Disjecta membra

mercredi 10 octobre 2018

LA VILLE ELECTRIFIEE ETAIT BLANCHE

LIVRELa toile du monde - Antonin Varenne (2018)

"Les expositions apparaissent, de loin en loin, comme des sommets d'où nous mesurons le chemin parcouru."

Paris, printemps 1900. Aileen Bowman, journaliste américaine un tantinet hommasse, obtient de son éditeur de passer 6 mois dans la capitale française. En contrepartie, elle devra livrer une chronique hebdomadaire sur les grands événements qui occupent la grande ville européenne en ces beaux jours de la fin du siècle: l'exposition universelle, les jeux olympiques d'été et l'ouverture du métro parisien. Autoritaire, féministe avant l'heure, passablement lesbienne, affranchie des conventions sociales, un rien sauvage, Aileen a trouvé ce prétexte pour passer du temps en France: née d'une mère française, elle veut retrouver les traces de son passé en Europe. Des rencontres peuvent, peut-être, l'aider: des hommes, mais aussi des femmes...

"Pourquoi, à votre avis, les femmes du monde s'offusquent-elles à l'idée de poser nues, tout en acceptant dans leurs salons des toiles représentant d'autres femmes? (...) Je m'amuse souvent de ce paradoxe, des bonnes maisons aux murs décorés par les corps de prostituées. Mais peut-être que les femmes respectables ne posent pas nues parce qu'on ne leur leur permet pas. Peut-être que si on les laissait choisir, elles aimeraient le faire."

Paris Belle Epoque, le monde entier qui converge vers la ville électrique, des sportifs, des artistes, des ingénieurs, des femmes de la bonne société... bref un mélange qui augure de jolie pages sur cette Toile du monde qu'Antonin Varenne nous dépeint.

Las! Le roman piétine dès le premier quart et ne tient aucune de ses promesses. Un portrait du monde, nous annonce-t-on? Il est assez confus, pas vraiment structuré, il se loge dans les détails mais les détails en question sont noyés dans des considérations et des faits bien trop flous pour nous empêcher de bailler.

Un destin tragique et inattendu... peut-être... sauf que le personnage d'Aileen n'est aucunement attachant tant l'écrivain peine à la rendre crédible. Féministe au petit pied, elle devient, sous la plume de Varenne, une espèce de monstre bourré de clichés - sans parler de l'obsession de l'écrivain pour la transpiration - et au final absolument pas convaincante.

La toile du monde, roman bien parti dans ses premiers chapitres, court trop vite, nous laisse en route, nous perd dans ses circonvolutions intimes qui n'ont rien de touchantes, et nous lasse tellement vite qu'on est tenté de ne pas le finir.

Médiocre et sans intérêt.

"On ne souffre et ne jouit que sur terre, il faut s'avouer ses désirs sans demander pardon."


mercredi 3 octobre 2018

LES FANTÔMES DE L'AVENTURE

LIVREUn incident mineur - Léo Fourrier (2018)

"L'amant, c'est l'ombre de la nuit qui chaque fois le reprend."

Septembre 2017, à Paris. Un adolescent - Il (on ne saura jamais son prénom) - mène une vie peu banale dans le 11e arrondissement de la capitale. 16 ans, émancipé car ses parents sont partis vivre en Guyane suite à la mutation du père, le garçon est un homosexuel de son temps: génération Grindr, montre connectée, sexe sans capote mais sous PrEP. Pour assurer son train de vie, c'est-à-dire celui qu'il veut tenir composé de drogue, d'alcool et de sorties dans le milieu gay où il est une proie juvénile assez demandée, le jeune homme se vend, toujours à des hommes plus âgés, souvent à l'occasion de parties fines. Il a pas mal de succès, il aime le sexe, il aime sa vie. Et puis un jour, il devient le baby-sitter des deux petites soeurs de sa meilleure amie, Iris d'Orman. Véritable perle, il s'attire la sympathie de la mère, Hélène. Adopté quasiment comme le fils de la famille, il tombe sous le charme viril du père, Eric, à l'occasion d'une exposition au Palais de Tokyo. Le sexe, la drogue, l'argent... et l'amour dans tout ça? On n'est pas sérieux quand on a 16 ans...

"L'adolescent se sent infiltré dans ce monde d'en haut. Un monde du dernier étage. Un monde de marques."

Publié chez Gallimard (collection blanche, excusez du peu), ce premier roman de Léo Fourrier (la vingtaine, chevelure rebelle de mauvais garçon romantique) a été annoncé comme un marivaudage poudré de cocaïne, comme Les liaisons dangereuses de la petite bourgeoisie du XXIe siècle naissant. Dont acte; et même, pourquoi pas? Sujet casse-gueule que les effervescences de l'adolescence un tantinet rebelle de Neuilly, sur fond de molle bourgoisie rive gauche qui ne jure que par le Bon Marché et Pierre Hermé. Gageure même que vouloir faire une histoire malsaine et sexuelle avec des jeunots délurés mais pas méchants, bref Victoire Béretton (La Boum) à l'heure du snapsex, du binch drinking et du rail de coke.

"La mauvaise conscience n'a jamais mené à rien alors que le sexe mène à l'orgasme. Enfin pour lui. C'est c'qui faut s'dire. Et alors, le sexe sous coke... (...) Il ne veut plus chasser autant. Il veut se sentir proie. (...) Il se sent toujours plus exigeant et toujours moins satisfait. (...) Une proie aux airs de prédateur."

Sacha Sperling s'était déjà lancé dans l'aventure en 2009, avec un peu de succès mais sans le mépris de classe affiché de Léo Fourrier. Affiché est bien le mot: soit que le jeune auteur ait pris le parti de brûler ses idoles, soit qu'il trimballe une fausse bonne conscience de gauche assez fielleuse, toujours est-il que Fourrier semble ici vouloir régler ses comptes avec le monde bourgeois, le monde homosexuel du Marais parisien et peut-être avec une adolescence douloureuse. amauryTout le monde en prend pour son grade et on se demande bien quel est l'objectif poursuivi par l'auteur tant son accumulation de clichés sonne creux et s'effondre bien vite à force d'être répétitive. Les d'Orman vivent rive gauche, appartement avec vue sur la tour Eiffel; madame fait le catéchisme entre deux séances de Pilate; monsieur travaille beaucoup et s'inquiète des bonnes fréquentations de ses enfants, lesquels ont un emploi du temps surchargé mais stimulant (sports, arts, activités intellectuelles).

"Le rôle du bon patriarche qu'il s'applique à s'octroyer le freine dans ses élans. Il faut la carte Gold. (...) Bien sûr, il faut également faire élégamment tinter la Bretling contre la faïence du lavabo à l'heure du bain. Faire tinter la Rolex est désormais trop nouveau riche, trop sarkozyste. C'est dépassé. Le bon notable se distingue du mauvais par son goût pour l'épuré. Il se doit d'incarner un modèle un peu tradi, un peu Fillon. Le Rotary et tout ses cercles d'amis établis finiront bien un jour par avoir raison de lui."

Mais revenons à l'intrigue. 280 pages siglées NRF, estampillées jeune auteur prometteur et mis sous les auspices de Laclos, ça met le lecteur dans une certaine disposition, en tout cas dans une certaine attente. Je passe sur la citation de Mylène Farmer en exergue - non que ladite chanteuse soit méprisable, mais c'est, on l'avouera, ouvrir le récit non plus sur Laclos mais sur le Top 50, ce qui a tout de même beaucoup moins exigeant sur le plan littéraire - pour en venir au développement même de l'histoire. Tout commence plutôt bien: l'adolescent couche, sniffe, boit, couche, se vend, achète, se donne, n'appartient à personne, ricane et boit, sniffe, couche, danse etc. D'aucuns pourraient se choquer de ce style de vie décrit avec, finalement, pas trop de détails scabreux: en vérité, rien de vraiment choquant, peut-être de quoi être mal à l'aise parfois, ou perplexe. Et patatra! Passée la première partie, l'intrigue évolue sans surprise, dans des situations grossières et taillées à l'emporte pièce, sans talent dramaturgique ni même littéraire, et se perd dans des rebondissements de mauvais téléfilm ou de télé-réalité mal scénarisée. Forcément, Eric d'Orman est un refoulé - ce serait plus piquant, plus Laclos, qu'il soit un authentique hétérosexuel terrassé par la fulgurance de son attirance pour le héros - et sa femme est aveugle autant que dépressive (amoureuse), forcément. LARRY CLARK billy mannBien entendu, la fille est une ado hystérique, comme il se doit, et les amis du milieu gay des profiteurs malsains. Bref: clichés, histoire bateau, du déjà vu à la pelle et surtout, le pire peut-être, déjà mille fois mal dit.

"Entre deux halètements, le garçon lui a confessé aimer être sa petite pute. Très athénien, Eric y verrait presque un plagiat d'Eschyle."

Car c'est le seul vrai reproche, et il est de taille, qu'on peut faire à Un incident mineur: beaucoup de poncifs, soit, mais une plume ironique ou corrosive aurait sauvé l'ensemble, quitte à choquer; pas mal de péripéties délavées, certes, mais après tout on n'inventera rien de nouveau dans l'aventure des relations humaines. Tout aurait été bien différent si le style avait sublimé un ensemble restreint et terne. Or, Léo Fourrier se regarde écrire. Trop fier de ses formulations, et bien trop fréquemment, il alterne les tournures qui suintes la rédaction de lycéen - "Elle marque une pause, prend la pose." - un rien bon chic mais bien trop sûr de lui - "Eric s'énivre de ces muscs officiellement nouveaux" avec les formules dont on ne comprend pas clairement le sens, et même totalement incompréhensibles (à moins d'une erreur du typographe) - "Sa magnanimité intemporelle".

Absolument pas choquant, au final, Un incident mineur sent le souffre éventé et brille d'un libertinage clinquant en plaqué or, sinon de pacotille. Médiocre, il relève plus des scandales de Madonna dans les années 1990 et du vernis coquin de Mylène Farmer, époque Libertine. Et pourtant, il y avait du potentiel, le personnage de l'adolescent trimballe quelque chose de l'ordre du mal de vivre ou de la peur qu'on aimerait explorer; quant à la fatalité, elle pèse si peu ici alors qu'elle aurait pu être un élément déterminant et prétexte à des retournements de situation sinon plus jouissifs, du moins plus originaux.

C'est faible. C'est mineur.

"Un verre. Un shot. Un rail. L'adolescent se sent déjà mieux."

Illustration: Larry Clark, Billy Mann (1963, Chicago, Museum of Contemporary Art; Amaury, photo anonyme sans date ni auteur

mercredi 26 septembre 2018

QUE L'ETE NE FINISSE JAMAIS

LIVREPlus tard ou jamais (Call me by your name) - André Aciman (2007, réédité en France en 2018 sous le titre Appelle-moi par ton nom)

En cette fin de mois de juin 1987, la famille P. reçoit son vacancier annuel: chaque été, un étudiant vient passer six semaines dans leur grande propriété de l'Italie du nord où, moyennant la dîme d'une heure de travail quotidien avec le professeur P., il peut jouir de la douce vie des lieux: la plage, la piscine, les fruits du verger, la sieste au soleil, la bienveillante domesticité, etc. tout en achevant son travail universitaire. Cette année, c'est Oliver, 24 ans, enseignant aux Etats-Unis et devant publier en Europe sa thèse sur Héraclite. Sportif, solitaire, secret même, Oliver fait figure d'usurpateur aux yeux du fils de la maison, Elio, 17 ans et brillant musicien qui doit lui céder sa chambre et supporter les manières un peu rustre du jeune homme. Mais cette vie douillette et peut-être trop sage dans cette jolie maison est bien vite perturbée par un autre événement: Elio désire Oliver...

"L'Italie. L'été. Le chant des cigales l'après-midi. Ma chambre. Sa chambre. Notre balcon qui nous isolait du monde entier. La douce brise qui apportait les parfums de notre jardin jusqu'à ma chambre à l'étage. C'est l'été où j'appris à aimer pêcher. Parce qu'il aimait ça. A aimer faire du jogging. Parce qu'il aimait ça. A aimer le poulpe, Héraclite, Tristan. L'été où, écoutant un oiseau chanter, humant l'arôme d'une fleur, ou sentant la chaleur monter du sol sous un soleil ardent, parce que mes sens étaient toujours en alerte, il me semblait qu'ils s'élançaient spontanément vers lui."

Raconté à la premier personne par le jeune Elio, Plus tard ou jamais se veut le récit sans fard d'un éveil au désir, celui d'un adolescent encore hésitant entre les trépidations de ses sens et les peurs liées à la jeunesse de son âge. Désir et peur, tels sont les deux sentiments qu'Elio va éprouver en alternance, mêlés même, pendant ces six semaines où il va vivre à proximité d'Oliver. Narcisse rêvant de posseder en étant possédé, Elio va donc jouer de toute sa séduction, et parallèlement de toute sa prudence pour atttirer l'attention de l'américain; pas seulement son attention, mais aussi son intêret et son corps, avec un appétit qui le surprend lui-même.

"Je savais quelle phrase musicale avait dû l'émouvoir la première fois, et désormais, chaque fois que je la jouais, je la lui envoyais comme un petit cadeau, parce que c'était à lui qu'elle était maintenant dédiée, en gage de quelque chose de très beau en moi qu'il ne fallait pas être un génie pour comprendre, et qui m'incitait à ajouter quelques cadenza improvisée. John Moulder-Brown - Deep End (1970) youngRien que pour lui. (...) Que se passerait-il quand je le reverrais? Est-ce que je saignerais encore du nez, pleurerais, jouirais dans mon slip? (...) Mieux encore, suppose que je boive quelques verres et aille dans la sienne et lui dise la vérité bien en face: Oliver, je veux que tu me prennes. Quelqu'un doit le faire, et autant que ce soit toi. Correction: je veux que ce soit toi. J'essaierai de ne pas être le pire coup de ta vie. Fais seulement comme tu ferais avec quelqu'un que tu espérais ne plus jamais revoir."

Dans cette petite société estivale avec ses rituels et ses habitudes, Oliver est le grain de sable qui perturbe la mécanique. Si ces prédecesseurs ont été plus ou moins appréciés par la maîtresse de maison, s'ils ont tous tiré profit de leur travail avec le père d'Elio, ils se sont tous, de bon ou mauvais gré, plié à la belle règle de vie des P., une règle assez peu contraignante, en définitive, mais codifiée autant qu'immuable. Suffisamment en tout cas pour pousser le jeune professeur à disparaître  régulièrement, parfois impoliment, pour aller danser, pour jouer au poker, pour draguer - et certainement plus, pour être seul enfin.

"Je me souviens surtout de ces moments qui revenaient chaque jour. Le rituel matinal avant et après le petit déjeuner: la baignade ou le jogging, Oliver allongé sur l'herbe ou le bord de la piscine, moi assis à ma table. Puis le moment où il prenait une bicyclette et allait voir sa traductrice en ville. Le déjeuner à la grande table ombragée dans l'autre jardin, ou bien à l'intérieur, avec toujours un invité ou deux pour la corvée de table. Les heures de l'après-midi, somptueuses avec tout ce soleil et ce silence."

Quant à Elio, il connaît les tourments de son âge: amoureux? Il ne l'est guère. Ce qu'il veut, c'est coucher avec Oliver, d'autant plus qu'il aime aussi pratiquer le sexe avec des filles, notamment son amie Marzia qui habite à proximité. Pour autant, Elio se souvient que le désir homosexuel l'a déjà taraudé alors qu'il avait 14 ans, et la présence d'Oliver le chamboule tellement - son odeur, son comportement et jusqu'à son indifférence - qu'il veut forcer le destin, et qu'il y parvient avec succès. Dès lors, le temps s'accélère, il consomme Oliver, il s'échappe avec lui, il lui montre ses coins secrets, il partage ses souvenirs et ses connaissances. 00291e1cMais l'été doit finir, et avec lui cette relation naissante qui, dans l'apothéose d'un bref séjour à Rome avec Oliver, est l'occasion pour l'adolescent de vivre des choses rares voires singulières.

"Je regretterais peut-être ces jours, ou je ferais peut-être mieux, mais je saurais toujours que pendant ces après-midi dans ma chambre j'avais eu mon moment de bonheur."

Dans un style fluide qui confère une forme d'universalité à son récit, André Aciman nous ouvre le coeur et la mémoire de façon assez sensible, au point que, oubliant vite l'âge des protagonistes, nous pouvons nous identifier - plus ou moins - aux deux personnages. Amoureux, Elio? On ne le saura jamais, ni lui d'ailleurs qui retrouve Oliver aux Etats-Unis 15 ans après cet été 1987. Ce qu'il sait, en tout cas, c'est qu'il aura été heureux cet été là et que le souvenir est doux parce que, en dépit des chemins différents que la vie d'Oliver et la sienne ont pris, ce souvenir est beau, quelque part "entre toujours et jamais".

Plus tard ou jamais a été adapté - très adapté - au cinéma en 2017 sous le titre Call me by your name par Luca Guadagnino et James Ivory.

"Peut-être étions-nous des amis d'abord et des amants ensuite. Mais peut-être est-ce là ce que sont tous les amants. (...) Rien d'autre n'avait changé. Je n'avais pas changé. Le monde n'avait pas changé. Pourtant rien ne serait plus jamais pareil. Tout ce qui reste n'est que rêveries et étranges souvenirs."

Illustrations: John Moulder-Brown dans Deep End de Jerzy Skolimowski (1970)

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mercredi 19 septembre 2018

NUMERO 24601

01 - FANTINELes misérables - Première partie: Fantine - Victor Hugo (1862)

"Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. (...) On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brune. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible."

1815, dans le sud de la France. Evadé du bagne de Toulon où il purge une peine de 5 ans de travaux forcés pour vol, assortis de 14 années supplémentaires suite à plusieurs tentatives d'évasion, Jean Valjean traverse une France qui vient de s'effondrer à Waterloo, une France qui, pour se reconstruire, retourne à Dieu, à son Roi et à sa besogne. Sans le sou, mis au ban de la société de par son double statut de bagnard et d'évadé, Jean Valjean se voit transformé par une rencontre: Monseigneur Myriel, Evêque de Digne, qui l'éveille à la lumière du Christ, du bien et de la justice. Quelques années plus tard, en 1823, devenu Monsieur Madeleine, industriel fortuné et Maire de Montreuil-sur-Mer, Valjean trouve sur son chemin une ouvrière tombée dans la prostitution (Fantine), un policier inflexible qui a juré de retrouver Valjean (Javert), un couple d'aubergistes aussi méchants que malhonnêtes (les Thenardier) et partout l'injustice, la misère et la peur...

"Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre. (...) Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal au yeux en sortant des ténèbres."

Oeuvre-pavé extrêmement célèbre, une des fictions françaises les plus connues dans le monde en raison de ses mutiples adaptations (cinéma, comédie muicale, télévision...) Les Misérables est de ces oeuvres complexes où le récit central est agrémenté de plusieurs aventures annexes, de romans dans le roman, parfois de pages documentaires sans réel lien avec la fiction principale, dont l'ensemble constitue une sorte de récit épique et presque chevaleresque où le héros, véritable force de la nature tombée dans l'amour du prochain, suit un parcours christique semé d'embûches, 16_gericault_ill-2de péripéties et de contrariétés qui n'entâment en rien sa volonté.

Composé de 5 livres, Les Misérables s'ouvre sur le portrait d'un pauvre qui a choisi la pauvreté et renoncé aux richesses, bref un homme qui n'est pas misérable mais charitable: Monseigneur Bienvenu Myriel qui est assurément la rencontre capitale dans la vie de Jean Valjean, sans doute plus importante que sa rencontre avec Fantine ou Cosette, et en tout cas tout aussi déterminante que le face-à-face du héros avec l'inspecteur Javert. Myriel, c'est le bout du tunnel, l'aube rédemptrice dans une vie qui tournait mal, l'homme de Dieu qui fait de la chute d'un homme une "chute à genoux" qui s'achève dans la prière et le bien.

"Il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. (...) En neuf ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son empereur, mais qui aimait son evêque. (...) Il se penchait sur ce qui gêmit et sur ce qui expie. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, il auscultait partout de la souffrance et, sans chercher à deviner l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler."

Ce Premier livre est en quelque sorte le livre d'exposition. Tous les protagonistes sont déjà à l'oeuvre - ou presque - et en tout cas positionnés dans le rôle déterminant, à plus ou moins fort degré, qu'ils auront à jouer dans le destin de Valjean. Personnage central, Jean Valjean (et en l'occurrence ici Monsieur Madeleine) ne serait rien sans Myriel comme sa ligne de vie ne serait rien sans Fantine, fraîche jeune fille déjà mère et abandonnée par son amant Félix Tholomyès en 1817, prostituée qui tombe dans l'eau-de-vie comme on veut s'abrutir; elle ne serait pas plus sans la présence acharnée de l'inspecteur Javert dont le portrait est, dans ce volume, d'une grande jouissance sur le plan littéraire: personnage balzacien, Javert est l'absolue rigidité, la justice encore plus raide qu'inflexible, la probité du policier portée au-delà de toute nuance. Dès la première apparition du policier, le lecteur le sait, le comprend au fond de lui-même: déjà contrarié par une fortune parfois injuste, la destinée de Jean Valjean, sous les coups calculés autant qu'aiguisés de Javert, sera un chemin de croix.

"Composé bizarre du romain, du spartiate, du moine et du caporal, (...) cet homme était composé de deux sentiments très simples et relativement très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer, le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la rébellion. (...) Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil du mal. Il était absolu et n'admettait pas d'exception. (...) thumb_largeJavert était d'un caractère complet, ne faisant faire de pli ni à son devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec les boutons de son habit. (...) Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble."

Derrière le souffle de l'aventure - mais une aventure toute humaine - Les Misérables souffre pourtant d'un manque: celui de l'ironie ou, à défaut, d'humour. Dans ce premier tome, une seule et unique saillie drôlatique. Certes, il n'est pas nécessaire de tout passer à la teinture flaubertienne qui se moque des personnages comme des événements pour mieux outré leur ridicule mais le lecteur trouverait sans doute un peu plus de piquant à certains passages s'ils étaient saupoudrée de l'ironie mordante d'un Balzac, d'un Flaubert et plus tard d'un Zola, qui place l'auteur en distance. Victor Hugo, lui, devient vite insistant - pour tout dire, il est lourd - en se faisant moraliste. Livrant son catéchisme comme la mouche agace le coche de la fable, il n'épargne ni la doctrine, ni les bons sentiments qui ensucrent par trop le récit: les affreux ne le sont plus assez (peut-être exception faite des Thénardier), les scènes édifiantes frisent le gnan-gnan. Pire! Hugo se désolidarise de son héros, par des astuces d'écriture parfois trop grosses, et de façon régulière, dans les scènes qui traitent de ses méfaits pour ne s'inviter que dans les moments d'élévation de l'âme vers le juste, le bon, le charitable. Cette démagogie, dénoncée en son temps par Lamartine, allourdit un récit pourtant captivant et riche d'une forme de suspens délectable. Roman réaliste, Les Misérables n'est en rien un roman naturaliste, c'est-à-dire qu'il ne montre qu'une misère d'albâtre (le mot est des frères Goncourt) où les prostituées ne le sont que par attribut, les voleurs que par dénonciation, les méchants que par évocation, les misérables que par l'atmosphère: Les Misérables, ce n'est pas l'horreur poisseuse des pages de Zola, la misère odorante des Goncourt, ce n'est pas la nausée du courant naturaliste, c'est une misère de fiction qui sert de cadre à un message sinon politique du moins moral.

Soit. Le destin de Jean Valjean, ce n'est pas de traverser les douleurs du monde pour améliorer la société; son destin, c'est d'aller plus haut que l'Evêque pour ne pas tomber plus bas que le galérien. Une sorte de promesse faite à soi-même qui fixe définivement le cadre des quatre livres à suivre.

"Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait."

Illustrations: Théodore Géricault, Un naufrage, étude d'homme nu, (vers 1817-1818) Londres, The National Gallery; Pablo Picasso, Nu assis (1905), Paris, Centre Pompidou.

mercredi 12 septembre 2018

ENFIN QUELQUE CHOSE!

ROMAN37, étoiles filantes - Jérôme Attal (2018)

"Paris est ce vieux vampire machin chose qui n'a de cesse d'éblouir la jeunesse. Chaque nouvelle saison, de la chair fraîche de province et du monde entier débarque pour découvrir les terraisses bondées, les boulevards tentaculaires et les rues inédites. Les amitiés éternelles et les amours d'un soir."

Fin de l'été 1937, dans la capitale. Alberto Giacometti, sculpteur, la trentaine, pas vraiment reconnu pour son talent, est blessé lors d'un accident de la route; Jean-Paul Sartre, philosophe de 30 ans, auteurs de deux essais au succès confidentiel, va publier son premier roman. S'exprimant sur la mésaventure de Giacometti, il lâche une phrase lourde de sens qui met l'artiste en fureur. Dès lors, ce dernier n'a qu'une idée en tête: casser la gueule de Sartre. Mais Paris réserve tellement de surprises, dans ces années troublées, que parvenir à ses fins sera sans doute compliqué...

"Mais pourquoi diable tout le monde est si pressé de me voir sortir? Je suis au paradis, ici. Regarde-moi ces nurses aux petits soins! J'en oublie la crasse des trottoirs et l'incertitude des temps. Le voisinage des miséreux et le harcèlement quotidien des soucis. Le succès qui est un peine-à-jouir. Et toutes les petites bêtises et constructions surréalistes à la mode qui n'ont débouché sur pas grand-chose de crucial. Tiens, j'en oublie même la détresse des filles de la nuit. Celles qui optent pour une destinée comme on choisit une paire de collant."

Le Paris de 1937 vu par le prisme de l'effervence d'un scuplteur en mal de reconnaissance, voilà un angle d'écriture assez singulier! Paris, à l'automne 1937, c'est le Paris de l'exposition Internationale des Arts et Techniques appliquées à la Vie Moderne, c'est le Paris de l'affaire Laetitia Toureaux (une jeune femme retrouvée morte dans le métro et soupçonnée d'être un agent de Mussolini), c'est le Paris des crimes d'Eugène Weidmann (le tueur aux yeux de velours, cher à Jean Genet); Paris, en 1937, c'est surtout la fin d'un monde: la fin de la folle insouciance des années 1920, le Front Populaire qui impose une pause aux réformes sociales, la crise politique internationale, le fascisme comme tentation politique. C'est aussi le Paris qui a vu Montmartre céder définitivement la place à Montparnasse dans le duel qui les opposaient pour le statut du phare de la culture moderne, c'est le Paris de Picasso, de Fujita, de Cocteau, de Mauriac. Un Paris qui vit la nuit, danse, rêve et fornique (parfois au lupanar) et s'inquiète le jour.

C'est tout cela que Jérôme Attal parvient à transcrire dans le portrait d'une ville électrique qui ne soupçonne même pas le drame qui se noue en son sein: Alberto Giacometti, le beau parleur fanfaron, veut mettre son poing dans la figure de Jean-Paul Sartre, le discoureur insolent. Exposition internationale paris 1938Avec pas mal d'humour, l'écrivain parvient à trousser une histoire riche, parfois au risque de nous promener malgré nous de détails en anecdotes, mais qui joue, en définitive, une petit musique fort agréable et plutôt digeste.

"Cher monsieur, prononce le lunetier sur un ton paternel, je pense que nous servons un intérêt commun: vous les écrivains, et nous les vendeurs de lunettes. Sans livres, il y a des gens qui n'auront pas l'utilité de porter des lunettes. Et sans lunettes, des tas de gens qui ne pourraient pas lire de livres. Dans ces circonstances, nous sommes dans l'obligation de nous accorder une confiance mutuelle et d'avancer main dans la main. (...) Eh bien, faites-moi  confiance pour votre titre! Avez-vous pris connaissance des romans qui sont sortis récemment? Plaisir d'amour, Les jeunes filles, ça, ce sont des titres enchanteurs! Qui invitent au divertissement, à la lecture. Et vous, vous nous sortez quoi? La Nausée... Je ne suis pas certain que dans cette pièce le plus philosophe des deux ce soit vous. La Nausée? Mais non pardi! Pourquoi pas Beurk ou Le vomi pendant qu'on y est?"

Parolier de Johnny Hallyday, Vanessa Paradis, Eddy Mitchell, mais aussi scénariste, auteur et compositeur, Jérôme Attal n'en est pas moins écrivain (16 romans divers et une bonne dizaine de nouvelles à son actif), un écrivain qui ne cherche ni à faire du style pour faire original, ni à envahir son récit par un excès de description. Et pourtant, l'ambiance est là - et assez réussie, l'humour est là - mais assez subtil, voir parfois poétique, et l'ensemble est franchement agréable.

"Dans le hall, il y avait un ascenseur et pas une simple échelle comme dans son atelier. Et puis un tapis rouge qui couvrait les escaliers au moins jusqu'aux deux premiers étages. Si, même en jetant un oeil dans le local à ordures, il avait surpris un chat s'amuser mollement avec le cadavre d'une souris, c'eût été un chat avec de l'instruction."