Disjecta membra

mercredi 20 juin 2018

ALORS, ON CAUSE ?

AFFICHEL'assassin est dans l'annuaire - Léo Joannon (1962), avec Fernandel (Albert Rimoldi), Edith Scob (Jenny, la jeune femme mystérieuse), Georges Chamarat (Henri Leclerc, le directeur de la banque), Maurice Teynac (Levasseur, l'assureur de la banque), Robert Dalban (Le commissaire), Henri Crémieux (Le juge d'instruction), Marie Déa (Edith Levasseur), Bernard Lavalette (Martel, un collègue d'Albert), Jacques Harden (Bertrand, le convoyeur de fonds), Noël Roquevert (Un militaire en retraite), Colette Régis (La logeuse), Paul Faivre (Le patron du café), Dominique Zardi (Un joueur de billard), Claire Olivier (Mme Levasseur mère)...

Rouen, au début des années 1960. Albert Rimoldi  est employé au Crédit Central de Rouen. Timide, il est régulièrement la victime des blagues de ses collègues hommes et femmes; modeste, il refuse l'avancement et l'augmentation de salaire proposée par son protecteur, le directeur Henri Leclerc. En fait, Albert est un célibataire en manque de tendresse. Or, un jour, Albert reçoit une lettre: c'est la déclaration passionnée d'une inconnue, Jenny, qu'il a séduit sans le savoir. Mais la belle joue à cache-cache et compromet le naïf Rimoldi dans une attaque à main armée doublée d'une série d'assassinats énigmatiques...

Adapté d'un roman de 1960 signé du prolifique Charles Exbrayat - à qui l'on doit la série des Immogène, L'assassin est dans l'annuaire porte en sous-titre une indication très explicite sur son héros: Cet imbécile de Rimoldi (le roman original s'intitulant Cet imbécile de Ludovic). Il s'agit bien là d'une histoire d'imbécile et, comme il se doit, d'un imbécile qui ne l'est pas vraiment et que l'aventure criminel va transfigurer en enquêteur de génie dans les dernières scènes du film. Pourtant, le film ne donne pas dans la pure comédie, il s'agit plutôt d'un polar léger - CADAVREambiance idoine mais ton sans gravité, ou d'un film policier sage, à la papa, rôle idéal pour un Fernandel qui a déjà campé ce genre de personnage chez Duvivier en 1957 dans L'homme à l'imperméable.

C'est à Jean Halain, fils du réalisateur André Hunnebelle et scénariste de grands films populaires (dont beaucoup pour Louis de Funès) et à Jacques Robert (entre autre scénariste de films noirs) qu'est confiée l'adaptation du roman original, sur une idée du réalisateur Léo Joannon. Mis en retrait du cinéma par la commission d'Epuration pour son activié pendant l'Occupation et ses sympathies fascistes, Léo Joannon signe ici un de ses derniers films, d'une facture sobre et sans grande recherche - sans pour autant devoir en rougir - qui touche parfois, dans les scènes de crimes, à l'inquiétante atmosphère des films d'Alfred Hitchcock ou aux Diaboliques d'Henri-Georges Clouzot.

On retrouve dans L'assassin est dans l'annuaire un Fernandel capable de jouer autre chose que les benêts de ses débuts ou les français moyens à la faconde méridionale et à la mine rusée que la postérité retient de lui. Sans être un comédien de l'épaisseur de certains de ses contemporains - Bourvil, Jean Gabin et Raimu pour ne citer qu'eux - ARRESTATIONFernandel a pourtant prouvé à plusieurs reprises qu'il n'était pas voué à uniquement jouer le marseillais gentillet d'une pagnolade ou l'imbécile débrouillard d'une comédie bon-enfant. Avec les années 1950, le comédien entame un virage significatif dans sa carrière cinématographique. C'est le film Meurtres? qui ouvre le changement de registre, changement marqué dans le mémoire populaire par les performances de Don Camillo et qui s'achève par une étonnante performance à contre-emploi dans Le diable et les dix commandements en 1962 et trois films beaucoup plus sérieux, Le voyage du père, L'homme à la Buick et Heureux qui comme Ulysse.

On retiendra surtout de L'assassin est dans l'annuaire qu'il offre un ambiance soutenue, pas vraiment poisseuse mais sans temps mort. Avec une intrigue où l'impression dominante est que tout le monde manipule tout le monde - sauf le brave imbécile de Rimoldi - et des scènes nocturnes qui, même si sont loin de provoquer la frayeur, contribuent à créer un climat suffisant pour nous emporter dans cette histoire cousue de fil blanc, le film divertit comme un bon roman policier, honnête et confortable, malgré un commissaire vraiment trop bon enfant

Rouen la nuit, une succession de crime presque téléphonée, Fernandel en imbécile pas si idiot que ça, une affaire de machination déjouée par un innocent sans épaisseur... c'est trop? Oui, peut-être, et c'est bien pour ça que ça marche!

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mercredi 13 juin 2018

LES SYNTONES ET LES SCHIZOÏDES

VolIIILes thibault - Volume 3: L'été 1914, Epilogue - Roger Matin du Gard (1936, 1940)

"Le frisson qui secouait l'Europe ébranlait les vies privées; de toutes parts, entre les êtres, les liens factices se desserraient, se rompaient d'eux-mêmes; le vent précurseur qui passait sur le monde faisait tomber des branches les fruits véreux." (L'été 1914)

Dimanche 28 juin 1914, la famille Oscar-Thibault, éclatée entre Paris et la Suisse, accueille diversement la nouvelle de l'attentat, à Sarajevo, de l'Archiduc d'Autriche, François-Ferdinand. Pour Jacques, installé à Genève dans les milieux socialistes, c'est le coup de semonce dans une Europe qu'il rêve capable d'abattre les tyrans et capable de refuser la guerre par une grande union morale et fraternelle des peuples; pour Antoine, installé à Paris comme pédiatre dans l'ancien hôtel Oscar-Thibault, ce n'est qu'une péripétie de plus dans une contrée lointaine, entre des peuples qui s'opposent depuis trop d'années. Pourtant, en mission dans la capitale française, Jacques devient le grain de sable d'une mécanique familiale: il creuse encore plus le fossé entre son frère et lui, il ouvre les yeux sur la sensualité intéressée de Daniel de Fontanin, et il s'avoue son amour pour Jenny, la soeur de Daniel. Quant à Antoine, ayant pour maîtresse la femme d'un de ses amis, respecté par ses patients et par ses collègues, il se figure encore que la mobilisation générale n'aura pas lieu et qu'il vaut mieux s'occuper à faire briller le nom, déjà vénéré, des Oscar-Thibault...

"Nous sommes des Thibault... Il y a en nous on ne sait quoi , qui s'impose..." (L'été 1914)

Dernier volume de la saga familiale des Thibault, L'été 1914 est suivi d'un Epilogue qui se déroule de mai à novembre 1918. Couronné du prix Nobel de littérature en 1937, il est aussi le dernier roman complet de Roger Martin du Gard et le plus dense, le plus long, le plus riche des volumes de cycle des Thibault. A la différence des précédents volumes, ce ne sont plus les histoires de famille qui viennent télescoper les trajectoires individuelles, ce ne sont plus defile-longchamp-14juillet-velo-690x920les affaires de croyance, de religion, d'argent ou même d'adultère, ce sont au contraire les événements lointains qui viennent contrarier les destinées et les espérances.

"La tourmente faisait chanceler les bases sur lesquelles il avait précisément construit sa vie: la science, la raison. Il découvrait soudain l'impuissance de l'esprit et, devant tant d'instincts déchaînés, l'inutilité des vertus sur lesquelles son existence laborieuse s'appuyait depuis toujours: la mesure, le bon sens, la sagesse et l'expérience, la volonté de justice." (L'été 1914)

On retrouve donc Jacques Thibault, encore parfois appelé Bauthy, ayant abandonné son adolescence pour devenir une homme trapu au masque soucieux. Ayant refusé l'héritage du père, il refuse tout autant de ressembler à son géniteur. Par contre, il n'a rien abandonné de ses envies d'absolu, de sa soif du pur, ce qui le conduit à être totalement franc, à se donner entièrement jusqu'au sacrifice, à rejeter avec violence ce qui irait à l'encontre de son idéal. Un homme impétueux qui n'a en rien éteint sa révolte intérieure et qui attend l'heure d'entrer en rébellion contre une société qu'il méprise. Pacifiste, 1914 est pour lui l'année de ce grand geste qu'il attend de pouvoir réaliser pour faire éclater sa protestation.

"Jaurès n'apportait rien de nouveau. Il dénonçait, une fois de plus, le danger des politiques de conquête et de prestige, la mollesse des diplomaties, la démence patriotique des chauvins, les stériles horreurs de la guerre. Sa pensée était simple; son vocabulaire assez restreint; ses effets, souvent, de la plus courante démagogie. Pourtant ces banalités généreuses faisaient passer à travers cette masse humaine à laquelle Jacques appartenait ce soir, un courant de haute tension qui la faisait osciller au commandemen de l'orateur, frémir de fraternité ou de colère, d'indignation ou d'espoir, CAFEJAURESfrémir comme une harpe au vent." (L'été 1914)

Face à lui, son frère Antoine, le docteur Oscar-Thibault. Si son cadet a refusé l'argent de son père, Antoine, lui, en jouit avec délectation. Brusquement devenu riche - ce qu'il prend pour une chance, un signe du destin, Antoine a non seulement la fortune, mais il a aussi la considération et le succès en temps que chef de clinique. Bourgeois installé, il aime Anne de Battaincourt à sa façon - n'ayant aucunement besoin d'elle, ce qui est loin d'être réciproque - tout en regrettant Rachel Goepfer, il mène sa vie entre petits secrets et goût du mensonge. Antoine, c'est le Patron, celui qui gère sa petite maison avec une autorité naturelle issue de sa célébrité dans le monde médical. Il entreprend même des recherches scientifiques en transformant l'hôtel familial en laboratoire.

"Moi, je ne suis pas un type qui se lève pour intervenir dans les événements du monde!... Moi, j'ai ma besogne bien définie. Moi, je suis un type qui, demain, à huit heures, sera à son hôpital. Il y a le phlegmon du 4, la péritonite du 9... Chaque jour, je me trouve devant vingt malheureux gosses, qu'il s'agit de tirer d'un mauvais pas!... Un homme qui a un métier à exercer ne doit pas se laisser distraire pour aller faire la mouche du coche dans les affaires auxquelles il n'entend rien... Moi j'ai un métier. protection-vitrine-bombardement-guerre-paris-16J'ai à résoudre des problèmes précis, limités, qui sont de mon ressort, et dont souvent dépend l'avenir d'une vie humaine - d'une famille quelquefois. Alors, tu comprends!... J'ai autre chose à faire qu'à tâter le pouls de l'Europe!" (L'été 1914)

Quant à Daniel de Fontanin, artiste un tantinet bohème, il n'a jamais cherché le bonheur que par son indépendance totale: éloigné de sa mère, éloigné de sa soeur, il conduit sa vie et ses liaisons sans rendre de compte à personne.

"C'est drôle comme ça reste en nous, ces choses qui arrivent dans l'enfance..." (L'été 1914)

Volume où l'on croise des personnalités aussi diverses que Benito Mussolini, Jean Jaurès, Lénine, Jules Guesde, Edouard Vaillant, Marcel Sembat, Marcel Cachin ou Winston Churchill, L'été 1914 (et son Epilogue) est l'évocation, à travers la grande histoire, de la fin d'un monde et de la fin d'une famille. En affirmant que le bonheur est plus une aptitude qu'une quête ou une récompense, Roger Martin du Gard signe un manifeste du sentiment qui donne tout son relief aux deux voluments précédents des Thibault. Les Thibault, cette famille aux désirs sans cesse contrariés par le destin si ce n'est pas eux-mêmes.

"Tout au long de mon existence, ce refrain: arriver! Le mot d'ordre, l'unique but..." (Epilogue)

Illustrations: Le défilé du 14 juillet 1914 à Longchamp (tous droits réservés); Le café du Croissant à Paris, lieu de l'assassinat de Jean Jaurès (tous droits réservés); Vitrines protégées des bombardements à Paris en 1916 (tous droits réservés)

lundi 4 juin 2018

FOR THE LOVE, FOR LAUGHTER, I FLEW UP TO YOUR ARMS

012Ca sent bon, les jeunes gens. Ca a cette odeur de propre, de frais, une odeur d'eau de Cologne ou de gel de douche. C'est intact, net, lisse. C'est un territoire inviolé. Ca offre une image de la pureté.

D'ailleurs, ça offre tout, ça offre, comme ça, sans ambiguïté apparente, sans arrière-pensée, sans retenue. C'est posé là, dans le costume d'une jeunesse qu'on pourrait croire éternelle, ça ne sais pas ce que vieillir veut dire. Ca ignore tout de la dégradation inexorable de l'apparence, de la flétrissure inévitable de la peau, de l'empâtement des traits, du creusement des rides. C'est là, triomphant, et ça ne sait même pas que ça triomphe. C'est une sorte d'innocence, encore, avant que ça ne comprenne tout à fait de quels atouts ça dispose effectivement.

C'est une manière de dernière intégrité, une intégrité qui va se perdre, qui est au plus près de se perdre mais qui subsiste, et cet instant précis, celui des derniers moments de l'intégrité, c'est celui de la beauté absolue, de la beauté inaccessible. On se sent tenu à l'écart de ça, éloigné. C'est presque humiliant, cette distance obligée.

Mais Dieu que ça sent bon, les jeunes gens!

Philippe Besson, Un garçon d'Italie (2003)

Photographie: Thimotée Chalamet dans Call me by your name de Luca Guadagnino (2017)

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mercredi 30 mai 2018

POUR ÊTRE COCU, IL FAUT AVOIR UNE JOLIE FEMME

AFFICHELa femme du boulanger - Marcel Pagnol (1938), avec Raimu (Aimable Castanier, le nouveau boulanger), Charpin (Marquis Castan de Venelles, maire du village), Robert Vattier (le curé), Alida Rouffe (Céleste, la bonne du curé), Maximilienne (Mlle Angèle), Charles Blavette (Antonin), Edouard Delmond (Maillefer, dit Patience, le pêcheur), Paul Dullac (Casimir, le buraliste), Ginette Leclerc (Aurélie Castanier), Charles Moulin (Dominique, le berger piémontais), Robert Bassac (l'instituteur), Marcel Maupi (Barnabé), Jean Castan (Esprit), Gustave Merle (le papet)...

Sainte-Cécile, petit village de Provence près de Manosque, dans les années 1930. Sous un soleil écrasant, la classe du samedi matin se termine sous le regard bienvaillant de l'instituteur. En ce jour, tous les habitants n'attendent qu'un événement: l'ouverture de la boulangerie qui, à 11h, doit leur permettre d'acheter leur premier pain depuis deux mois, depuis que leur ancien boulanger s'est pendu. Le nouvel arrivant, Aimable Castanier, s'est installé 5 jours auparavant et il a un don: il sait préparer le meilleur pain qui soit. Sa femme, Aurélie, jolie brune piquante, tient silencieusement la caisse. Ce jour-là, le Marquis Castan de Venelles vient passer commande de pain, accompagné de Dominique, un de ses meilleurs bergers. Entre lui et Aurélie, l'attirance est immédiate. Le soir même, Dominique vient chanter sous les fenêtres de la belle qui, au petit matin, déserte le domicile conjugal. Pour Aimable, la vie s'arrête...

"Cocu? C’est un mot rigolo! C’est un mot pour les riches. Moi, si ça m’arrivait, je serais pas cocu, je serais malheureux."

Film le plus célèbre de Marcel Pagnol (il n'est pas "que" l'auteur de la trilogie marseillaise dont il n'a réalisé que le dernier volet), La femme du boulanger est initialement tiré de quelques pages de Jean Giono que l'on retrouve dans Jean le bleu (1932). L'histoire prétend que Marcel Pagnol avait dans l'idée d'écrire un film sur les peines d'amour d'un boulanger et que le passage du livre de Giono fut pour lui une révélation. Toujours est-il que le dramaturge délaye énormément le récit de l'écrivain pour en tirer un scénario d'environ deux heures. La génèse de ce film provoque en tout cas la colère de Jean Giono qui intentera un procès à Pagnol et transformera son épisode en pièce de théâtre en 1943.

Il faut dire que Marcel Pagnol en rajoute dans le genre qui a fait son succès et sa postérité: les petites histoires de sa chère provence, les anectodes et les personnages hauts en couleur, PAIN COEURà l'opposé du style Giono plutôt porté à l'aridité. Sur le point de tourner son dixième film - dans ses propres studios, avec ses propres moyens de production - Pagnol n'est plus un débutant: il s'est fait un nom avec le dramatique Angèle (1934), a partagé la critique avec l'amer Regain (1937)... tirés tous deux d'oeuvre de Jean Giono! Et il vient de présenter Le Schpountz quand donc il se lance dans un film qu'il veut parlant, très parlant. Ainsi la réécriture de la nouvelle initiale se fait-elle au service des mots et avec une idée en tête: voir Raimu s'emparer du personnage, un Raimu déjà immense vedette cinéma avec notamment Marius (1931), Fanny (1932) et César (1936) d'après et de Pagnol. Passons sur les difficultés à obtenir gain de cause - Raimu étant en froid avec Pagnol à l'époque - pour en revenir au film lui-même.

Donc Marcel Pagnol pagnolise: Sainte-Cécile est une petit village typique avec ses ruelles, ses veuves assises sur les murets (châle noire et canne en main), les querelles sont forcément exégarées, on se dispute en toute amitié avec ses voisins, les vieilles filles sont droites, les pêcheurs aiment le farniente et, comme il se doit, le curé fait difficile ménage avec les idées de l'instituteur. Bref, toute la Troisième République dans un grand vent de lavande, d'anisette et de farigoule, le tout sur une musique de Vincent Scotto que seules les stridulations des cigales viennent entrecouper, comme de bien entendu. Ces effets pittoresques passés, on peut se concentrer sur l'âme du film. Car La femme du boulanger n'est pas qu'une simple farce sur le thème délavé "le cocu, sa femme et l'autre", il est un touchant portrait d'homme, d'homme malheureux et faussement naïf - naïf d'amour. Convaincu qu'Aurélie n'est pas faite pour l'amour, Aimable voit en elle son pain quotidien, la seule raison pour laquelle il cuit et pétrit. Aurélie partie, Aimable n'a plus de raison d'être et peut-être même de vivre, sauf le petit espoir de voir sa femme revenir un jour.

Face à Raimu, Ginette Leclerc incarne la femme pécheresse, adultère. Elle est belle, d'une beauté vénéneuse - celle qui la rendit célèbre malgré une filmographie déjà bien remplie au moment où elle est engagée CHAPLINIENet malgré le fait que son personnage soit ici fort peu présent à l'écran - une femme de la ville, avec du rouge et de la poudre, et qui s'ennuie sans doute dans ce petit village. Immédiatement, Aurélie désire Dominique; elle le provoque, il est réceptif; elle est tentée, ensorcelée et enchantée; il l'aime, elle fuit avec lui. Une histoire simple.

Cette histoire simple qui se permet au passage de distiller quelques rélexions avisées, du moins philosophiques, sur l'âme, la chair et sur Dieu (notons au passage que le maire du village vit dans une grosse ferme avec des prostituées qu'il présente comme ses nièces), cette histoire simple est l'occasion pour Marcel Pagnol d'être beaucoup plus subtil qu'on pourrait le penser. Pour lui, la caméra n'est rien, le soin de l'image et du cadre est secondaire: il ne cherche pas à faire beau, dans La femme du boulanger, ne s'encombre pas d'esthétique, ce qui prime pour lui c'est de faire mouche avec les mots. A la performance du texte qui ménage des tournures belles et spirituelles, s'ajoute une autre performance, celle de Raimu qui fut applaudie par Orson Welles. Tout le film repose sur le comédien - il est presque en permanence à l'écran - qui passe avec une confondante facilité du comique crédule à la colère blessée. Aimable/Raimu n'est pas forcément émouvant, il est touchant: le tandem Pagnol-Raimu nous évite la facilité du pathos tout autant que le gros rire. Le comique, ici, est un verni: on rit sans vraiment rire parce que le film nous montre les profondeurs du personnage d'Aimable Castanier et nous pousse à la compassion. Raimu partage la douleur pudique de son personnage comme Aimable partage son pain.

Rappelant par moment, dans ses expressions et ses mouvements, le personnage de Chaplin, Raimu est même source de jubilation pour le spectateur qui assiste, réjoui, à l'extraordinaire performance d'acteur qu'il nous offre pendant deux heures. La grande scène - hénaurme! - d'enivrement au pastis, s'avère une excellente trouvaille de mise en scène qui permet d'exprimer la torture de la douleur, la souffrance et le martyre du boulanger sans être larmoyant ni fade. Quant à la scène finale du film (la Pomponette), elle fait figure de scène d'anthologie et il faut reconnaître que Marcel Pagnol l'a particulièrement bien écrite.

Vraiment culte.

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mercredi 23 mai 2018

OPINION PARTAGEE

Mais oui, dis-je. Oui, hélas! [Les parisiens] savent trop qu'ils sont pleins de charme et que Paris est une ville admirable. Comme tout cet esprit BRASSAI chez suzyfrançais est pénible!

Et puis je n'apprécie pas du tout le goût parisien. Les toilettes des dames ne me plaisent pas, elles sont excessives, trop stylisées, ces femmes sentent trop le journal de mode et le fard...

Paris manque de propreté et de fraîcheur. Tout votre art est un peu bête.

Et puis votre amour, l'amour à Paris, avec son côté "bourgeois-robe de chambre", à vous donner la nausée... En deux mots comme en mille, c'est une ville à faire vomir!

Witold Grombrowicz, Souvenirs de Pologne (1960-1963 / édité en 1984)

Illustration: Brassaï, Chez Suzy, cliché pour Paris de nuit (1932)

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