les cobayes? Que sont devenus les Josef Mengele et autres officiers médicaux du Reich à la Libération? A quoi ont servis les résultats de ces expériences, et qui les ont exploités?

"Dès 1933, dans la droite ligne de la lubie végétarienne d'Hitler, une loi interdisait d'infliger de mauvais traitements et de la souffrance aux animaux. Ainsi, les médecins, en torturant des hommes, épargnaient des bêtes, et respectaient la loi. "

On connait assez peu, finalement, les tenants et les aboutissants de ces expériences médicales perpétrées dans les camps de concentration de l'Europe occupée. PROCESSi peu de personnes remettent en cause les faits, quel est le degré de connaissance du public de ces faits, à proprement parler? Tout commence en décembre 1946, dans la ville de Nuremberg, où s'ouvre le procès des médecins, l'un des douze procés qui suivront celui, resté à la postérité, des dignitaires du IIIe Reich. Une vingtaine d'accusés, fonctionnaires du Reich allemand sont poursuivis pour conspiration, crimes de guerres et crimes contre l'humanité.

Michel Cymès décortique alors ce qu'ont été les expériences menées. Non tant pour mettre en lumière l'horreur des sévices infligés, mais pour montrer les buts scientifiques poursuivis et les tests effectués. Pages fort intéressantes sur la conception nazie de l'ordre humain: outre la classification détournée de Nietzsche entre race supérieure (la race des seigneurs, la race aryenne germanique) et les sous-hommes (slaves, tziganes et juifs), la cosmogonie nazie considère que l'homme germanique allemand n'est pas issu des mêmes sources que les autres races, ce qui en fait une race supérieure qu'il convient de purifier à l'extrême afin d'éditifier le Reich qui doit durer mille ans, le grand empire aryen dont Hitler est le bras politique, militaire et idéologique.

"Heinrich Himmler, avant d'être le Commissaire du Reich pour le renforcement de la race, Chef suprême de la police et de la SS, avant d'être Himmler en somme, Heinrich Himmler était un ingénieur agronome, fraîchement et difficultueusement diplômé de l'université de Munich, qui croyait au retour à la Grande Nature, aux vertus du travail de la terre et aimait beaucoup les bêtes, qu'il destinait à l'abattoir. (...) Persuadé que les Aryens, contrairement au vulgum pecus, ne descendaient pas du singe (il faut toujours se méfier de ceux qui récusent le darwinisme), mais de l'Atlantide, ou du ciel, cela dépendait de la climatologie et des neiges éternelles (deux autres marottes 'scientifiques' d'Himmler), celui-ci envoya des missions archéologiques aux quatre coins EXPERIENCEdes terres connues afin de rapatrier toutes les 'preuves' de la civilisation primordiale et germanique."

Michel Cymès ne fait pas oeuvre d'historien dans cet ouvrage, ni de médecin d'ailleurs. Son but, c'est exposer au lecteur quelques exemples fous et cruels de tortures infligées, au nom de la science et en vertu des lois raciales de l'Allemagne nazie, à des êtres humains destinés, sinon à être rééduqués, du moins à disparaître de la surface du globe. Il faut ajouter à cela le contexte de la guerre: les victimes sur le front, les conditions difficiles des fronts maritimes ou de l'est, la volonté de fonder une nation pure qui fera rendre gorge aux hordes slaves et métissées des autres pays d'Europe. C'est ainsi que sont déclinées les expériences: conditions de "survie" en milieu pauvre en oxygène, résistance à l'hypothermie, potabilité de l'eau de mer, chirurgie post-traumatisme de guerre, étude sur les conséquences traumatiques des gaz moutarde, lutte contre les maladies épidémiques (typhus, paludisme, tuberculose...), stérilisation des être inadaptés et des races inférieures, fabrication d'un sérum de vérité, étude sur le cancer, traitement hormonal de l'homosexualité... On frémit à imaginer la nature des expériences imaginées par le personnel médical dévoué à ces causes.

"Comment savoir si des médicaments peuvent éviter une grangrène, l'infection d'une plaie, d'une fracture, sur un champ de bataille? Pour cet homme pragmatique, il n'y a qu'une solution: récréer artificiellement ces blessures et les souiller avec des bactéries. Ensuite, il suffit de mettre certains de ces cobayes sous sulfamides. L'autre partie n'en recevant pas. Et la 'science' observe ce qui se passe sur 'les petits lapins' de Ravensbrück..."

Le comble semble atteint à Auschwitz où le docteur Josef Mengele, passionné par la gémélité, entreprend une batterie d'expériences plus terribles les unes que les autres dans le double but d'une part de comprendre le secret des jumeaux, Herta_Oberheuseret ainsi fertiliser la race des Seigneurs pour décupler sa capacité à enfanter, et d'autre part de démontrer la théorie de l'hérédité, toute puissante dans l'idéologie hitlérienne, afin de justifier l'extermination des races inférieures. Et à l'Université de Strasbourg où le professeur Hirt réclame plusieurs sujets juifs du camp de Natzwiller afin de composer une collection de squelettes et tordre le cou à la théorie de la race élue par Dieu.

Si Hippocrate aux enfers se lit facilement et évite globalement le voyeurisme, le récit n'est pas dispensé de critiques: d'abord le ton. On connait, peu ou prou, l'ironie de carabin de l'auteur et son humour à froid. Point d'humour dans ses lignes, bien entendu, mais quelques coups de griffes qui font de son récit un récit à charge. Bien évidemment, il n'est pas question de défendre ces hommes et ces femmes qui, sous couvert de science et d'améliorer le sort de l'humanité, ont infligé et même imposé des souffrances indicibles à des innocents, mais Michel Cymès lasse à force de jouer sur l'affectif plutôt que sur le factuel: les termes de bourreaux, le champ lexical du cobaye soumis à l'appétit du monstre envahissent les pages et pourraient finir par lasser.

"Le Docteur Heim, lui, veut juste tuer, voir, chronomètre au poing, en combien de temps la mort engloutit la vie. Comme, à l'université, il aimait bien la dissection, (...) il s'invente une piste de recherche, qui n'est rien d'autre qu'un alibi à son sadisme: combien de temps peut-on survivre sans foie, sans reins, sans coeur, voilà le genre de questionnement sur lequel se penche le colosse cruel. (...) Ne voyant pas l'intérêt des les anesthésier, c'est aussi dit-il, un bon moyen de voir jusqu'à quel degré ils peuvent endurer la souffrance."

A sa sortie, Hippocrate aux enfers a déclenché une polémique avec l'Université de Strasbourg. A vrai dire, on est surpris du peu de références historiques et de recherches documentaires dont fait état l'auteur pour la composition du livre: soit compilation d'ouvrages historiques déjà documentés, soit modestie de Michel Cymès, on pourrait s'interroger sur la qualité des témoignages qu'il rapporte. Toujours est-il qu'à Strasbourg on s'émeut de lire que l'Institut d'Anatomie conserverait encore les restes des 86  Juifs utilisés par August Hirt pour la composition de sa collection. MENGELEQuelques mois plus tard, la polémique s'éteint: un historien, met au jour les restes des victimes de Hirt à l'Institut de médecine légale de Strasbourg. Fin.

Devoir de mémoire pour Michel Cymès, on le répète, doublement concerné par le sujet, Hippocrate aux enfers essaye d'en dire beaucoup en peu de pages, et c'est peut-être cette forme hybride qu'on pourrait lui reprocher, en définitive: à la fois étude documentaire historique et série de portraits à charge, elle ne pose pourtant aucune question préalable qui serait la colonne vertébrale du livre, ni n'ose aller au bout de l'analyse des médecins coupables, refusant d'humaniser ces fonctionnaires zélés - Michel Cymès manie l'ironie comme une arme destructrice - pour les cantonner au rang des monstres que l'opinion aime détester.

Il n'en reste pas moins un récit passionnant sur les horreurs d'une époque où le cynisme des opérants - "les victimes ne seront plus opérationnelles pour le travail avec de telles douleurs et de telles séquelles" - rivalise avec l'atroce barbarie des exécutants et l'insensibilité d'un système idéologique qui hierarchise l'espèce humaine et autorise, de ce fait, tous les excès.

A lire.

"Aushwitz restera dans la mémoire des hommes comme un haut lieu de la science." (attribué à Rudopf Höss, décembre 1942)

Illustrations: photographie du procès des médecins à Nuremberg en décembre 1946: exhibition d'une victime; expérience sur l'hypothermie effectuée vraisemblablement à Dachau par Sigmund Rascher (à droite); portrait de Herta Oberheuser, infirmière à Ravensbrück, lors de son procès à Nuremberg (1946); Josef Mengele, médecin affecté au camps d'Auschwitz -Birkenau entre Richard Baer, SS-Sturmbannführer du camp d'Auschwitz et de Rudoplf Höss Obersturmbannführer des camps d'Auschwitz-Birkenau.


mercredi 15 novembre 2017

ENSUITE, IL NE S'EST PLUS RIEN PASSE*

LIVREA la recherche du temps perdu. / VII. Le temps retrouvé - Marcel Proust (1927)

"Ils n'étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés."

Paris, de 1916 à 1919. Après avoir essuyé de longs ennuis de santé qui l'ont contraint à plusieurs séjours en maison de soins, le narrateur, au bord de la trentaine, retrouve le petit monde de la Princesse de Guermantes et de Mme Verdurin. La guerre mondiale est venue téléscoper les trajectoires, déjà chaotiques, de ce microcosme d'insectes à part: le baron de Charlus, amateur de plaisirs sado-masochistes, achève sa décrépitude physique à l'unisson de sa déchéance sociale voulue par Mme Verdurin; Robert de Saint-Loup, mari de Gilberte Swann, révèle ses tendances homosexuelles mais meurt sur le front en laissant une petite fille à charge; Sidonie Verdurin achève son ascension triomphale, épousant, à la mort de son mari, le duc de Duras puis Gilbert de Guermantes, devenant ainsi une aristocrate; enfin, le narrateur, à la faveur de quelques réminiscences, comprend le mécanisme de sa nostalgie maladive et décide d'écrire La recherche du temps perdu...

"Si le souvenir, grâce à l'oubli, n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, (...) il nous fait respirer un air nouveau, précisément parce que c'est un air qu'on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s'il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus."

Dernier volume de l'oeuvre-brique de Marcel Proust, Le temps retrouvé est la lente expression d'une explosion artistique: la compréhension des mécanismes de la réminiscence qui fait naître une forme de nostalgie chez le narrateur, narrateur qui décide, après des années d'hésitations, de se faire écrivain et à raconter, par ces petites sensasions de la mémoire, l'univers de sa famille et du Anita_Berger,_1918Paris mondain qu'il a connu. Si le sujet paraît poétique et motivant, sa mise en mot est plutôt pénible à suivre. Autant la première (courte) partie du récit où l'on retrouve Gilberte de Saint-Loup, le baron de Charlus flanqué d'un Jupien trivial, est d'un intérêt plutôt piquant, le reste suscite tantôt le baillement, tantôt le soupir tant il est répétitif et agaçant.

Passons donc volontairement sur cette interminable galerie de vieillards tous plus insupportables et grotesques les uns que les autres dont la description, sans fin, est éprouvante pour le lecteur, même le plus studieux - une vraie torture! - qui en oublie toute ironie, passons sur un narrateur lamentable et tourmenté à l'envi qui vit à la façon d'une brume autour des personnages qu'il dépeint, se permettant d'ailleurs des jugements souvent odieux, pour retrouver les quelques passages heureux qu'il convient de souligner - j'allais écrire de sauver, mais ce serait présomptueux - car la plume de Proust reste, malgré toutes ses navrantes circonvolutions un tantinet nunuches, la plume d'un loyal serviteur de la langue française. Ironique parfois, cassant souvent, aigre avec mesure, il nous donne à lire de beaux passages.

"Le salon Verdurin, s'il continuait en esprit et en vérité, s'était transporté momentanément dans un des plus grands hôtels de Paris, le manque de charbon et de lumière rendant plus difficiles les réceptions des Verdurin dans l'ancien logis, fort humide, des ambassadeurs de Venise. Le nouveau salon ne manquait pas, du reste, d'agrément. (...) L'étroite salle à manger qu'avait Mme Verdurin à l'hôtel faisait d'une sorte de losange aux murs éclatants de blancheur comme un écran sur lequel se détachaient chaque mercredi, et presque tous les jours, tous les gens les plus intéressants, les plus variés, les femmes les plus élégantes de Paris, ravis de profiter du luxe des Verdurin, qui avec leur fortune allait croissant à une époque où les plus riches se restreignaient faute de toucher leurs revenus."

On préfèrera donc le truculent passage du narrateur dans l'hôtel de Jupien, décrit avec un sens du non-dit fort explicite, plus savoureux que les étonnantes élucubrations de l'auteur sur l'homosexualité et l'inversion, sorte de dispense morale qui fait plutôt pouffer quand on connaît les goûts de Sergei_Prokofiev_04Proust pour les hommes de mauvaise vie.

"Le mensonge gît pour [les homosexuels à la Saint-Loup] dans le fait de ne pas vouloir se rendre compte que le désir physique est à la base des sentiments auxquels ils donnent une autre origine. M. de Charlus détestait l'efféminement. Saint-Loup admire le courage des jeunes hommes, l'ivresse des charges de cavalerie, la noblesse intellectuelle et morale des amitiés d'homme à homme, entièrement pures, où on sacrifie sa vie l'un à l'autre. La guerre qui fait, des capitales où il n'y a plus que des femmes, le désespoir des homosexuels, est au contraire le roman passionné des homosexuels, s'ils sont assez intelligents pour se forger des chimères. (...) Pour Saint-Loup la guerre fut davantage l'idéal même qu'il s'imaginait poursuivre dans ses désirs beaucoup plus concrets mais ennuagés d'idéologie, cet idéal servi en commun avec les êtres qu'il préférait, dans un ordre de chevalerie purement masculine, loin des femmes, où il pouvait exposer sa vie pour sauver son ordonnance, et mourir en inspirant un amour fanatique à ses hommes. (...) J'admire Saint-Loup demandant à partir au point le plus dangereux, infiniment plus que Charlus évitant de porter des cravates claires."

Sorte de combat de trop, Le temps retrouvé n'est absolument pas la cerise sur le gateau d'une oeuvre colossale dont on attendait une sorte de point d'orgue après deux volumes à la chronologie ramassée et aux péripéties surprenantes (mort d'Albertine Simonet, retrouvailles avec Gilberte Swann, avilissement de Charlus). A vrai dire, on peut penser, quitte à insulter le travail du grand écrivain que Marcel Proust est pour ses admirateurs, que son travail de rédaction né de la guerre - Proust avait pour projet un roman plus court et la prolongation de l'état de guerre le conduisit à dilater La Recherche - revient souvent à un travail de dillution du propos qui lasse le lecteur. C'est le fond du débat qui finalement a toujours cours, Proust écrivain génial pour les uns, Proust plumitif gnan-gnan pour les autres.

Conclusion de ces quelques années de lecture de A la recherche du temps perdu: un style, un vrai! qui sert quand il veut une histoire plutôt amusante de méchanceté puisque les aventures de Verdurin la punaise et de Charlus le débauché sont en définitive bien troussées. Mais ce narrateur... ce narrateur qui du début à la fin refuse le présent, jamais capable de vivre quoi que ce soit à force d'y toujours rattacher un élément du passé. La réminiscence avait quelque chose de poétique dans la madeleine ou le parfum des aubépines, la petite phrase de Vinteuil etc. Elle frise le ridicule au final, travestie en regret de ce qui est révolu, perdu, et que personne ne retrouvera jamais. Une nostalgie qui n'a rien d'heureuse à vouloir en permanence déplorer la fuite du temps.

"Ce n'était pas que l'aspect de ces personnes qui donnait l'idée de personnes de songe. Pour elles-mêmes la vie, déjà ensommeillée dans la jeunesse et l'amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu'à leurs rancunes, leurs haines, et pour être certaines que c'était à la personne qui était là qu'elles n'adressaient plus la parole il y a dix ans, il eût fallu qu'elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi vague qu'un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui."

Ilustrations: Waldemar Titzenthaler, portait d'Anita Berger pour le magazine Die Dame (1918); Sergei Prokofiev vers 1918.

* Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes (2000)

mercredi 8 novembre 2017

SOUVENIRS DE MA VIE MORTE

LIVRECharles Demailly - Emond et Jules de Goncourt (1860)

"Vous êtes un livre vendu; il faut maintenant que vous soyez un livre coupé... et puis - il y a des mondes entre tout cela - un livre lu!"

Paris, dans les début du règne de Napoléon III. Charles Demailly travaille pour le Petit Journal, organe indépendant qui s'affranchit de politique pour critiquer les nouveautés, les arts ainsi que la société elle-même. Moqué amicalement voire jalousé par ses camarades de travail, Demailly a une ambition: être un grand écrivain. D'abord affairé à un roman réaliste qui dépeindrait la bourgeoisie française, il décide, après son mariage avec Marthe, une jolie débutante qu'il a rencontrée au théâtre, d'écrire une grande pièce dont la jeune femme serait l'actrice principale, l'inspiration, le modèle et le coeur. Or, Marthe a de l'ambition et croit difficilement au succès de Charles qui rêve de composer l'oeuvre absolue...

"Le petit journal était alors une puissance. Il était devenu une de ces façons de domination qui surgissent tout à coup par le changement des moeurs d'une nation. Il faisait des fortunes, des noms, des influences, des positions, du bruit, des hommes, - et presque des grands hommes."

D'abord publié sous le titre de Les hommes de lettres en 1860, Charles Demailly, ainsi rebaptisé en 1868, est un roman typique de la production réaliste du XIXe siècle, une réussite pour les amateurs de Balzac et de Zola. C'est d'abord au cercle des amis de Demailly que les auteurs nous introduisent: journalistes, poètes, bohèmes, épris d'absolu mais courant le cachet, ils sont inspirés par les plus grands noms des Lettres françaises contemporaines aux frères Goncourt: Charles Monselet, Aurélien Scholl, Champfleury, mais aussi les célèbres Nadar, Théophile Gautier, Théodore de Banville ou encore Jules Barbey d'Aurevilly. Une première partie de ce roman donc consiste à faire de la fiction avec un univers familier des auteurs, celui des écrivains journalistes, caricaturistes ou critiques, poètes ou dramaturge, qui cherchent autant à faire publier leurs oeuvres originales qu'à se faire un nom auprès du lectorat de presse.

"Nous ne sommes pas un journal, nous sommes un baromètre... Pas d'école, pas de parti, pas de coterie: une impartialité!"

Mais il y a la critique, non pas celle qui est publiée, celle inspirée sinon par la jalousie, du moins par l'envie: quand Charles fait paraître La Bourgeoisie, ses amis, ses familiers, ses pairs, éreintent l'oeuvre sous couvert de n'y voir pas encore l'aboutissement du chef d'oeuvre littéraire auquel ils - et par le destinée de Charles - aspirent tous.

"Charles arriva au moment où son livre venait d'être enterré. Tous les gens qu'il connaissait furent très aimables pour lui. On voulut lui offrir sa consommation. On lui fit compliment de son pantalon. On lui parla du dernier objet d'art quand, qu'il avait acheté, d'un de ses parents qui venai d'être nommé quelque chose quelque part. Mais de son livre, pas un mot; et quand, après être resté une demi-heure là, TISSOTCharles s'en alla, les poignées de main de ses amis mirent dans leur étreinte, longue, appuyée, et comme apitoyée, quelque chose d'une condoléance profonde, de cette secrète et intime commisération que les amis ont pour le malheur ou la faute d'un ami."

Dans sa seconde partie de Charles Demailly, les frères Goncourt se penchent sur la tentative délicate de leur sombre héros: écrire pour et sous l'inspiration de l'amour, c'est-à-dire donner son art - et par là même chercher à enfin être reconnu par un succès qui soit autre que d'estime - à celle qu'il aime, Marthe, qu'il veut révéler au grand public dans une pièce destinée au Gymnase, institution de l'époque qui surfe sur la mode sentimentale et où l'on joue Balzac, Sand, Sardou et Dumas. On bascule alors dans l'affreux d'un couple qui se mange à  grand renfort de renommée, de calculs et de mensonges: sans humour mais avec une cruauté percutante, Edmond et Jules de Goncourt assènent leurs coups, souvent mysogynes, contre Marthe et son esprit intéressé, contre Demailly et sa petite ambition, bref contre toute la société des lettres dont ceux qui s'en réclament doivent faire un succès pour exister - en être l'auteur ou en être la voix - et, pour ce faire, renoncer à l'équilibre d'une vie rangée. Un vrai naufrage conjugal.

"Il resta stupéfait de ses découvertes, honteux d'avoir été trompé par cette fausse sentimentalité, par cette personnalité de poupée, par le mensonge de distinction de ce bagou, par le bruit de cette cervelle vide; et il mesura à sa chute l'aveuglement d'un homme qui aime."

Comme souvent chez les Goncourt, il ne faudra pas chercher l'ironie d'un Flaubert ou les envolées d'un Zola, Charles Demailly est du pur Goncourt, tapant juste et profond, sans concession pour ses protagonistes, rapeux et acide, délicieux dans sa langue mais rude dans ses péripéties. Un tantinet longuet par moment, il n'égale sans doute pas Germinie Lacerteux (1865) mais demeure un très bon roman.

Illustration: James Tissot, Le Cercle de la rue royale (1868), Paris, Musée d'Orsay.

mercredi 1 novembre 2017

COCO CÂLINE

DAVID VERROCCHIO 1475

Qu'il fut de Sybaris, l'éveil, mon petit faune!
On aurait cru, voyant nos deux corps mélangés,
Que le vierge avenir écartait le danger
Et sur nos fronts futurs installait ses icônes...

Mais quelle souple ardeur, quels cris mangés tout bas,
Quel hymne, Ô ma Lumière, où jaillit comme un trille
Ce parfum de seize ans, imprégné de vanille,
Tous ces trésors soyeux dont le désir flamba!

Le goût qu'avait alors ta lèvre - Ô ma blessure -
L'haleine que j'ai bue - et ce lait - je le jure
Que je sentais en moi longtemps s'ensevelir,

Tout ces rêves sculptés dans l'or de mon désir,
Tout cela je le garde, et si pur, chère Idole,
Que pour vaincre, un instant, la douleur qui m'isole,

Je hume de la neige avec ton souvenir!

 

Jacques d'Adelwärd-Fersen - La neuvaine du petit faune, 5e poème (1920)

Illustration: Andrea del Verrocchio, David (1472-1475), Florence, Musée du Bargello

 

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mercredi 25 octobre 2017

MOITIE CAMÉS, MOITIE PÉDALES*

ROMANJésus-la-Caille - Francis Carco (1914, version augmentée en 1920)

"'T'es bath, la Caille. Ta peau c'est du satin. J'suis folle! Ta peau me brûle et tes mirettes... Oh! tes mirettes!... (...) Qu'est-ce que tu m'as jeté pour que je soye à toi, dis, à en crever comme j'en crève, mon amour?... Donne-moi tes châsses, que je les boive. C'est bon. A m'chatouillent... Tu rigoles... J'te vas bouffer, petite lope... rigole pas, ou j'te mords."

Paris, la Belle Epoque, dans le quartier de la rue Lepic et de la place Blanche: clients, souteneurs, gagneuses et gigolos composent l'essentiel de la population des noctambules de ce coin de capitale où le Milieu s'est installé. Une des figures du quartier, c'est Jésus-la-Caille, ancien prostitué, souteneur à peine majeur, dont l'amoureux, Bambou, ancient acrobate de rue, a été jeté en prison suite à un fric-frac qui s'est mal terminé. Ce soir là, Fernande quitte son coin de trottoir pour révéler à la Caille que c'est Pépé-la-Vache qui a donné Bambou aux policiers, contre rétribution. Malheureux comme les pierres, la Caille se laisse séduire par Fernande qui est pourtant la gagneuse de Dominique, un Corse que tout le monde craint. Dès lors, un cruel jeu à quatre commence entre rivalité, amour, sexe, passion, argent et vengeance...

"Opiniâtre et silencieux, il disputa plusieurs fois l'empire de la Lepic à des costauds reconnus par tous. Son adresse au couteau l'illustra. Il devint un grand et solide maquereau. Sa gloire envahit les bars et s'y installa comme une bête mauvaise. On le craignait. Il eut des filles, de l'or, des sujets et des espions."

Premier roman du poète Francis Carco, Jésus-la-Caille est d'abord publié en 1914 avant d'être réédité après la première guerre mondiale dans une version qui inclut un court roman de 1918, Les malheurs de Fernande. Ecrivain dont on cite fort peu le nom de nos jours, Francis Carco a pourtant marqué la Belle Epoque et surtout les années 1910 de la vie culturelle parisienne. JESUS REGISTRE PREF POLICEA l'aise dans la société bohème du Montmartre d'Apollinaire, de Mac Orlan et de Modigliani, Carco devient très vite le chantre du monde des bas-fonds en y développant une forme de romantisme désenchanté né des rues obscures où se croisent petits malfrats, grands truands et coeurs à prendre.

Ainsi, se lancer dans la lecture de Jésus-la-Caille, c'est non seulement lire une des rares fictions qui prenne la prostitution masculine comme cadre et non comme sujet, c'est aussi plonger dans le monde de l'absinthe, de l'éther, de la morphine, du sexe à tous les étages, des marlous qui cognent dur, des mineurs qui vendent leur corps, bref toute une société loin de la bourgeoisie des beaux quartiers, une société avec ses propres règles, avec son code de l'honneur et son sens de la propriété, où celui qui domine est voué à une véritable adoration tant morale que physique. Au beau milieu de tout ça: la passion dévorante d'une gagneuse pour un gigolo inverti et profiteur.

Qu'on ne s'y méprenne pas: le personnage de Jésus-la-Caille n'est pas l'innocent garçon blond à la peau de lait qui se trouve pris dans la poix d'une vie qu'il méprise et qui le crève à petit feu. Jésus-la-Caille, c'est le calculateur de 15 ans qui a fait ses classes comme modèle pour scènes érotiques dans les bars et qui, séduit par l'ambiance de souffre et les opportunités qui s'offrent à lui, se vend à des vieux messieurs distingués et respectueux - mais riches! - avant de devenir lui-même souteneur, roi de son petit morceau de macadam et qui, malgré son amour immense pour Bambou, son "homme pour la vie", est le chéri de ses dames au crochet desquelles il vit, et sans scrupule avec ça!

"De cette heure, la Caille tirait une sensualité fervente. L'odeur de l'absinthe devant les bars le grisait presque. Il s'en allait, cambré, les yeux brillants, la bouche frottée de rouge, et toute son allure exprimait la joie nerveuse qu'il avait à se sentir jeune, amoureux, fringant et désirable. (...) Il entretenait à plaisir, sur son compte, une détestable réputation, car, de bonne heure, il avait compris FRONTISCPICE EAU FORTE ANDRE DIGNIMONT 1929qu'il obtiendrait des filles assez d'argent pour vivre sans travailler, à condition toutefois de se faire désirer et de s'aider du scandale. Il posait dans les ateliers et touchait trois francs par séance. Ce métier l'éreintait. Il flâna dans les bars où les filles s'acoquinent entre deux passes. Il était beau. Sa pâleur les enchantait. Elles le comparaient, dans leur esprit, au dernier client qui les avait payées. Il n'avait alors qu'un signe à faire, et il le faisait, assuré de ne rien perdre de son prestige sur celle qu'il savait choisir. Elle ne s'en vantait pas ensuite, mais, pensant aux caresses qu'il lui avait données, elle rendait hommage à ses talents. Des cent sous qu'il empruntait, la fille n'avait cure: il ne les rendait pas.

Francis Carco excelle, d'une plume amusée qui évite la fausse pudeur et les scènes de racolage, une plume baignée dans l'argot de Pigalle, à dépeindre ce monde clos de la drogue et du crime, de la chair et du talbin, cet univers dévoyé où chacun à sa place, où enfin les actes troubles amènent la déchéance assumée de ses héros passionnés. C'est donc avec bonheur que l'on croise Fernande, la prostituée soumise à ses macs successifs et qui se complait dans le rôle de femelle battue, La Puce, le frère de Bambou, souteneur de 17 ans qui est amoureux de La Caille, Olga, Titine et Gueule d'amour, prostitués pour hommes d'âge et qui usent autant le trottoir qu'ils écument les bains de vapeur et les vieux portefeuilles.

L'agent, les sentiments, la désir qui consumme, l'amour des coups, les lames des couteaux et les armes à feu qui glissent sous les manteau: avec Jésus-la-Caille, Francis Carco réussit l'exploit de faire un roman réaliste et touchant, aimable et gentil, sans donner dans le jugement, le documentaire moralisateur, ni dans le molasse et le gnangnan.

Une très bonne surprise.

"Il ne prévoyait rien: il attendait le bonheur."

Illustrations: photographie d'un Jésus (jeune prostitué homosexuel) vers 1910 (collection de la Préfecture de Police de Paris); eau forte d'André Dignimont pour l'illustration de l'édition 1929 de Jésus-la-Caille de Francis Carco.

* de la chanson Frédo (Les frères Jacques, 1973)