Disjecta membra

mercredi 14 février 2018

LA SAINTE FEROCITE DES COEURS PURS

LIVREAntone Ramon (Les amitiés exclusives) - Amédée Guiard (1913 pour le premier titre, 1914 pour la version définitive)

Automne 1901, à l'institution Saint-François-de-Sales de Bourg-en-Bresse. Antone Ramon, 13 ans mais précoce et bon élève, fait son entrée en classe de troisième. Fils de bonne famille, issu de la bourgeoisie lyonnaise, Antone a été élevé dans un cocon et découvre, avec la vie de collège, l'existence de l'Autre, du camarade, du rival ou de l'ami. Mais alors que le règlement interdit toute amitié privilégiée, son coeur le porte inexorablement vers Georges Morère, bon élève assez populaire, tandis que Modeste Miagrin, ténébreux paysan pétri d'envie, tente par tous les moyens de conquérire l'amitié exclusive du nouveau...

"Antone est un bon enfant, exubérant, mais très aimant. Ses parents l'ont souvent exaspéré en comprimant sans raison son besoin d'air et de mouvement, ses tantes le desséchaient à force de tendresse niaises et de gâteries. Appelé à jouir d'une grande fortune, c'est un enfant perdu si dès maintenant on n'en fait pas un coeur viril. Il arrive à l'adolescence; malgré les principes et les habitudes chrétiennes que je lui ai inculquées, je redoute l'exemple du dilettantisme et de l'indifférence qu'il trouve dans sa famille et l'influence pernicieuse de domestiques indiscrets et flagorneurs. Aussi j'ai conseillé de le mettre au collège. C'est un enfant de moeurs pures."

Ecrit peu de temps avant la mort de son auteur, victime de la première guerre mondiale, Antone Ramon passe de nos jours pour un roman léger sur les amitiés de collégiens, METTRAY 1912quand il attire à lui un lectorat spécialisé. Or, on trouvera dans cette évocation d'une adolescence perturbée, aussi peu de sensualité amoureuse entre garçons que de pages enflammées sur la passion naissante à l'âge où l'enfance s'efface. En effet, si les deux grandes références littéraires sur le thème des amitiés particulières sont, de nos jours - depuis pas mal de temps et pour longtemps - les romans de Roger Peyrefitte (1944) et d'Henry de Montherlant (1969), Antone Ramon met en lumière une toute autre perception de ces amitiés dites particulières.

"Le nouveau montre en effet la mine effarée d'une petite fille honteuse au centre d'un cercle de grandes personnes. Il est baptisé. Désormais il s'appellera Ninette."

A vrai dire, Montherlant et Peyrefitte ont, par leurs oeuvres, placé les amitiés particulières sous le signe de l'attachement passionnel, du sentiment amoureux et parfois même de la tentation de la chair. Il faut admettre qu'avec les années 1930, la virilité est exaltée sous toutes ses formes par les courants politiques puissants, y compris de manière détournée par bon nombres de pédérastes plus ou moins cachés, héritiers d'Oscar Widle et autres amateurs d'enfance. coupleAmédée Guiard, par contre, traite dans Antone Ramon de ces amitiés dites particulières c'est-à-dire exclusives, celles qui privilégies un individu par rapport au groupe, cette forme de préférence interdite par le collège - et globalement le catholiscisme éducatif - car c'est un vol fait à la communauté. Cette amitié détruit l'esprit de groupe et éloigne les êtres de leur union avec Dieu. Tel est bien le coeur du noeud qui lie ce trio d'adolescents, Ramon-Morère-Miagrin, sous l'oeil de prêtres plus ou moins bien avisés.

"Modeste a étudié cet avenir. Oui, peut-être: il entrevoit des honneurs, les respects multipliés des femmes, les aubes de fines dentelles, le camail violet et l'autorité de la crosse. Mais non, il ne sera pas prêtre, il ne sera pas non plus pharmacien de canton, voué à une vie sans éclat; d'autres rêves le hantent. Ah! s'il pouvait conquérir Ramon, il irait à Lyon, sinon à Paris; s'il pouvait, par lui, pénétrer dans ce monde fermé, riche, aristocratique, et qui lui semble d'autant plus merveilleux qu'il le connaît moins! Il faut qu'il gagne Antone, il le gagnera!"

Reconnu par Montherlant comme le plus beau roman qui soit sur les amitiés particulières, loué par Maurice Barrès et Marc Sangnier, Antone Ramon n'est donc pas le roman du souffre mais celui du coeur, le coeur qui parle et défie la raison d'autant plus facilement qu'il bat vite dans les jeunes poitrines d'adolescents.

Pourquoi pas.

Illustration: la colonie agricole de Mettray vers 1912; imagerie adolescente (sans date)


mercredi 7 février 2018

25

b7_052_2Ta rencontre c'était mon drame et mon poème.
Je n'avais donc aimé qu'un peu! (...)
Je suis venu vers toi, malgré l'ombre et le vice,
Pur comme le très pur, naïf et glorieux;
Peuvent-ils, ces voleurs, te rendre le service
Du portrait idéal et du tien dans mes yeux?
(...)
Et j'écoute ton silence
Que je n'avais pas compris. (...)
Ange doux, ange brutal...
Pur, limpide, sans mélange
Fermé comme le cristal.
Dans ce cristal je contemple
Le désespoir évité.
Mon bonheur est un temple
A ta jeune antiquité.
(...)
Tu vivais enfoncé dans un autre toi-même
Et de ton corps si bien abstrait,
Que tu semblais de pierre. Il est dur, quand on aime
De ne posséder qu'un portrait.

Jean Cocteau - Fragments divers à Jean Desbordes et Jean Marais (A Jeannot / Ils / Ton silence / Un ami dort) - 1929-1945

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mercredi 31 janvier 2018

JE NE RETIRERAI PAS MA MAIN DE TOI

LIVREUne folle amitié de collégien (ou Le disciple aimé ou La mission de Cruchod) - Abel Hermant (1885-1894)

Vevey, en Suisse, vers 1880. Jean-Baptiste Merminod a 17 ans et il vient de perdre son père. Pour ce calviniste élevé dans le rigoureuse foi de ses parents, la vie de collège ne réserve que peu de surprises: Jean-Baptiste s'est assuré un ascendant moral sur le directeur de l'établissement, qui l'écoute, et s'est adonné à des amitiés particulières avec quelques camarades, amitiés qui l'ont bien vite lassé et déçu. Mais en ce jour de deuil, le jeune George Moore, américain fraîchement arrivé, surprend le jeune homme par sa joie de vivre et sa beauté. Malgré les trois années qui les séparent, Jean-Baptiste décide de se rapprocher de George. Seulement George est catholique, et Jean-Baptiste entend bien triompher de tous les obstacles entre George et lui...

"C'était en lui comme un grondement sourd et continu, un détraquement de toutes les forces vives de son esprit, tous les rouages de la machine emballés en un tournoiement vertigineux. C'était l'appétit contenté et renaissant aussitôt, pinçant plus fort; l'image familière devenue monomanie; quelque chose qui mordait partout; à toute heure la douleur d'une blessure nulle part localisée, ou l'irritation d'un chatouillement."

Auteur prolixe à la fin du XIXe siècle, Abel Hermant, académicien déchu pour cause de Collaboration pendant l'Occupation allemande, est aujourd'hui oublié de la postérité. Ami d'Edmond de Goncourt, proche d'Emile Zola, d'Alphonse et Léon Daudet, ce romancier doublé d'un dramaturge a produit 26 romans et 10 pièces avant de sombrer dans l'indifférence totale du public.

Troisième écrit d'Abel Hermant dont l'homosexualité ne faisait, apparemment, pas de doute pour son entourage, Une folle amitié de collégien (titre nouveau donné par l'éditeur de 2014 qui reprend le manuscrit original de l'oeuvre) est d'abord publié en 1885 puis remanié en 1894 sous le titre Le disciple aimé. Dédicacé à Guy de Maupassant, il est avant tout le récit d'une passion douloureuse, non pas le tableau d'une amitié sensuelle entre garçons dans les couloirs d'un collège suisse, mais bien la lutte entre un despote calviniste et un catholique épris de liberté. el-greco-christ-croixA ce titre, le nouvel intitulé proposé par la maison d'édition ne reflète pas vraiment le contenu du roman dont le second titre, Le disciple aimé, semble plus évocateur et juste.

"Merminod vit alors le visage blond et rosé, les cheveux - comme il tenait son chapeau à la main - les cheveux séparés par une raie sur le côté gauche, à l'anglaise, et sous les sourcils presque invisibles, les beaux yeux grands et clairs, à qui les longs cils incolores ne donnaient point de mystère ou de mélancolie, mais une vivacité pâle et douce. Il admira la fine perfection des traits, le beau front haut et large, le nez bien dessiné, et presque aquilin; surtout la bouche taillée en pleine chair, petite, aux lèvres fermes et fortes, l'ovale sans défaut du visage; l'irréprochable proportion de toutes les parties; la franchise de cette beauté d'enfant, qui était justement une beauté d'enfant, et ne devait son charme à aucun caractère de pensivité précoce ou de mollesse efféminée."

Si les premières pages peuvent laisser penser que cette folle amitié sera une sorte de Montherlant (Les garçons) ou de Peyrefitte (Les amitiés particulières) avant l'heure - et d'ailleurs il y a bien quelque chose de Hermant dans ces deux romans du XXe siècle, cette atmosphère de collège et de lutte pour la possession d'une âme - bien vite le récit nous détrompe: le but que poursuit Jean-Baptiste n'est absolument pas sensuel et encore moins d'ordre sexuel. Surpris par la foi catholique de George, Jean-Baptiste qui jusque là s'était essayé à quelque passion carressante auprès de ses camarades, trouve en sa passion pour George une justification à sa soif de despotisme, à son ardeur violente de fanatique: convertir George. Pour ce faire, il n'agit non pas en ami, en amant, en camarade bienveillant, il se fait tyran, méchant, cruel, pris d'une démence convulsive.

"Il lui interdisait la génuflexion, l'ivresse des encensoirs, l'éblouissement des hosties blanches, le toucher des nappes de communion fines, toute la matérialité des prières. Il prétendait le soustraire à la tyrannie des formules canoniques que l'on récite sans les comprendre, et substituer aux rituelles oraisons fixées depuis des siècles pour chacun des jours de l'année, des méditations faites, assis à une table, un livre ouvert devant les yeux, sur quelque substantielle parole, ou quelque dogme qu'il faut admettre, mais qu'il faut discuter."

Et George Moore dans tout cela? Il est la victime, non pas l'innocent car il a bien compris les manoeuvres de son camarade de collège. D'abord méfiant, puis amadoué, George déchante bien vite et veut échapper à son impitoyable ami. D'autant que Jean-Baptiste est animé d'une jalousie féroce qui le pousse aux rudesses les plus démesurées, aux exigences les plus menaçantes, aux rages les plus effroyables. Bref, Merminod perd peu à peu son jeune ami qui se tourne d'abord vers une jeune fille puis vers ses parents qu'il supplie de le délivrer de cet insoutenable présence. VELASQUEZ CHRIST CRUCIFIEPeu à peu anéanti, George échappe à son méchant ami, et c'est alors que, suprême folie d'un Jean-Baptiste à l'orgueil démesuré, Merminod, malade de désespoir, s'installe ches les parents Moore et que sa propre mère vient entretenir sa conviction qu'il est un être supérieur.

"Elle fit des remarques aigres, quand on lui dressa une petite table tout près du lit, avec du linge fin, un joli service pour une personne seule: - on ne manque de rien ici. Dès le second plat, elle déclara avoir assez. Elle n'acceptait que l'indispensable, un déjeuner sur le pouce. Et elle s'installa dans un fauteuil, tira de sa poche l'interminable bande de tapisserie, comprimée en un rouleau, qui ne la quittait jamais. (...) C'est à quatre heures seulement que madame Merminod demanda la maîtresse de l'hospitalière maison, et elle fit sa visite debout, dans le salon obscur dont elle ne laissa pas repousser en son honneur les volets, et tirer les rideaux: une visite, non de remerciements, mais d'excuses, et d'excuses amères, d'une excessive et fausse humilité. Mrs Moore, elle, s'était assise, avec un sans-façon de mère et de nourrice, son enfant sur les genoux, et elle examinait aec une ingénue curiosité, des yeux d'étonnement, cette créature de raideur et de glace, cette charpente vigoureuse, décharnée, ces voiles de crêpe si bizarrement choquants lorsqu'ils ne voilent pas un visage marqué de larmes. Tous les mercis et tous les pardons de cette femme s'aigrissaient en reproches."

Ecrit d'un ton sobre qui n'empêche pas les passages acides, surtout sur la mère Merminod, Une folle amitié de collégien est le récit, symbolique, d'une lutte entre l'âme et l'esprit, entre la raison et le fanatisme furieux. Dieu, absent de cette histoire d'hommes, fait alors figure de prétexte à une lutte impitoyable et vertigineuse, une lutte pour une croyance et non pour l'amour. 

"Jean-Baptiste Merminod écoutait, le cou tendu, comme avide de savourer la douleur, et induit par un certain appétit de martyre."

Illustrations: Domenico Theotocopoulos dit Le Greco, Le Christ en croix adoré par deux donateurs (1614), Paris, Musée du Louvre; Diego Velasquez, Christ crucifié ou le Christ de San Placido (1630), Madrid, Musée du Prado.

mercredi 24 janvier 2018

L'ASPHYXIE

LIVREUne jeunesse - Jacques d'Adelswärd-Fersen (1907)

"- Mais si je ne crois pas suffisamment, mon père?
- Vous croirez.
- Mais si j'ai peur du renoncement?
- Vous renoncerez.
- Et si j'aime?
- Vous oublierez."

Vers 1905, en Sicile, le jeune Nino, une quinzaine d'années, est l'amant d'un Français, Robert Jélaine. Lorsque la grand-mère du jeune garçon meurt, ses dernières volontés sont implacables: elle souhaite que Nino devienne prêtre. C'est l'oncle de l'adolescent, Don Borelli, qui est chargé de l'exécution des résolutions d'outre-tombe, et il est d'autant plus rigoureux à les respecter qu'il a surpris le secret de Robert Jélaine. Envoyé à Vérone chez le Chevalier Di Zeno, institué son protecteur, Nino entre au séminaire sous la direction du jeune Don Seraphino qui le prend d'affection. C'est alors que Nino rencontre fortuitement la nièce du Chevalier, Michaela...

"Ah, Nino, je ne devrais pas l'avouer: mais entre Christ qui meurt et la beauté qui passe, parfois nous hésitons..."

Ecrivain assez médiocre et aujourd'hui totalement oublié, Jacques d'Adelswärd-Fersen fait partie de ces mondains pédérastes que l'Europe de la Belle-Epoque a porté à la fois au pinacle et au pilori: intellectuels, esthètes, galants, bourgeois, aimables, habitués des cercles et des élites, ils sont tout autant infréquentables que recherchés. Le plus célèbre d'entre eux reste Oscar Wilde. Scandales de moeurs pour des existences en dent de scie, les péripéties d'hommes tels que Fersen ont souvent alimenté la chronique des tribunaux après celle de la bonne société.

Exilé en Italie suite à un un procès pour incitation à la débauche et actes sadiques, NINO NUFersen rédige ce petit roman alors qu'il partage son existence avec un adolescent romain, Nino Cesarini. Eperdument amoureux du jeune homme (qui restera son compagnon jusqu'à la mort de Fersen en 1923), l'écrivain s'autorise une fiction sur le destin de son protégé. Hétérosexuel qui s'est égaré dans les bras d'un homme plus âgé, le Nino d'Une jeunesse est en fait le jouet d'une fortune sans cesse contrariée, victime de sa beauté, du trouble et du désir qu'elle inspire, victime des apparences, victime enfin de ses errances et des conséquences de celles-ci dans une société patriarcale.

"La société actuelle a peu de plaisirs: son plus raffiné, c'est le scandale. Et rarement elle recule devant la joie intense d'aboyer sur quelqu'un."

Petit récit, assez vite lu, Une jeunesse - dont on regrettera l'odieuse couverture dont la maison d'édition qui le diffuse l'a affublée - transpire l'éblouissement amoureux de son auteur - "Entièrement vêtu de blanc, il se détachait sur la terre rouillée, il se détachait svelte et juvénile comme une branche de jasmin" - qui cherche à plusieurs reprises à démontrer que le désir homosexuel n'est qu'une forme d'amour comme les autres.

"Ils passèrent là des heures inoubliables. Tantôt c'était le sacrifice d'Abraham et le beau corps juvénile de Jacob souriant vers Dieu. Tantôt passait en frémissant la tendresse éperdue du Cantique des Cantiques. (...) Et tantôt aussi, David adolescent dansait en rêve devant le roi Saül, plus léger, plus troublant, plus racé qu'une courtisane. Padre Seraphino, convaincu et candide à la fois, prêtait à ces vieux dires une jeunesse nouvelle."

Sans doute faut-il trouver dans la date de publication de ce roman les raisons de son absence de profondeur: Nino Cesariniavec plus d'un siècle de recul, on pourra trouver assez légères les tentatives - vaines - de Fersen/Jélaine de défendre l'amour entre hommes. On pourra également trouver un peu baclé le développement de l'intrigue qui lie Nino à Michaela. Mais, en dépit d'un style baigné d'eau de rose et de violette, on pourra tout autant trouver un intérêt documentaire à ce gentil - mais beau - récit d'une passion hésitante, d'un amour condamné qui tente de survivre, du parcours d'une jeune garçon qui n'a plus la maîtrise de son destin, innocent même de ce qu'il provoque chez ceux qui croisent son chemin.

Tableau en creux d'une adolescence au bord de la rupture avec elle-même, récit des tourments et des infortunes d'un presque adulte frappé de desespoir, Une jeunesse est, entre les lignes, un hommage rendu à la beauté de Nino Cesarini, un cri de Jacques d'Adelsware-Fersen jeté contre la peur de perdre celui qu'il vénère, qu'il admire, qu'il aime.

Passé mais pas déplacé, récit d'un autre temps qui, pourtant, reste universel.

"Quelle bêtise délicieuse, l'amour!"

Illustrations: Nino Cesarini photographié nu par Wilhelm Plüschow dans la villa de Jacques d'Adelswärd-Fersen (Capri, vers 1905)

mercredi 17 janvier 2018

UN COEUR TENDRE QUI HAIT LE NEANT VASTE ET NOIR*

LIVREDédé - Achille Essebac (1901 - version modifiée en 1909)

"Ses cheveux étaient couleur de feuilles mortes. Je me rappelle cela d'abord parce que ce fut à l'automne que je le connus."

Octobre 1883, Marcel Thellier est au collège et fait la connaissance, le jour de la rentrée, d'un nouvel élève: André Dalio que sa mère appelle affectueusement Dédé. Emerveillé par la beauté du nouveau, Marcel décide de s'en faire un ami, un confident, un proche. Entre les deux garçons, les choses évoluent lentement, jusqu'à l'année de leur 15 ans où un premier baiser est échangé. Mais l'année suivante, le jeune Dalio est pris d'un mal incurable et s'éteint peu à peu...

"Pour moi, toutes mes forces amoureuses se groupèrent en ce temps de jeunesse et de délice, autour de la figure radieuse d'un enfant comme moi, que j'aurais aimé seulement comme un frère, si l'éclat de ses yeux et le silencieux appel de sa bouche ne m'avaient révélé, par delà les rêves, l'existence certaine d'un autre amour si lointain et d'autres joies, dont la seule pensée qu'il en tenait la réalisation possible, me fut en ce temps-là si douloureuse et si troublante."

Publié au tout début du XXe siècle, Dédé est un succès de librairie notable chez un écrivain aujourd'hui totalement oublié. Le thème des amitiés partuculières est, à cette époque, assez exploité dans la littérature de genre, d'autant que les photographies de nus masculins, jeunes, des Von Gloeden ou Von Plüschow connaissent un engouement certain. Toujours est-il que même s'il n'est absolument pas question de sexualité dans ce roman poétique, le lectorat contemporain ne trouva rien à dire à l'érotisme homophilique qu'il contient et en fit même un beau succès dans les milieux intellectuels.

L'idée de base d'Achille Essebac est de montrer que la frontière entre l'admiration et l'amour est très mince, surtout à un âge où le désir se manifeste bien souvent en éclosions charnelles. Aussi l'écrivain ne veut-il pas décrire une histoire physique contrariée par la vie de collège, ni même une liaison platonique imbîbée d'interdit à la manière de Roger Peyrefille bien plus tard (Les amitiès particulières ont quelques troublants éléments de similitude avec Dédé), mais bien une passion esthétique où l'amitié se confond, sous l'effet d'une sensualité adolescente en pleine germination, avec l'amour, l'amour avec le désir, sans jamais franchir la frontière du corps et du sexe.

"Âge vraiment comblé d'inouïs et insoupçonnés privilèges, où le jeune garçon commence à penser, loin encore de la vanité un peu gauche de la dix-huitième année, et dégagé des gamineries de la douzième, grave désormais, avec, Gloeden,_Wilhelm_von_(1856-1931)_-_ndans les yeux et dans le jeune front, le trésor éblouissant des sentations nouvelles, la vision de la chair qui se révèle et s'impose, inéluctablement, quelles que soient les oppositions farouches dressées contre la loi qui a fait l'homme pour aimer, et cet homme adolescent, pour qu'il sache et pressente qu'il va aimer. Parce que cela est infiniment doux et troublant et qu'aucune volonté, si sage et prévoyante, féroce et volontaire qu'elle puisse être, ne peut rien sur l'âme qui s'ouvre, sur la chair qui fleurit au grand soleil, s'offre et désire..."

Sur les pas du romantisme de Musset, Dédé est une vision poétique - baudelairienne et chaste à la fois, de l'amour absolu, inspiré par une pure fascination et qui circonscrit à la nostalgie, au souvenir, au culte du beau et de l'amour perdu, à l'admiration et au renoncement l'histoire de Marcel et André.

 "Il faut que l'on sourie à des souvenirs, et que l'on pleure sur des reliques."

Illustration: Hypnos ou le sommeil, photographie de Wilhelm Von Gloeden (vers 1900)

* Charles Baudelaire, Harmonie du soir (1857)