Disjecta membra

mardi 18 juillet 2017

L'ESPOIR S'ENVOLE DEJA

AFFICHELes inconnus dans la maison - Henri Decoin (1942), avec Raimu (Maître Hector Loursat de Saint-Marc), Juliette Faber (Nicole Loursat), Jean Tissier (Ducup, juge d'instruction), Jacques Baumer (Rogissart, procureur de la République), Noël Roquevert (Binet, commissaire de police), André Reybaz (Emile Manu), Marcel Mouloudjy (Ephraïm / Amédée Luska), Marc Dolnitz (Edmond Dossin), Jacques Denoël (Marcel Destrivaux), Pierre Ringel (Daillat), Tania Fédor (Mme Dossin), Héléna Manson (Mme Manu), Jacques Grétillat (Le Président des Assises), Gabrielle Fontan (Fine, la bonne de Loursat), Raymond Cordy (L'huissier du tribunal), Paul Barge (Le gardien de prison), Martine Carol (Une spectatrice aux Assises), Pierre Fresnay (Le narrateur)...

Moulins, 1940, dans le quartier bourgeois de la cathédrale, une grosse et froide averse sévit depuis la tombée de la nuit. Il est 23h15, Hector Loursat de Saint-Marc dîne, silencieux, en compagnie de sa fille présumée, Nicole. Depuis 20 ans, Hector Loursat, avocat de renom, a sombré dans l'alcool et n'exerce plus son métier. Depuis 20 ans que sa femme est partie sans prévenir, Hector Loursat est une épave indifférente à tout. Mais cette nuit là, à minuit, Maître Loursat est tiré de son hébétement par un coup de feu tiré dans sa maison: alors qu'il aperçoit une silhouette quitter les lieux, il découvre, au grenier, le corps d'un inconnu, mort assassiné. Très vite, l'enquête conduit à Emile Manu, le prétendant de Nicole qui, jurant son innoncence, demance à Maître Loursat de le défendre...

Réalisateur prolifique de la France des années 1930, 1940 et 1950, Henri Decoin est passé à la postérité cinématograhique pour son grand sens de l'image et de la mise en scène, et pour des films comme Abus de confiance, Premier rendez-vous, Entre onze heure et minuit, La vérité sur Bébé Donge ou Razzia sur la chnouf. ENQUETESachant sublimer des scenarii simples quoi qu'efficaces par son sens de la photographie et du jeu, Decoin est avant tout un créateur d'ambiance et un talentueux réalisateur qui a su utiliser le meilleur et le plus fort de ses comédiens.

Réalisé avec les crédits allemands de la Continental-Films d'Alfred Creven, Les inconnus dans la maison est tourné en pleine Occupation dans les studios parisiens de la Tobis Klanfilm Eurocord. Si Henri Decoin a été peu inquiété à la Libération, son film dut essuyer les foudres de la censure qui, en 1947, fit changer le prénom du personnage joué par Marcel Mouloudjy en Amédée Luska, le prénom original d'Ephraïm prêtant à une confusion antisémite. Raimu, décédé, n'ayant pu effectuer la post-synchronisation, Mouloudjy a donc deux prénoms dans la version finale disponible de nos jours.

Côté scenario, du simple mais de l'efficace: d'abord Georges Simenon, auteur du roman dont est tiré le film, talentueux écrivain qui sait ciseler ses personnages et dépeindre la province comme personne; PLAIDEensuite  Henri-Georges Clouzot qui adapte le roman et qui, la même année avec son Assassin habite au 21, se rêvelera un maitre du suspens policier au cinéma.

Mais le principal intérêt de Les inconnus dans la maison, au-delà d'une intrigue solide et d'une ambiance captivante, c'est l'interprétation de Raimu. Son Hector Loursat, blasé, indolent, insensible tant à sa propre fille qu'au crime qui a eu lieu chez lui, se révèle inquietant, désabusé et froid, d'une efficacité redoutable qui égale ses performances de L'étrange monsieur Victor et L'homme au chapeau rond.

Rendu brillant par le quator Simenon-Clouzot-Decoin-Raimu, Les inconnus dans la maison est l'histoire d'un homme qui découvre une vérité qu'il n'avait jamais soupçonnée et qui affronte, dans un combat silencieux, la mesquinerie des familles, la scelérité d'une justice qui tient absolument à trouver rapidement un coupable et les frasques d'une jeunesse en rupture avec la bourgeoisie familiale.

Bon sujet, écriture pointue, interprétation efficace... bref, un bon film.


mercredi 12 juillet 2017

VIVRE SON RÊVE, C'EST MERVEILLEUX

AFFICHELe miroir à deux faces - André Cayatte (1958), avec Michèle  Morgan (Marie-José Tardivet), Bourvil (Pierre Tardivet), Gérard Oury (Docteur Bosc), Sylvie (Mme Tardivet mère), Elisabeth Manet (Véronique Vauzange), Ivan Desny (Gérard Durieu), Jane Marken (Mme Vauzange mère), Georges Chamarat (M. Vauzange père), Carette (Albert Benoit), Georgette Anys (Margueritte Benoit), Pierre Brice (Jacques), Sandra Milo (Ariane), Renée Passeur (La patiente excentrique), Marcel Pérès (Le bistrotier), Hubert de Lapparent (L'employé des petites annonces), Jacques Marin (Un collègue de Pierre), Bruno Bapl (Un collègue de Pierre), Yves Barsacq (Le concierge de l'école), Robert Rollis (Le stewart), Lisa Jouvet (L'hôtesse de l'air)...

Par une nuit ordinaire, un homme se rend dans un poste de police pour se dénoncer: il a commis un meurtre. C'est Pierre Tardivet, professeur de mathématiques jusque là sans histoire. Devant le commissaire, il raconte: dix ans auparavant, en 1948, il voulait se marier et avait fait publier une petite annonce. Se méfiant des filles trop jolies, il jette son dévolu sur Marie-José Vauzange, une disquaire au visage ingrat mais aux rêves intacts. A l'occasion des fiançailles de Véronique, la jolie et pétillante soeur de Marie-José, pour consoler la tristesse de cette dernière, Pierre se déclare. Dix ans plus tard, Pierre croise le docteur Bosc, chirugien esthétique qui lui propose de transformer le visage de sa femme: il s'y oppose, Marie-José décide de passer outre l'avis de son mari...

Artiste interdit de production par le comité d'Epuration, André Cayatte est célèbre pour ses films de société comme Mourir d'aimer avec Annie Girardot ou Les risques du métier avec Jacques Brel. LAIDEAvec Le miroir à deux faces, le réalisateur offre une vision sombre du mariage qui place la femme au niveau de servante de la famille et qui, par un petit miracle esthétique, entre dans une nouvelle vie. Il permet aussi à Bourvil d'endosser un de ses meilleurs rôles dramatiques, loin des benêts comiques qu'il campait jusque là, et qui s'était révélé en 1956 dans La traversée de Paris et dans Les misérables de Jean-Paul Le Chasnois, deux films avec Jean Gabin. Bourvil gardera dès lors cette double étiquette même si les rôles de comédie seront très nombreux dans sa carrière, exception faite d'Un drôle de dimanche et du célèbre Cercle rouge. Face à lui, une Michèle Morgan sublime et très convaincante, actrice alors au sommet de sa gloire qui, de Le quai des brumes ou Remorques, de Sacha Guitry à René Clair, est à l'époque sur tous les écrans.

Coupé en deux époques, Le miroir à deux faces montre comment une jeune fille disgracieuse mais sensible, intelligente, romantique et rêveuse se laisse prendre à l'amour et connaît la déception de vivre coincée entre un mari râleur, buté, pingre et parfois mesquin, une belle-mère difficile et deux gosses qui l'occupent quotidiennement, coincée donc dans une vie rangée où BELLEle confort ménager remplace les rêves d'évasion, la culture et où les sentiments de Pierre frôlent la goujaterie, où tout finalement est laideur, déception, où tout ment.

Entre eux deux, Gérard Oury, co-scénariste, habitué des caméras (ici son 25e rôle),  en médecin mi-marron, mi-passionné fort convaincant et qui, anectode au passage, fait ici la connaissance de Michèle Morgan qui deviendra sa compagne l'année suivante.

Loin d'être une comédie, malgré le talentueux numéro de Bourvil en homme pris de boisson, Le miroir à deux faces est un film efficace et agréable, peut-être un rien hésitant et n'allant pas au bout des choses: on aurait sans doute préféré que la nouvelle vie de Marie-José soit mieux exposée et les dix premières années de son mariage avec Pierre plus concentrés afin de mieux mettre en avant le thème principal de ce film: l'apparence du bonheur est, aussi, le bonheur des apparences.

A découvrir.

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mercredi 5 juillet 2017

J'AIMERAIS CROIRE QUE VOUS ÊTES HEUREUSE

DVDAimez-vous Brahms... - Anatole Litvak (1961), avec Ingrid Bergman (Paula Tessier), Yves Montand (Roger Desmaret), Anthony Perkins (Philip Van der Besh), Jessie Royce Landis (Theresa Van der Besh), Pierre Dux (Maître Fleury), Michèle Mercier (Maisie 3), Jackie Lane (Maisie 1), Jean Clark (Maisie 2), Diahann Caroll (La chanteuse), Jean Ozenne (Un invité chez les Van der Besh), Uta Taeger (Gaby, la bonne de Paula), Germaine Delbat (L'ouvreuse, salle Pleyel), Henri Attal (Un spectateur à Pleyel), Dominique Zardi (Un spectateur à Pleyel), Marcel Achard (Un client de l'Epi Club), Yul Brynner (Un client de l'Epi Club), Jean-Pierre Cassel (Un danseur à l'Epi Club), Sacha Distel (Un client à l'Epi Club), Maurice Druon (Un client à l'Epi Club), Moustache (Un danseur à l'Epi Club), Françoise Sagan (Elle-même, à l'Epi Club)...

Paris, 1960. La nuit tombe sur la place de la Concorde, les rues se remplissent, le trafic de densifie, c'est l'heure où Paula Tessier quitte son atelier de décoratrice d'intérieur. A quarante ans, elle mène une vie bourgeoise et mondaine, assez rangée, avec Roger Desmaret, vendeur de tracteurs en gros, dont elle est l'amante depuis 5 ans. Ce soir-là, anniversaire de leur liaison, Roger téléphone à Paula: il est pris par ses affaires et doit annuler leur dîner; une habitude. Quelques jours après, Paula se rend chez Theresa Van der Besh dont elle doit refaire l'appartement: elle y croise Philip, étudiant en droit de 25 ans, qui tombe immédiatement amoureux d'elle. Plus réticente, Paula essaye de résister aux multiples tentatives de Philip pour la conquérir...

Tiré du roman du même nom de Françoise Sagan publié en 1959, Aimez-vous Brahms... est la troisième adaptation d'un roman de l'écrivain à l'écran, après Bonjour tristesse et Un certain sourire en 1958, trois films réalisés par des américains, celui-ci constituant le préféré de l'auteur. DANSEPeu de choses sont changées de l'histoire originale, une histoire très Sagan: le coup de foudre d'un homme pour une femme qui n'est pas libre mais pas heureuse et les hésitations d'une femme triste entre le tumulte d'un passion et le confort d'une vie, certes incomplète, mais dont elle a l'habitude. En revanche, le rythme donné par Anatole Litvak peut laisser perplexe: beaucoup de dialogues, peu de scènes d'action - d'accord, l'histoire s'y prête peu - et justement on aurait pu souhaiter que, en adaptant le roman, le scénariste cherche à retravailler le déroulement de l'action pour la ramasser au lieu de l'étendre à deux heures parfaitement répartie: moitié la séduction, moitié la liaison. D'ailleurs, dans son autobiographie, Ingrid Bergman laisse entendre qu'elle le trouve le scenario un peu mou et que l'ambiance du roman de Françoise Sagan y est dilluée, y perd de sa substance.

Est-ce à dire que cette version d'Aimez-vous Brahms... est à réserver aux seuls adorateurs de Françoise Sagan? Non pas. D'abord, le coeur de l'histoire est bien rendu, déshabillé de sa fibre existentialiste en effet, mais très clairement exposé: Roger est un homme à femmes, il aime séduire les jeunes filles, paraître jeune, vivre jeune alors que Paula, JEUNEpourtant libre, n'a pas envie de tromper son amant et, de ce fait, se complait dans une solitude qui la rassure mais ne la satisfait pas. Ensuite, l'histoire en elle-même est digne de la Sagan des premiers temps: la critique américaine ne s'y est pas trompée qui a complètement assassiné le film, par conséquent le public le boudant. L'histoire était immorale pour les Etats-Unis encore marqués par 8 années de présidence Eisenhower: une femme d'âge qui vit maritalement avec un homme à femmes et qui s'éprend - et pas que platoniquement! - d'un garçon qui pourraît être son fils, voilà de quoi choquer le puritanisme conservateur. Si ce thème nous semble un peu délavé au XXIe siècle, il ne faut pas oublier que le scandale Sagan depuis Bonjour Tristesse en 1954 est de créer un remue-ménage dans la bien-pensanse bourgeoise française et la réception de ce film est bien la preuve que sa modernité faisait mouche au-delà de nos frontières.

Enfin, on aimera ce film parce qu'il donne une ambiance typique du Paris de la fin des années 1950 (petit moment Léo Ferré) et de sa classe bourgeoise qui ignore encore que, dans quelques temps, la jeunesse fera - ou tentera - exploser les frontières de classes consacrées par une France gaullienne dans laquelle elle ne se reconnaîtra pas. VIEUXOn l'aimera aussi pour son casting, au-delà d'une Ingrid Bergman, splendide en Christian Dior et qui sait nous toucher intimement, d'un Yves Montand merveilleusement doué en amant insupportable, et d'un Anthony Perkins fort crédible en jeune amoureux de femme mâture: une série de petits rôles tenus par les meilleurs seconds rôles du cinéma français de l'époque et la présence fort charmante de célébrités, figurants dans la scène de boite de nuit, dont Yul Brynner, Sacha Distel, Jean-Pierre Cassel, Marcel Achard et Maurice Druon, et, dans son propre rôle, en clin d'oeil, Françoise Sagan elle-même.

N'oublions pas la musique de Johannes Brahms, très présente, dont le devenu incontournable 3e mouvement de la symphonie n°3 en fa majeur Opus 90, adapté à l'envi par Georges Auric, dont Yves Montand tirera une chanson promotionnelle sur des paroles de... Françoise Sagan.

Nommé pour la palme d'or à Cannes en 1961, récompensé pour Anthony Perkins lors du même festival, Aimez-vous Brahms... est une curiosité assez agréable mais loin d'être parfaite que l'on découvrira pour l'amour de Sagan, de Paris et pour l'amour de l'amour.

"Toujours, ça n'existe pas."

mercredi 28 juin 2017

L'ENNUI ET LA SOUFFRANCE

LIVREA la recherche du temps perdu. / V. La prisonnière - Marcel Proust (1923)

"Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j'étais resté préoccupé de l'emploi de son temps."

Paris, automne 1900. Ses parents étant absents pour plusieurs mois, le narrateur de La recherche invite celle qu'il aime, Albertine Simonet, à vivre chez lui dans l'appartement familial. Très vite, le garçon - alors âgé de 21 ans - est partagé entre son désintérêt pour sa compagne dont la présence, l'absence de culture et les manières peu artistocratiques, le lassent d'emblée, et une jalousie maladive qui le conduit à souhaiter enfermer Albertine dans sa chambre et à souffrir de ses sorties, au point de prêter les comportements les plus invraisemblables à la jeune fille ou d'espionner sa vie pour en connaître les moindres détails. Epuisé par ces deux sentiments, il s'attire en retour les bouderies de son amie qu'il devine malheureuse...

"D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque jour elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu'elle excitait chez les autres, quand l'apprenant je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement."

Suite immédiate de Sodome et Gomorrhe, La prisonnière constitue une sorte de respiration dans le récit de la vie du jeune adulte mondain qu'est le narrateur. En effet, le récit se concentre sur quelques mois de l'automne 1900 et de l'hiver 1901 au lieu d'aller à grands pas comme les volumes précédents. D'entrée, on comprend que les choses se briseront, inexorablement, entre le narrateur et Albertine, contraintes qu'elles sont par la jalousie, immédiate et incontrôlable, d'un homme qui est convaincu des tentations homosexuelles de son amie.

Car ce que redoute le narrateur, ce n'est pas vraiment qu'Albertine le quitte pour un autre homme, moins maniéré, moins souffreteux, moins sensible, moins bourgeois, c'est qu'elle reste avec lui par convention sociale et qu'elle demeure fondamentalement, intimement, immuablement l'objet de désirs coupables pour son amie Andrée, pour Esther Lévy, une camarade de vacances, ou pour Mlle Vinteuil, fille du professeur de piano du narrateur. LESBBref un délire d'invention, une fièvre vorace qui usent jusqu'aux moelles le sentiment, déjà ruiné par la proximité quotidienne d'Albertine, dont le garçon s'était pourtant senti envahi alors qu'il avait fait la connaissance de la jeune fille (voir A l'ombre des jeunes filles en fleurs).

"Ce qui nous attache aux êtres, ce sont ces mille racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain; c'est cette trame continue d'habitudes dont nous ne pouvons nous dégager. De même qu'il  y a des avares qui entassent par générosité, nous sommes des prodigues qui dépensent par avarice, et c'est moins à un être que nous sacrifions notre vie, qu'à tout ce qu'il a pu attacher autour de lui de nos heures, de nos jours, de ce côté de quoi la vie non encore vécue, la vie relativement future, nous semble une vie lointaine, plus détachée, moins intime, moins nôtre."

Après deux volumes où les récits de mondanités dominaient, Marcel Proust livre avec La prisonnière un entre-deux, une confession profonde, le récit d'un être à la fois déçu et rongé d'etre désaimé. On ne s'amuse pourtant pas à suivre les méandres tracassiers de ce garçon encore jeune qui déjà est revenu de sa passion, qui aura toujours préféré l'idée à la chose: il souffre, le lecteur pourra, au choix, le plaindre, le moquer ou le blâmer. Et c'est là que l'écrivain réussit son tour: La prisonnière est le volume de La Recherche... qui compte, jusque là, le plus de jolis passages, de belles pages qui touchent juste.

Confus dans ses sentiments, le narrateur décide de fuir et se réfugie chez les Verdurin, couple de nuisibles dont le salon est un passage obligé de la bonne société des Guermantes et des parisiens qui sont de leur cercle. Odieuse, cruelle et méchante, Mme Verdurin est de ces personnages insupportables de bêtise tout autant qu'elle est admirable de mauvais fond, capable de manoeuvres dont la mesquinerie est à la rouerie ce que le fumier est à une jolie fleur, c'est-à-dire la pourriture sur laquelle elle prospère.

Ainsi, lors de cette soirée de bonnes âmes chez les Verdurin, entre deux propos sur l'art (les toiles d'Elstir, la musique de Vinteuil, l'écriture de Bergotte...), le narrateur assiste-t-il à l'assassinat du Baron de Charlus, assassinat moral ourdi par Mme Verdurin qui s'offusque, enragée par son désir de dominer son petit monde, d'en être à la fois le gouvernement et la loi, des relations sensuelles du Baron avec le jeune musicien Morel. Détruit intimement, Charlus est à la double peine: il s'est fait repousser vertement au su et au vu de ses intimes, qui plus est par un jeune homme qu'il admirait autant pour son physique que son talent. CARTEToute honte bue, Charlus fera dès lors figure, dans le Monde, du vieux débauché qui a voulu violer un artiste de 40 ans son cadet et qui s'est fait chasser d'un des salons les plus prisés de Paris.

"L'assiduité aux mercredis faisait naître chez les Verdurin une disposition opposée. C'était le désir de brouiller, d'éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les mois passés à La Raspelière, où l'on se voyait du matin au soir. M. Verdurin s'y ingéniait à prendre quelqu'un en faute, à tendre des toiles où il pût passer à l'araignée sa compagne quelque mouche innocente. Faute de griefs on inventait des ridicules. Dès qu'un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant les autres, on feignait d'être surpris qu'ils n'eussent pas remarqué combien il avait toujours les dents sales, ou au contraire les brossât, par manie, vingt fois par jour. Si l'un se permettait d'ouvrir la fenêtre, ce manque d'éducation faisait que le Patron et la Patronne échangeaient un regard révolté. Au bout d'un instant Mme Verdurin demandait un châle, ce qui donnait le prétexte à M. Verdurin de dire d'un air furieux: "Mais non, je vais fermer la fenêtre, je me demande qui est-ce qui s'est permis de l'ouvrir", devant le coupable qui rougissait jusqu'aux oreilles. On vous reprochait indirectement la quantité de vin qu'on avait bue. " Ca ne vous fait pas mal? C'est bon pour un ouvrier." Les promenades ensemble de deux fidèles qui n'avaient pas préalablement demander son autorisation à la Patronne, avaient pour conséquence des commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades."

Roman sur la jalousie, les jalousies, sur l'envie et les détours de la méchanceté, La Prisonnière n'est plus, comme les volumes qui le précèdent, le récit d'une société de classe finissante, mais bien la chronique d'une cassure plus intime.

"La jalousie n'est jamais qu'un inquiet besoin de tyrannie appliqué aux choses de l'amour."

mercredi 21 juin 2017

LE COEUR ENSEVELI DANS CETTE ALLEGORIE*

LIVREVilla Kérylos - Adrien Goetz (2017)

"Le grec ancien est une langue qui s'apprend très lentement et qui s'oublie très vite."

1956, à Nice. Achille Leccia, soixante-dix ans, revient dans la villa où il a grandi: la villa Kerylos, construite au début du XXe siècle par Théodore Reinach, un érudit féru de Grèce antique. A l'époque de la construction, la mère d'Achille était employée dans la maison du voisin des Reinach, l'ingénieur Gustave Eiffel, et c'est avec l'appui de Théordore que le garçon a échappé à son milieu, s'est cultivé et construit, en s'installant à Kerylos. Ce retour dans le lieu de son enfance a deux motivations pour lui: retrouver la couronne d'Alexandre le Grand que Reinach avait dissimulée, après son vol par Achille, quelque part dans la villa, et retrouver la trace d'Ariane, la belle jeune femme qu'il a poussée à l'adultère dans les murs de Kérylos...

"Les villas à cette époque, les autres, sont époustouflantes et étouffantes, on se cogne dans les meubles, on mélange des buffets à balustres et des chaises dorées plus ou moins Louis XVI capitonnées comme de vieilles mondaines. Les couleurs sont agressives, fuchsia, vert Empire, bordeaux, elles se détachent sur un fond brou de noix qui est le même que celui des préfectures et des mairies. Certaines sont des cavernes, sombres et mordorées, avec des abat-jour qui froufroutent dans tous les coins, des passementeries, des globes remplies d'oiseaux des îles empaillés, des boîtes à thé en laque du Japon et des paravents Coromandel, d'autres sont des robes de mariée, où tout est Louis XV, blanc sur blanc, coiffées de lustres bourdonnants de cristaux. La société locale passe des unes aux autres avec une certain écoeurement. L'odeur des lampes à pétrol monte à la tête. Même les cambrioleurs se lassent, ils n'emportent que les bijoux, et encore, en méfiant du plaqué or et de la verroterie. A Kérylos, le visiteur respire, le regard est porté au loin. On se réveille dans des chambres où le soleil entre, le blanc pur joue avec l'ocre des pierres, la mer est découpée en grands rectangles. Cela sent le sel, les draps frais et amidonnés, l'huile d'olive et la résine. Il n'y a aucune raison d'être malheureux."

Spécialisé dans l'histoire de l'art, Adrien Goetz a donné également dans la littérature policière: Villa Kérylos hérite d'une forme hybride. Inspiré d'une authentique demeure construite il y a plus de cent ans aux abords de Nice sur le modèle d'une villa de la cité grecque de Délos, ce voyage intérieur est, en réalité, à la fois une quête façon Aiguille creuse (retrouver un objet sacré et volé) autant qu'un chemin dans l'adolescence et les souvenirs, chemin jalonné par autant de stations que la villa compte de pièces. florent_manaudou_lagerfled_numero_mag_2015A vrai dire, c'est surtout une invitation au voyage, un prétexte d'écrivain érudit pour évoquer un lieu (Kérylos), une culture (la Gréce de l'époque hellenistique), un monde (la bonne société de la Belle Epoque), le tout avec un léger parfum de Proust, de philosophie et de freudisme.

"A quinze ans, j'avais envie de ressembler à un athlète antique. La seule oeuvre d'art qui m'intéressait, c'était moi-même. (...) Tous les soirs, j'étais dans la mer, je voulais des muscles comme ceux de l'Héraklès des grands livres d'images de la bibliothèque. (...) J'étais grec, je devais le prouver. L'âme grecque, c'était d'abord le corps. (...) Je crois que j'avais conscience d'être beau et bien fait, grands yeux noirs et sourire de camelot, mèche plaquée sur le front, je comptais tirer de cela le meilleur parti possible pour réussir dans la vie. Je me suis acheté des lunettes. Car j'avais conscience également de mon intelligence. (...) Je nageais bientôt en récitant mes déclinaisons, les conjugaisons des verbes difficiles, les fameux verbes en mi, un des écueils de la grammaire grecque, je remontais à la cuisine ou la petite Justine qui m'aimait bien me faisait griller une entrecôte, et je passais au jardin, récitant toujours, pour soulever des sacs de sable et faire des pompes."

Certes bien écrit, Villa Kérylos nous trimballe pourtant dans une ambiance assez terne malgré le bleu de la mer, le blanc des bâtiments, les formes des statues, les masses bigarées des mosaïques, la musique des jeux d'eau etc. etc. Pour etre franc, ce roman restera hermétique au lecteur qui n'entend rien à la culture grecque classique et à qui échappe les notions de Beau, d'art et de culture. Qui plus est, l'action y est quasi inexistante et les protagonistes semblent traîner avec eux une nonchalance qui frôle l'ennui ou la neurasthénie, en tout cas qui confère à l'ouvrage un rythme vraiment lent et qui nuit à notre enthousiasme pour ces pages d'un bonheur auquel, au final, on a du mal à croire tant il semble insipide.

A la fois remarquable et fade, Villa Kérylos trouvera sans nul doute son public mais un public qui se prête à l'introspection, à la fiction culturelle, aux chroniques singulières d'un monde isolé et étanche dont la clef ne nous est pas facilement donnée dans ces pages pourtant écrites avec talent. A découvrir certes, mais sans urgence.

Illustration: Florent Manaudou pour Numero Magazine, photographié par Karl Lagerfeld (2015)

* tiré de Charles Baudelaire, Un voyage à Cythère, in. Fleurs du mal (1855)

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