Disjecta membra

mercredi 15 mai 2019

LE PLUS SEUL DE LA TERRE

AFFICHELe dernier empereur - Bernardo Bertolucci (1987), avec John Lone (Puyi, empereur de Chine), Peter O'Toole (Reginald Johnston, précepteur de l'empereur), Joan Chen (Wah Rong, impératrice de Chine), Wu Jun Mei (Wen Xiu, première concubine impériale), Victor Wong (Chen Pao-Shen, le directeur de la prison), Ryuichi Sakamato (Masahiko Amakasu, officier japonnais et directeur de l'association cinématographique du Mandchoukouo), Maggie Han (Yoshiko Kawashima, dite Joyau de l'Orient, princesse mandchou et espionne japonnaise),  Ric Young (l'interrogateur), Cary-Hiroyuki Tagawa (Chang), Lisa Lu (Cixi, impératrice douairière), Fan Guang (Pujie, le frère de Puyi), Hideo Takamatsu (Takashi Hishikari, général japonnais)...

Juin 1950, à la frontière sino-soviétique: un train de prisonniers politiques arrive de Mandchourie. Parmi eux, un homme seul: Puyi, empereur de chine déchu, qui doit être jugé par le pouvoir maoiste comme criminel de guerre. Novembre 1908, à Pékin, dans la Cité interdite: l'impératrice douairière Cixi fait venir à elle son neveu de trois ans, Puyi. L'empereur Guangxu de Chine s'est éteint la veille et, avant de mourir à son tour, Cixi nomme l'enfant empereur de Chine. Eduqué comme il se doit, selon l'étiquette féodale de la dynastie Qing, l'enfant grandit dans un monde étrange peuplé d'eunuques, de femmes aristocrates et de serviteurs silencieux, révérencieux et obéissants. Adolescent, il est pris en main par un nouveau précepteur: l'écossais Reginald Johnston qui répond aux goûts de l'enfant pour le monde et les moeurs occidentales. Mais très vite, Puyi s'aperçoit qu'il n'a aucun pouvoir et qu'il est prisonnier de la Cité interdite. En réalité, depuis 1911, le gouvernement de la régence a abdiqué en son nom l'ensemble de ses pouvoirs. Perdu, entretenant un rituel désuet et vide de tout sens, Puyi ne rêve que de s'évader. L'occasion lui en est donnée en 1924 quand, sous la menace du nouveau pouvoir, il est expulsé. Devenu prince mondain, il se tourne petit à petit vers le Japon qui voit en lui une marionnette utile pour son dessein d'expansion coloniale...

Onzième film du réalisateur italien Bernardo Bertolucci, Le dernier empereur est certainement l'un de ses plus connus, avec Le dernier tango à Paris et 1900, sans doute en raison de l'avalanche de prix que cette grande fresque historique a reçu, comptant pas moins de 28 récompenses pour 39 nominations à travers le monde. Grande fresque donc (2h45 dans sa version cinématographique, 3h20 dans sa version longue initiale) qui se penche sur une période, un pays et un personnage fort peu connus du grand public, en occident du moins: la Chine - puis le Mandchoukouo - des années 1910 à 1945 à travers le destin singulier et surprenant d'Aisin Gioro Puyi, dernier empereur de la Chine féodale, qui fut également prisonnier politique de la République chinoise, play boy mondain dans la concession japonaise de Tianjin, empereur fantoche du Mandchoukouo et enfin prisonnier en rééducation dans la chine communiste de Mao. PETITAutant dire un sujet délicat qui oblige à beaucoup de parenthèses pédagogiques et de détails narratifs propres à faire comprendre au spectateur la complexité d'une histoire qu'il ne connait sinon pas, du moins fort peu.

Mais c'est sans compter sur le talent de Bertolucci et de ses scénaristes qui se basent exclusivement sur l'histoire de Puyi: enfermé dans la Cité interdite pendant 16 ans, l'empereur est tenu à distance des remous historiques que connait son pays, tout autant que le spectateur qui, découvrant l'intimité d'une vie impériale isolée, n'éprouve pas le besoin de comprendre les méandres de la grande histoire pour saisir le tragique du destin qui se joue sur l'écran. Seule la partie narrant l'accession de Puyi au trône impérial du Mandchoukouo, sous mandat japonnais, mériterait des éclairages historiques qui, peut-être font légèrement défaut mais dont la quasi absence n'empêche nullement ni la compréhension, ni l'intérêt, d'autant que cette époque n'est que le prélude à un nouvel épisode de solitude, celle du camp de réapprentissage communiste. Bref une parenthèse entre deux isolements.

Car c'est bien tout l'objet du Dernier empereur: la solitude d'un homme (enfant, adolescent puis adulte) et la dichotomie qui s'impose peu à peu à son esprit entre le faste coloré et rigide d'une étiquette hyper codifiée, ces rites immuables et monolithiques, et la réalité du monde. La Cité interdite de Puyi n'est qu'un théâtre sans public et lui-même se découvre n'être qu'un symbole, mais un symbole utile pour la domination des eunuques et de l'aristoctatie du palais qui spéculent, volent et profitent matériellement. O TOOLToute une vie d'homme dans l'illusion de l'utilité, toute une vie d'homme maintenue dans un monde qui ne le prépare pas à la violence de la société des hommes: inadapté à tout, arrogant par éducation, hautain par formation, altier par moeurs, Puyi ne sait qu'une chose, c'est qu'il est fait pour être servi, pour décider et imposer. Capricieux et méprisant, sans doute, mais comme l'est un empereur qui, dès l'âge de 3 ans, a été considéré comme le centre absolu de tout. Or, ce monde dans lequel Puyi a grandi n'existe plus à partir de 1912, c'est-à-dire quand il a 6 ans. Pour autant, l'illusion lui en a si parfaitement été donnée et si longtemps qu'arrivé à l'âge de 20 ans, l'homme est creux, vide, seul et pourtant convaincu qu'il est la grandeur même: un déraciné perpétuel; une incompréhension fatale et permanente, orchestrée par les hommes et l'Histoire.

Très beau film, clair et généreux, qui brille par la grandeur et la beauté de ses costumes (et coiffures!) et ses décors très travaillés, Le dernier empereur mérite bien les récompenses qui lui furent decernées en 1988 - dix récompenses par l'académie du cinéma italien (dont film, réalisateur, costumes, décors et photographie), le César du meilleur film étranger, trois Golden Globes (dont meilleur film et réalisateur), trois BAFTA (dont meilleur film) et enfin neuf Oscars (dont film, réalisateur, costumes, décors et photographie), et ne laissera personne indifférent.

Une grande oeuvre.


mercredi 8 mai 2019

LE RETOUR A LA BÊTE

LIVREDarquier de Pellepoix et l'antisémitisme français - Laurent Joly (2002)

Octobre 1978, le magazine L'express publie, sous le titre "A Auschwitz, on n'a gazé que les poux", un entretien avec Louis Darquier de Pellepoix, 81 ans, ancien champion politique de l'extrême droite antisémite et ancien Commissaire Générale à la Question Juive de Vichy, alors réfugié dans l'Espagne de Franco depuis sa condamnation à mort et à la dégradation nationale en 1947. Chef de file du racisme nationaliste français dans les années 1930, virulent opposant politique à Léon Blum au moment du Front Populaire, agitateur devenu populaire au moment du 6 février 1934, officiellement organisateur des rafles de juillet 1942, Louis Darquier de Pellepoix fait figure aujourd'hui de politicien fallot et de Collabo que la postérité a, étrangement, placé au  second rang derrière des figures comme René Bousquet, Pierre Laval ou Jacques Doriot. C'est ce parcours que Laurent Joly, historien spécialisé, nous raconte...

"Ne laissant aucune postérité politique ou intellectuelle, inspirant mépris et rejet, Darquier de Pellepoix incarne dans toute sa crudité ce personnage familier de la vie politique d'avant 1944 qu'est l'activiste antisémite. (...) Obsédé par la dégénérescence de la race française, Darquier de Pellepoix était persuadé que l'identité profonde de la France réside dans sa terre, le sang qui coule dans les veines de ses habitants depuis des siècles et sa religion. Le racisme constitue le fil conducteur de sa carrière; il explique son nationalisme (racial), son choix de l'antisémitisme comme créneau politique et son ralliement à l'Allemagne nazie."

S'il est très difficile de faire une histoire de la Collaboration en France entre 1940 et 1944 (de la défaite à Sigmaringen), il n'en est pas moins compliqué de raconter l'antisémitisme d'état qui a sévit dans la période de Vichy, tant le sujet est complexe et sa réalité diffuse, pour ainsi dire sournoise, et tant la chappe de silence imposée à la Libération par le général De Gaulle et ses successeurs, a pesé sur la prise de conscience historique de cette part de notre histoire, et ce jusqu'à Jacques Chirac en 1995. En racontant une histoire française par le prisme d'un de ses hommes politiques les plus abjectes, Laurent Joly permet de placer clairement dans les esprits le mal antisémite de la France de l'Occupation, en partant des racines historiques (l'affaire Dreyfus) et politiques (la montée de l'extrême droite à partir de la fin des années 1920).

"Louis Darquier de Pellepoix porte monocle et affecte une allure précieuse d'aristocrate. C'est un déclassé de luxe, instable mais qui a fait quelque fortune. Imbu de son physique avantageux, soignant son apparence, il parle haut et fort, a une haute opinion de lui-même, aime disserter sur ses expériences à l'étranger. C'est l'archétype du cabotin, un trublion en puissance qui rêve de réussir en politique."

Très documentée, cette étude se limite donc au parcours d'un homme, Darquier de Pellepoix, et évite de se perdre dans des explications, enrichissantes au demeurant, mais qui rendrait la compréhension difficile et le propos confus. Ce n'est donc pas une histoire de la Collaboration que nous propose Laurent Joly, encore moins une histoire du Commissariat Général à la Question Juive, mais une histoire de l'antisémitisme à travers l'ascension politique d'un tribun hors pair. EXPRESSAutant dire que cette histoire est volontairement parcellaire mais que, en raison de cette vision spécifique, elle nous éclaire beaucoup.

Surveillé dès 1934 par les Renseignements Généraux, Louis Darquier de Pellepoix s'est fait connaître en prenant la tête d'une association des victime du 6 février 1934. Doué d'une forte intuition politique, il va thésauriser sur l'idée du complot tourné contre les intérêts de la France et s'emparer de l'antisémitisme latent qui baigne la France depuis le début du XXe siècle pour en faire un vrai programme politique. Dans ces années où la France est entourée par 4 pays fascistes, Darquier va très vite mettre de côté le nationalisme autoritaire des pays latins (Italie, Espagne, Portugale) pour embrasser, par conviction plus que par admiration, le fascisme racial hitlérien. Avec l'arrivée au pouvoir de Léon Blum début juin 1936, il se montre à visage découvert, propose publiquement dès le 4 juin - et avec 4 ans d'avance sur Vichy - qu'un statut des juifs soit promulgué par l'état et que les étrangers naturalisés après le 11 novembre 1918 soit déchus de leur nationalité française. Habile manipulateur de la réalité, Darquier s'agite donc contre les juifs: Stavisky en 1934, Blum en 1936 et même les réfugiés allemands qui fuient les persécutions nazies.

"Je ne vois aucun inconvénient à vous dire une fois de plus que je considère le juif qui sert la France comme un Français. Mais, malheureusement, les Juifs sont infiniment plus nombreux qui travaillent contre le pays, qui travaillent à miner les sentiments d'honneur et de justice de la nation française! (...) Car, enfin, n'oubliez pas que pour nous, qui sommes enracinés dans ce pays depuis un millénaire, il n'est pas admissible qu'une race étrangère, organisée en nation errante et admirablement reçue par un peuple trop confiant, puisse s'emparer de tout, y compris du Gouvernement de la nation!" (Conseil de la ville de Paris, séance du 17 juin 1936)

Défenseur autoproclamé des français de souche, fondateur du rassemblement antijuif pour lequel il obtient le soutient d'écrivains comme Louis-Ferdinand Céline et Marcel Jouhandeau, convaincu qu'il faut former la jeunesse française à la lutte contre l'ennemi intérieur, Louis Darquier de Pellepoix est la marionnette idéale pour l'Allemagne hitlérienne: désireuse de diviser le peuple français, elle pousse les antisémites au coup de force anticommuniste, rendant ainsi irréconciliable deux France, même au bord de la défaite.

"Darquier de Pellepoix n'est pas germanophile, il admire simplement l'antisémitisme allemand. (...) En 1937, [ses] liens avec la nébuleuse antisémite nazie attirent l'attention de la Sûreté Nationale. Dans le courant de l'été, une élégante 'Edition spéciale de propagande' de L'Antijuif, qui constitue la première publication non artisanale de Darquier, est diffusée. (...) Ce numéro spécial est consacré à la dénonciation de la guerre juive. Le choix de ce thème rend évident un financement et des directives nazis. DARQUIERUne note, en date du 29 décembre 1937, adressée au ministère des Affaires étrangères, mentionne les relations suivies de Darquier de Pellepoix avec l'Internationale antisémite de Genève (...) qui reçoit ses directives de Julius Streicher, principal théoricien antisémite du IIIe Reich. (...) La finalité des subventions allemandes n'est pas d'encourager des vocations nazies en France, mais de contribuer à affaiblir le pays. C'est pour cette raison que les fonds sont éparpillés entre différentes personnalités."

Pourant isolé au début de l'Occupation, soutien du Maréchal Pétain qui le décore de la Francisque, Darquier est pressenti par les autorités allemandes pour prendre la tête du Commissariat Général à la Question Juive (CGQJ) mais il lui faudra attendre le printemps 1942 pour parvenir au sommet de son ambition politique. Revenu aux affaires le 18 avril, Pierre Laval a bien compris que l'occupation allemande en France a changé de visage: la SS remplace les autorités politiques et militaires et c'est René Bousquet qui négocie avec Carl Oberg, chef tout puissant de la SS et de la Police en France, l'articulation entre les forces françaises et allemandes. Mis sur la touche, Darquier? Très malin, René Bousquet va lui laisser, officiellement, gérer les aspects techniques des rafles prévues pour juillet via le CGQJ.

"Dans l'esprit de Pierre Laval, le CGQJ est un boulet administratif qu'il supprimerait si cela ne tenait qu'à lui: mais il n'ignore pas l'importance accordée par les autorités d'occupation à la question juive. Restant évasif sur ses intentions, il nomme Darquier de Pellepoix pour satisfaire cette exigence allemande. (...) La mission de Darquier de Pellepoix s'inscrit aussi clairement dans le cadre de la Solution finale. Les autorités allemandes attendent de lui qu'il obtienne du gouvernement de Vichy l'adoption de mesures répressives contre les Juifs, comme le port de l'étoile jaune sur l'ensemble de la France. Avant même sa nomination, Darquier discute de ces projets avec les autorités allemandes. Il prévient que Vichy refusera d'imposer le port de l'étoile jaune et qu'il lui faudra une large assistance allemande. (...) Darquier de Pellepoix n'est ni les décideur ni l'acteur direct des arrestations ou des abominables conditions d'internement des personnes arrêtées; c'est pourtant lui qui est officiellement chargé de la direction de la rafle et qui endosse la responsabilité morale."

Animateur d'une émission de propagande antisémite à la radio nationale, proche des milieux antisémites les plus enragés, Louis Darquier de Pellepoix sera démis de ses fonction le 11 février 1944, suite à des doutes sur son autorité réelle et sur des malversations dans l'administration des biens juifs.

Portrait assez complet d'un personnage aujourd'hui peu cité auprès du grand public lorsqu'est évoquée la période d'antisémitisme politique en France, Louis Darquier de Pellepoix par Laurent Joly est un document fort intéressant qui met en lumière comment le racisme a contribué à l'émergence d'un fascisme français qui a trouvé, dans les déportations de Juifs, un aboutissement cruel et criminel.

Salutaire.

mercredi 1 mai 2019

ECRIT AVEC LES HANCHES

ALBUM

Fever - Balthazar (2019)

En 2012, le groupe de pop belge Balthazar, se fait connaître un peu partout en Europe avec l'excellent titre Do not claim them anymore. Tiré de leur deuxième album, la chanson met en avant la signature de la formation: la basse comme ligne de charpente, la guitare, le violon et le mélange de deux voix, celle grave et moelleuse de Jinte Desprez (le brun), celle plus veloutée de Maarten Devoldere (le blond), les deux fondateurs. Leur album suivant, Thin walls, ne tenait pas toutes les promesses envisagées après ce joli coup musical: sombre, teinté de désenchantement, l'album passe presque inaperçu aux oreilles du grand public. Après trois ans d'absence - et une expérience solo pour les deux leaders - Balthazar revient avec de nouveaux membres et livre un album intitulé Fever, titre qui annonce clairement la couleur: un album de sensualité, de sentiments et de déhanchements.

L'opus commence sur une basse lancinante - la carte d'identité de Balthazar, on vous dit - une assez longue introduction et quelques choeurs. C'est Fever, le titre éponyme qui pourrait faire craindre que le coup est manqué: la voix profonde de Jinte Desprez s'élance, le garçon ne retient pas ses "Han!" qui sont sa marque de fabrique sauf que, d'un coup, une ligne de corde presque inquiétante, vénéneuse comme chez Gainsbourg, vénéneuse parce qu'addictive et parfumée, inquiétante parce que presque hitchockienne, une ligne de corde vienne sublimer l'ensemble, relayée par une séquence de percussions apportant un relief savoureux. D'un coup, Fever s'éclaire: une chanson pop colorée de Motown et de Phil Collins, une sorte de chanson efficace comme par miracle - et en fait savamment travaillée - devenant presque entêtante, faisant bouger les pieds, taper les doigts, dodeliner la tête. Ca y est, vous êtes pris!

D'accord, Fever n'est sans doute pas la meilleure chanson de l'album, bien qu'elle soit diablement performante. On retiendra surtout le côté touche-à-tout de Balthazar qui pourtant donne à l'ensemble du disque une homogénéité sans fausse note: Changes, chanson qui sonne Julien Doré avec une basse magique; le groovy Wrong faces qui balance vraiment tandis que Watchu doin' empreinte au rap, à Wax Taylor.

Le hip-hop lent de Phone number ouvre une nouvelle séquence: voix profonde sur lignes mélodiques recherchées, des nappes de cordes soignées comme il faut, une vraie chanson de drague, ou d'instant nocturne. Une chanson entre le remord et l'enflammement, une chanson de tous les possibles, au final. DUOSi Entertainment remporte le prix de l'originalité musicale, presque audacieux et résolument positif, I'm never let you down again est une chanson new-jack contemporain avec des fioritures R&B, un peu vintage dans sa couleur mais, encore une fois, bien réussie.

Troisième partie, Grapefruit, sans doute le meilleur titre de l'album, sous influence électro, quasi années 90: basse têtue, groove irresistible, cordes geignardes et riff de guitare, refrain on ne peut plus simple et d'une redoutable efficacité: très travaillé, au final. Vient ensuite une chanson chorale, Wrong vibration, un rock qui ferait penser aux compatriotes de Balthazar, le groupe Girls in Hawaii, avant que ne débute Roller coaster: ça commence presque comme du Yelle, une pulsation ethnique, une mélodie pas jojo qui fait craindre que ce titre sera le plus faible de l'ensemble. Or pas: encore une fois, Balthazar épice sa recette de cordes (presque Raï) tandis que la guitare se met à sonner tel un cithar. Au final, Roller coaster, avec sa basse rebondissante, s'annonce comme une chanson au-delà du sensuel, une sorte de trans, presque sexuelle et qui met de bonne humeur. La chanson est presque trop courte.

Quand débute le dernier titre de Fever, c'est l'esprit des années 1980 qui semble ressurgir. Est-on chez Cindy Lauper? Chez Peter Gabriel? Du tout! You're so real est un enchantement dès que commence son refrain. Jinte Desprez abuse de sa voix caressante, y ajoute une sensualité virile, le groupe ne renonce à rien ici, pas même au solo de saxo. Et ça fonctionne. You're so real est une chanson pour emballer, tellement cliché qu'on adore.

Album très réussi et très bien mixé, produit avec finesse, Fever est un ensemble où rien n'est à jeter, une belle réussite.

Bravo!

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mercredi 24 avril 2019

AMELIE NOTHOMB EST UNE SORCIERE...

LIVREAinsi philosophait Amélie Nothomb - Marianne Chaillan (2019)

"Décidément, se dit-elle, le paradis est peuplé de personnes aux prénoms fantasmagoriques."

Morte. Amélie Nothomb est morte. Réveillée par une voix douce et inconnue, l'écrivain Belge est au paradis et doit passer devant la commission de répartition qui doit statuer sur son affectation. Se voyant déjà entourée de Stendhal, de Balzac, de Woolf ou de Mishima, l'auteur s'entend dire qu'elle est envoyée parmi les philosophes! Interdite d'abord, Amélie Nothomb fait part de son étonnement quand on lui propose de passer devant un jury qui confirmera la recevabilité en appel de la décision divine. Avec stupéfaction - et force champagne - la romancière assiste au défilé des témoins à charge: Hannah Arendt d'abord, puis Emmanuel Levinas; Cicéron, Sartre et Spinoza dans une querelle à trois voix, et encore Georg Hegel, Jean-Jacques Rousseau, Martin Heidegger; enfin pour couronner Vladimir Jankélévitch et Friedrich Nietzsche, tous le démontrent unanimement: Amélie Nothomb a fait oeuvre de philosophie...

"Lire Amélie Nothomb, c'est s'éveiller à la pensée. Le destin existe-t-il? Peut-on surmonter la fatalité? L'homme écrit-il son histoire? Les textes d'Amélie Nothomb traitent avec légèreté de questions aussi graves que celles-là. Et ces questions-là, mes amis, ce sont des questions de philosophie."

Amélie Nothomb philosophe! Quelle drôle d'idée de la part d'une professeur de philosophie qui s'est déjà penchée en 2013 sur le même sujet au travers des aventures d'Harry Potter. Le projet peut sembler fumeux, d'autant que l'ouvrage promet, en quatrième de couverture, un récit "à la manière de..." qui fait craindre la pire imitation de la part d'une fan. Or pas! Suprise du début à la fin dans cet ouvrage amusant et instructif qui pourra, éventuellement, convertir certains rétifs à la lecture de l'écrivain en question.

L'histoire commence donc de façon incongrue, à la manière de... justement. Amélie Nothomb est morte. Ce n'est pas la première fois, elle y est déjà passée dans Robert des noms propres en 2002 ce qui lui avait valu un Requiem pour une soeur perdue de la part de l'amie chanteuse. Bon, mais cette fois, les choses sont véridiques. Pourtant, la suite est pleine de bizarreries: une cérémonie de répartition qui décide dans quelle section du paradis chacun ira passer l'éternité, des personnages qui portent - ah tiens! - les prénoms de quelques uns des héros de l'oeuvre nothombienne, et une cour d'appel qui doit statuer sur le sort, puisque l'auteur considère qu'il y a erreur, qu'elle n'a pas à aller chez les philosophes. D'ailleurs, le jury doit statuer sur la recevabilité du choix suprême - Nothomb est-elle ou non philosophe - et non trancher si elle est bel et bien un écrivain. Amusant.

"Comme Gide, Amélie Nothomb n'écrit pas seulement pour être lue mais pour être relue. N'est-ce pas pour cela que ses textes sont courts? (...) Ce n'est qu'une question de forme. Peut-être a-t-elle plus que d'autres le souci d'être comprise et elle incarne son concept dans une histoire."

Dans cette fiction initiatique, Amélie Nothomb ne s'exprime pas, tout juste suit-on, par touches, le fil de sa pensée. Elle sirote son champagne pendant que le procès se déroule. Ce sont les philosophes les vedettes, et les romans bien sûr. Ils défilent, nombreux, pas tous mais les plus significatifs d'une oeuvre intime et universelle: les fictions comme Acide sulfurique (2005), Journal d'Hirondelle (2006), Le crime du Comte Neuville (2015), Le fait du prince (2008), Riquet-à-la-houppe (2016), et les autobiographiques Stupeur et tremblements (1999), Biographie de la faim (2004), Ni d'Eve ni d'Adam (2007), Métaphysique des tubes (2000), et La nostalgie heureuse (2013). NOTHOMB03Qu'apprend-t-on sur Nothomb? Rien. Mais comme un bon livre de vulgarisation, Ainsi philosophait Amélie Nothomb nous permet non seulement de nous approprier des concepts assez abstraits pour le néophyte et de voir, entre les lignes, entre la légèreté, l'humour et la concision du récit, qu'un roman de Nothomb pose plus de questions sur soi-même qu'il n'y parait au premier abord.

"D'abord, il y a l'intention de l'auteur, c'est-à-dire la part consciente de messages voulus par l'écrivain lui-même. Ensuite, il y a l'intention du lecteur qui peut projeter ses propres fantasmes, intérêts et préoccupations dans l'oeuvre. D'une certaine manière, le lecteur lui aussi fait donc l'oeuvre, qui n'existe qu'en puissance tant qu'elle n'a pas été actualisée par une lecture. Et puis, il y a l'intention de l'oeuvre elle-même, comme si l'oeuvre, à l'insu même de l'auteur, engendrait des pistes de lecture."

L'art, la mort, le bonheur, le beau, la vie, le mal, la liberté, le destin, le libre-arbitre, l'instinct de choix, l'essence et l'existence, le fatalisme, le stoïcisme, l'existentialisme, la causalité dans une existence humaine etc. tant de notions qui suintent de l'oeuvre d'Amélie Nothomb et que cet ouvrage aborde sans pesanteur, sans insister lourdement, avec grande pédagogie et simplicité.

"Petite, comme vous le savez, Amélie Nothomb voulait devenir Dieu. Ayant compris que c'était trop demander, elle envisagea d'être Jésus. Prenant conscience une fois de plus de son excès d'ambition, elle se résolut à devenir martyre."

Avec l'aide de Platon, de Socrate et de Schopenhauer, par la bouche des illustres figures citées à témoigner, Marianne Chaillan réussit haut la main à nous captiver, fan ou non de Nothomb, et même à nous distraire en réussissant les passages "à la manière de" avec humour et finesse. De la belle ouvrage donc.

"Pour les siècles des siècles, Amélie sera dans les bras de la jeune Nishio-San, pour toujours, elle mangera une fondue suisse sans saveur arrosée au Coca avec Rinri, pour l'éternité, sa grand-mère lui tendra ce bâton de chocolat blanc qui l'avait éveillée à la vie: telle est la vertu sublime de l'art. A ce moment-là, la nostalgie peut devenir heureuse."

mercredi 17 avril 2019

PENITENTIAM AGITE

LIVRELe nom de la rose - Umberto Eco (1980)

"Vous êtes troublé parce qu'une force maléfique, naturelle ou surnaturelle c'est à voir, rôde maintenant à travers l'abbaye."

Fin novembre 1327, dans le nord de l'Italie. Alors que le temps de Noël approche, alors qu'il neige et qu'il fait froid, le moine fanciscain Guillaume de Baskerville, ancien inquisiteur, arrive dans une abbaye de moines savants avec son novice bénédictin, Adso de Melk. Il a deux missions officielles: préparer une rencontre entre un représentant de son ordre et le pape Jean XXII, jugé hérésiarque par certains, et participer à une discussion théologique entre différents ordres monastiques qui portera sur la pauvreté du Christ. Mais dans cette petite abbaye - petite mais fort riche - un suicide s'est produit. Frère Adelme d'Otrante, enlumineur dont le talent était reconnu dans le monde entier, a été retrouvé mort. A la demande de l'Abbé, frère Guillaume doit démêler ce mystère avant l'arrivée des délégations du Pape et de l'Empereur germanique qui doivent prendre part à la rencontre et la discussion théologique. Or, l'abbaye cache plusieurs mystères dont le moindre n'est pas l'immense bibliothèque qui renferme tout le savoir possible en matière de foi et d'hérésie et dont l'accès est sévèrement gardé par certains moines et certains stratagèmes mortifères. Décidé à faire la lumière sur la mort d'Adelme, Guillaume devra affrontrer le vieux Jorge de Burgos, moine aveugle mais omniprésent dans toute l'abbaye et l'inquisiteur Bernard Gui. Or, au premier jour, le moine copiste et traducteur de Grec, Venantius de Salvamec, meurt à son tour et son corps est retrouvé dans une immense jarre de sang de porc...

"Il s'est passé dans cette abbaye quelque chose, qui exige l'attention et le conseil d'un homme clairvoyant et prudent (le cas échéant) pour couvrir. (...) Si un pasteur comment une faute, il faut l'isoler des autres pasteurs, mais malheur si les brebis commençaient à se méfier des pasteurs."

Roman extrêmement célèbre - sans doute le plus connu de l'italien Umberto Eco, Le nom de la rose est passé à la postérité grâce à l'adaptation réalisée par Jean-Jacques Annaud en 1986. C'est donc avec une curiosité certaine, et un appétit venu de mes souvenirs adolescents, que je me suis plongé dans la lecture de ce grand récit mystérieux, dans cette enquête au milieu des ténèbres.

Divisé en 7 chapitres qui reprennent les 7 jours passés par Guillaume de Baskerville dans l'abbaye, journées elles-mêmes divisées selon l'organisation canoniale des heures (vigiles, laudes, prime, tierce etc.), le récit est ainsi rythmé en fonction des prières. MANTICOREC'est un élément important du livre qui réserve quelques plongées fort enrichissantes, sinon instructives, sur le monde médiéval, la philosophie appliquée à la théologie, sur l'imaginaire fantastique du Moyen-Age (son bestiaire et sa hantise du démon) etc.

"Jamais comme à notre époque, au milieu des processions de flagellants, on n'a entendu des hymnes sacrés inspirés aux seules douleurs de Christ et et de la Vierge, jamais comme aujourd'hui on n'a tant insisté, pour stimuler la foi des gens simples, sur l'évocation des tourments infernaux."

Personnage central du récit - en tout cas personnage humain central, frère Guillaume emprunte à Sherlock Holmes son goût pour la déduction et la logique. Clin d'oeil à la plus célèbre aventure du détective anglais, frère Guillaume vient de Baskerville (référence à Baskerville Hall et au chien terrifiant du même nom). Et si Holmes s'isole dans le tabac pour mieux démêler un écheveau criminel, s'il s'adonne volontiers à la cocaïne et s'il n'aura véritablement exister que dans sa confrontation avec le dangereux Moriarty, frère Guillaume aime à faire le vide en lui pour se concentrer, absent aux autres et au monde, même si ses yeux révèlent son intense activité cérébrale, d'autant qu'il ne dédaigne pas consommer parfois quelque herbe dont il refuse de faire goûter à son novice, et, au final, orgueilleux et fier, il aura trouvé dans le véritable auteur des crimes de l'abbaye un ennemi à la hauteur de son intelligence supérieure.

Franciscain revenu dans le rang, ancien inquisiteur, favorable à l'Empereur germanique et inquiet des querelles qui divisent l'Eglise, Guillaume de Baskerville se retrouve mêlé à une histoire étrange, pleine de secrets, de non-dits, de menaces où le diable pèse moins que la main des hommes. Confite de rivalités, de complots et de conspirations, l'abbaye est le théâtre d'un étrange manège autour d'un de ses personnages centraux: sa bibliothèque.

"Béranger s'est senti brûler bien d'avantage parce qu'Adelme l'a certainement appelé son maître. Signe donc qu'Adelme lui reprochait de lui avoir appris quelque chose dont maintenant il se désespérait à mort. Et Béranger le sait, il souffre car il sait qu'il a poussé Adelme à la mort en lui faisant faire quelque chose qu'il ne devait pas.(...) LEONARDBéranger est soupçonnable justement parce qu'il est épouvanté, et qu'il savait Venantius en possession de son secret. Malachie est soupçonnable: gardien de l'intégrité de la bibliothèque, il découvre que quelqu'un l'a violée, et tue. Jorge sait tout de tout le monde, il possède le secret d'Adelme, ne veut pas que je découvre ce que Venantius pourrait avoir trouvé..."

Véritable coeur de l'intrigue autant que de l'abbaye, la bibliothèque occupe non seulement l'espace terrestre mais aussi l'esprit des moines. Une large partie du récit est consacré à cette bibliothèque-labyrinthe qui, si elle a été conçue pour se défendre toute seule contre les curieux, est aussi savamment défendue par quelqu'un, quelques uns peut-être, qui ont mis au point quelque chose pour empêcher qu'un secret soit révélé. Mais quel secret? Est-ce qu'en éclaircissant ce point, en perçant ce secret, Guillaume de Baskerville trouvera le coupable? Et où est la vérité, dans ce monde divisé en proie aux peurs les moins palpables, anx angoisses les plus diverses, et à la tentation de la curiosité?

Extraordinaire récit qui nous met les deux pieds non seulement dans le mystère mais dans un siècle tourmenté, Le nom de la rose est assurément de ces romans passionnants, judicieusement composés, savamment enrichis de détails historiques et sociologiques qui donnent de l'épaisseur à l'intrigue, bref une histoire charpentée comme il faut et un vrai, un grand, un énorme plaisir de lecture.

Du (très) grand art, une réputation loin d'être usurpée.

"Nul ne doit. Nul ne peut. Personne même en le voulant n'y réussirait. La bibliothèque se défend toute seule, insondable comme la vérité qu'elle héberge, trompeuse comme le mensonge qu'elle enserre. Labyrinthe spirituel, c'est aussi un labyrinthe terrestre. Vous pourriez entrer et vous ne pourriez plus sortir."

Illustrations: une manticore, Bestiaire de Rochester (1230); Léonard, divinté infernale, Dictionnaire infernal de Plancy (1863)