Disjecta membra

mercredi 15 février 2017

UN NOUVEL ETE

Loin d'être un fait chronologique, la jeunesse est un état dont nulle date ne saurait marquer le début et la fin: elle ne commence pas avec la puberté et ne s'achève pas un jour, à une heure fixe - par exemple à l'âge de quarante ans, le dimanche des Rameaux, à six heures du soir. La jeunesse est une perception singulière de la vie, un sentiment nullement "orageux", capable de nous envahir alors que nous ne nous y attendons pas le moins du monde. BREKEROn se sent pur, désintéressé et triste, porté par des forces auxquelles on ne cherche pas à résister. On en souffre, vaguement honteux; on voudrait "en finir" le plus vite possible pour devenir un "adulte" barbu, moustachu, bardé de principes et chargé de souvenirs nets et cruels.

Puis un jour, en se réveillant, on s'aperçoit que les objets sont placés sous un autre éclairage et que les mots ont acquis un autre sens. A en juger par notre état civil et notre condition physique, on est encore jeune, pas encore un homme au vrai sens du terme, c'est-à-dire responsable et dépourvu d'illusions, et pourtant, la prime jeunesse, cet état onirique d'innocence et de susceptibilité permanentes, est déjà derrière nous; elle a laissé la place à quelque chose de différent; un interlude de la vie vient de s'achever.

Le charme est rompu et l'on s'en étonne. Ce sentiment de dégrisement n'est comparable à aucun état physique, mais il se manifeste cependant sur un fond d'amertume et de déception. Tant qu'il persiste, on est pratiquement invulnérable.

Sandor Marai, Les confessions d'un bourgeois (1934)

Photographie: Anro Breker dans son atelier de Düsseldorf dans les années 1960, (anonyme).

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mercredi 8 février 2017

C'EST BON DE FAIRE LA HAINE

LIVRELe sagouin - François Mauriac (1951)

"On ne peut pas se faire aimé à volonté, on n'est pas libre de plaire; mais aucune puissance sur la terre ni dans le ciel ne saurait empêcher une femme d'élire un homme et de le choisir pour dieu. Lui-même, cela ne le concerne pas puisque rien ne lui est demandé en échange."

Vers 1920, dans la région de Bordeaux. Guillaume de Cernés, une douzaine d'années, n'est pas un enfant heureux. Sa mère, Paule, lui répète à l'envi qu'il est vilain, sale et bête. Il est vrai que Guillaume est un peu attardé pour son âge, qu'il a peur d'un rien, qu'il est mal soigné, qu'il a du mal à apprendre ses leçons et qu'il a en permanence le visage tartiné de salive, de larmes et de morve. Seule sa grand-même, la baronne de Cernés lui porte une certaine affection, tandis que son père, Galéas, est un homme effacé. C'est que dans cette famille, ce sont les femmes qui dominent, surtout Paule, laidron mal marié qui s'oppose en permanence à sa belle-mère qui la déteste. Et un jour, Paule décide de confier Guillaume aux bons soins de l'instituteur, un homme, un vrai...

"Elle tremblait à l'idée d'un témoin de leur vie à Cernès, de ce que la vie de Cernès était devenue depuis que Galéas avait donné son nom à cette furie."

Court roman - presque une nouvelle - de Mauriac, Le sagouin rassemble tous les thèmes chers à l'écrivain: famille matriarcale des Landes, famille frustrée, femmes qui se haïssent, apparences que l'on veut préserver à tout prix, et, au final, chaos immuable qui engloutira tout l'édifice.

Ce qui est central dans ce récit cruel, c'est le devenir de Guillaume, personnage incontournable de tout le récit et qui, pourtant, est absent des considérations des protagonistes. Perpétuellement sacrifié, Guillaume, qui n'a pas vraiment conscience de sa situation, est l'oublié de tous, qui lui préfèrent l'ambition, la considération, la facilité ou l'argent.

"Le fond de sa pensée demeurait immuable: elle se débattait toute la nuit dans les ténébres d'une fosse où elle-même s'était précipitée et d'où elle savait qu'elle ne remonterait pas."

Très bon roman de François Mauriac, clair à lire et plutôt captivant, Le sagouin tourmente le lecteur par son dénouement inattendu et cruel.

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mercredi 1 février 2017

TOUT REDEVIENT LA PEINE QUE C'ETAIT

LIVRELe grand Meaulnes - Alain-Fournier (1913)

"Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois regards fixés sur lui."

Fin du XIXe siècle, en Sologne. François Seurel, 15 ans, est le fils de l'instituteur et de l'institutrice du village de La Motte. Jeune garçon promis à embrasser la carrière parentale, il se decouvre une amitié passionnée pour un nouveau, arrivé un dimanche de novembre: Augustin Meaulnes, de deux ans son aîné. Logé chez les Seurel, Meaulnes se révèle un jeune homme secret, taiseux, bravant facilement l'autorité. Or pendant l'hiver, l'adolescent disparait du village et n'en revient que deux jours plus tard. Perdu dans la campagne, il a assisté, comme dans un rêve, à la grande fête des fiançailles de Frantz de Galais: là il a croisé la belle Yvonne de Galais dont il est tombé amoureux et assisté au suicide de Frantz, abandonné au dernier moment par Valentine, sa fiancée. Dès lors, Augustin Meaulnes n'aura de cesse de retrouver le Domaine Perdu pour se déclarer à Yvonne. Mais ses souvenirs le trahissent, jusqu'au jour où une troupe de bohémiens s'installe dans le village...

"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis allé là où vous avez été. J'assistais à cette fête extraordinaire. J'ai bien pensé, quand les garçons du Cours m'ont parlé de votre aventure mystérieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine Perdu. Pour m'en assurer je vous ai volé votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom de ce château; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en entier le chemin qui d'ici vous y conduirait."

Roman fort célèbre et donné en lecture à plusieurs générations de collégiens, Le Grand Meaulnes, adapté au cinéma à deux reprises, fait partie de ses grands classiques que les adultes hésitent à lire ou relire, tant il est attaché à l'enfance. Or, les thèmes qui y sont développés n'ont rien d'enfantin: l'amour, l'admiration, la mort, la fuite permanente, la peur...

"Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux, comme les plongeurs rapportent au fond de l'eau un caillou et des algues."

On pourrait croire que ce récit est un roman du terroir, directement hérité de George Sand ou un conte d'initiation dans le goût de Jean-Jacques Rousseau. Or pas! S'il montre quelques aspects de la vie de province d'une classe d'adolescents fin de siècle, s'il est effectivement le cheminement d'un jeune homme vers un amour en forme de quête romantique, il est bien au-delà de cela le roman de l'attente, de la perte, de la déception, bref le règne permanent du "à quoi bon".

C'est peut-être sa forme hybride qui place Le grand Meaulnes dans la littérature de jeunesse, genre un peu gentillet façon Comtesse de Ségur que l'on aurait croisé avec le roman d'aventure pour garçons pubères. Mais, sans doute du fait d'une écriture simple et sans grand effet, ce roman est-il parfois mal compris, cantonné dans un genre alors que dans le fond, il est plus proche de La recherche de Marcel Proust, certes avec ses différences - grandes - et ses singularités - réelles.

Récit d'une vie, d'un être, d'une existence en permanence insaisissables, Le grand Meaulnes est à découvrir, donc, un pied dans le rêve, un autre dans autrefois et le coeur aux lèvres.

"Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs..."

mercredi 25 janvier 2017

RIDER ON THE STORM

LIVREL'homme à la carabine - Patrick Pécherot (2011)

"On m'a dit l'homme à la carabine. C'est drôle à quoi on résume l'individu. L'homme à la carabine. Peut-être, dans un sens, à ce moment-là. Mais si on veut aller plus loin, je serais tout autant l'homme aux semelles de guigne. (...) Ou, tenez, l'homme au coeur d'artichaut. Faut que j'en aie un beau pour avoir tiré en l'air. On se refait pas. Semelles de guigne, coeur d'artichaut. J'ai la caille, moi. Jamais eu de pot. Même pas foutu d'aligner un guignol... Ci-gît André Soudy qui réussit à tout rater."

21 avril 1913 à Paris. Les condamnés du procès des anarchistes de la Bande à Bonnot sont exécutés en place publique. Le premier à passer sur la bascule de la guillotine est un jeune homme qui vient d'avoir ses 21 ans: André Soudy. Tuberculeux, syphilitique, carricature du poulbot parisien, sans famille, chien perdu, révolté contre l'esclavage des petits par les possédants, le garçon meurt pour complicité de meurtres et n'a pas de sang sur les mains...

"Que vois-tu de tes yeux mélancoliques? L'ombre du couperet que les bois de justice? Le sang sur le pavé? Le ciel des aubes mornes? Des baisers d'anges aux Buttes-Chaumont? Ou le corps de ta soeur dans une chambre d'Etampes. Une balle au front. Morte d'amour à dix-huit ans. Le revolver encore chaud sans sa main déjà froide."

Ecrivain touche-à-tout, Patrick Pécherot s'attaque à une figure peu connue du banditisme français de la Belle Epoque. Si le nom de Bande à Bonnot est encore présent dans les mémoires, de par la légende dont ces hors-la-loi ont bénéficié à partir des années 1910, les noms des membres qui la composèrent sont aujourd'hui totalement oubliés, à l'exception de Bonnot le fondateur. SOUDYAvec le personnage d'André Soudy, l'auteur s'attache au plus singulier des bandits anarchistes de l'époque. On a souvent décrit la froideur de Jules Bonnot, la force et les beaux yeux d'Octave Garnier, la science de Raymond Callemin... mais André Soudy est passé presqu'inaperçu dans cette galerie de l'histoire des bas-fonds de France. Réparer une injustice de la postérité? Ce n'est, à proprement parler, pas le but de Patrick Pécherot qui livre, comme il l'annonce lui-même, une "esquisse" et non un portrait, encore moins un roman ou un essai historique. Le destin de Soudy est sans doute original, il y a du panache dans ce perdant magnifique, une forme de superbe que son physique d'adolescent en déroute gomme presque les convictions politiques et sa haine du bourgeois.

"Tes rêves de sang tournent en boudin, André. Un oiseau mort te fait pleurer, une goualante te bouleverse et tu donnes au mendiant le sou que tu viens de chiper. Tu aimes comme les enfants et comme eux tu joues."

Pourtant, il faut bien se replonger dans l'histoire: la grande, celle de la France des années 1910, et celle de ces criminels. Patrick Pécherot, par un heureux jeu d'accordéon - au risque parfois de nous perdre - aime à brouiller les pistes de la vérité tout en livrant les clefs chronologiques du parcours de quelques années de cette bande de malfrats.

C'est toute une imagerie façon boulevard du crime qui nous vient à l'esprit à la lecture de cette esquisse biographique: il y a un peu du Casque d'Or de Becker, Signoret en moins, dans ce Paris des fortifs et cette banlieue campagnarde où les anars, pas encore ceux de Georges Brassens, s'essayent au végétarisme, à l'amour libre et à la non-propriété. CARABINEOn y trouve aussi du Arletty, façon Le jour se lève de Carné, l'amoureuse du condamné, du Gabin qui va se foutre en l'air parce que la société ne lui donnera jamais raison. Voilà pour la toile de fond, un peu imagée. Pour les convictions, il faut regarder vers la révolution russe de 1909 et sa vague d'attentats du terrorisme socialiste; il faut aussi regarder du côté de l'exécution du cordonnier Liabeuf, proxénète qui après avoir purgé sa peine abat un policier qu'il tient symboliquement responsable de sa condamnation, geste qui lui vaut la guillotine en juillet 1910. Cette époque des Brigades du Tigre où la France s'agite dans ses entrailles: syndicalisme, anarchisme, révoltes contre les patrons, grèves, remise en cause du capitalisme du XIXe siècle, une sorte d'insoumission générale qui fleure 1789 et que la Bande à Bonnot traduira en gestes: hold-up, assassinats de bourgeois - à coups de marteau! - et cambriolages, etc.

"Au fond, tout ça n'aura peut-être été qu'un enchaînement de causes et d'effets. Au départ, on vivait tranquilles. On montait pas dans le même train-train que tout le monde, mais pourquoi pas respirer comme bon nous semble? On est forcé de trimer comme des esclaves? Crever dans des taudis, c'est obligé? Marcher au pas, c'est naturel? S'oublier dans la vinasse, c'est normal? Faut y songer, voyez-vous. On est en droit de se débrouiller pour qu'il en soit autrement. En droit, oui. Oh, pas celui du code pénal. (...) On s'est rebiffés. DEDICACEC'était fatal. Je serais peut-être resté avec mes sardines, mais c'était plus possible. Edouard, Octave, Valet, Raymond, Jules, même. Qu'est-ce qui les a conduits là, hein? Ils sont pas venus au monde un flingue en pogne. Je suis pas né homme à la carabine, moi. Le déterminisme, vous lui avez filé un sacré coup de pouce."

C'est donc une tranche de l'histoire des idées en France que Patrick Picherot met en scène à travers le destin tragique d'un gamin lunaire. André-la-poisse, malade pour avoir dans sa jeunesse dormi dans les caves humides et glacées de ses employeurs, malade pour avoir aimé une jeunette qui ne le lui rendait pas, mort pour avoir trouvé des frères dans des assassins et sans avoir tué qui que ce soit.

"Vivre de l'air du temps, on en fait de la Bohème à l'Opéra. Mais la dèche, la vraie, joue une autre musique."

Chronique détaillé baignée de mélancolie, tableau d'une jeunesse perdue, portrait d'une existence dont la mort est l'unique couleur, L'homme à la carabine pourrait être le titre d'une chanson de Jean Ferrat, elle est le surnom d'un petit marginal qui, en croyant vivre en dehors des codes de la société dont il est issu, n'a récolté que la défaite et la punition.

C'est cinématographie. C'est beau comme du Léo Ferré.

"L'illégalisme, à vingt piges, ça fait rêver, regarde plutôt où ça conduit..."

Illustrations: photographie anthropométrique d'André Soudy en 1912 (Sûreté Nationale); photographie pour identification d'André Soudy par les témoins (1912); carte dédicacée par André Soudy lors du procès de 1913.

mercredi 18 janvier 2017

LA TIMIDITE EST UN AFFREUX DEFAUT

LIVREPeggy dans les phares - Marie-Eve Lacasse (2017)

"Peut-être étions-nous encore trop remplies d'espérance, pas encore assez fracassées par la vie pour connaître l'humilité brutale que nécessite l'expérience d'aimer?"

Fin des années 1960, Peggy Roche - mannequin, styliste, femme du monde, ex-épouse du comédien Claude Brasseur - entre dans la vie de Françoise Sagan. Connue de l'entourage de l'écrivain, cette relation n'est pas officialisée dans les media. Pourtant, les deux femmes vont vivre un une passion très forte pendant plus de vingt ans, dans une forme qu'elles choississent et assument. Jusqu'au film de Diane Kurys en 2008, le couple Sagan-Roche est ignoré de la biographie de l'auteur de Bonjour Tristesse. La rencontre entre Peggy et Françoise n'est pas facile. Si leur amour est une évidence, les chemins qui les conduisent l'une à l'autre sont compliqués, chaotiques, difficiles, et surtout inconnus. A travers le récit des témoins et des protagonistes de cette relation unique, Marie-Eve Lacasse tente de les mettre en lumière.

"En 1954, Peggy Roche a vingt-cinq ans. Elle aime se déguiser selon le goût des hommes, devenir une femme Jacques Heim, robe de duchesse, plis de satin. Une femme Jacques Fath, falbalas et oiseaux. Une femme Hubert de Givenchy, robes en mousseline et fleurs d'eau. C'est si facile d'être aimée lorsque l'on se conforme exactement au désir qui nous façonne. Tu es douce! Tu es belle! Tu es dure! Tu es impitoyable. Tu es ravissante. Tu te négliges! Tu es excessive. Tu es adorable. Tu es gentille. Tu es égoïste! Tu es merveilleuse. Tu es distante. Tu es timide. ROCHE 1971Tu es autoritaire! Tu es violente. Tu as grossi! Tu as minci! Tu es fatiguée. Tu penses trop. Tais-toi! Mais parle enfin!"

Depuis le livre de 2014 signé Anne Berest, les ouvrages consacrés à Françoise Sagan étaient devenus plus rares qu'à l'époque où, grâce au film de Kurys, l'écrivain était rentrée en grâce auprès d'un public qui découvrait sa liberté de ton, sa fraîcheur d'esprit et une oeuvre certes inégale mais toujours intense, si symbolique d'une conception existentialiste de la vie. Avec cette livraison 2017, cautionnée par Denis Westhoff, le fils, Marie-Eve Lacasse remet en selle le mythe Sagan en l'éclairant d'un jour nouveau, sa liaison avec Peggy Roche, et surtout à travers le portrait de Peggy Roche. Tel est en tout cas ce que le plan media vend.

Canadienne installée à Paris depuis ses vingt ans, l'auteur se lance ici dans une tentative de trouver une vérité aujourd'hui quasiment disparue. La relation entre les deux femmes étant globalement tue, il n'en reste qu'une impression, que les témoins encore disponibles ont évoquée avec l'auteur de ce livre: Marie-Thérèse Bartoli, fidèle secrétaire de Sagan que Roche n'appréciait pas, Denis Westhoff qui, né en 1962, a vécu en alternance avec son père et sa mère. Pour le reste? Hubert de Givenchy, Massimo Gargia, des stylistes, des vedettes, des modèles... du beau linge, mais peu de monde qui a connu l'intimité du couple. C'est bien le plus gros reproche que l'on peut faire à Marie-Eve Lacasse: réinventer une vérité à partir d'éléments disparates, un matériau qui n'est que l'interprétation, romancée, d'une intimité sans témoin ni témoignage, inventer de bout en bout, en rêvant d'avoir visé juste et dans un style inégal, une passion secrète. SAGAN ROCHE patrick horvais pour paris matchOn n'aura donc pas le fin mot de cette liaison amoureuse, ce qui déçoit très fortement quand on sait que d'emblée, l'auteur nous révèle son paradoxe: elle va nous raconter une histoire vraie qu'elle a recomposé pièce à pièce.

"Un étrange culte païen entoure les écrivains plus que tous les autres artistes. Il y a un désir presque gnostique de croire que les héros de la littérature s'apparenteraient aux dieux. Qu'ils seraient habités par une force qui les dégagerait du monde terrestre. Même une fois leur journée terminée, loin de la discipline acharnée que l'écriture exige, ils continueraient de vivre en poète, comme des sorciers habités par des dons étranges."

Oui, Peggy dans les phares est un roman, donc une fiction, donc du plausible né de bribes de souvenirs. D'accord, mais pourquoi diluer à ce point le récit et ne faire commencer la relation des deux femmesd qu'à la moitié du libre? Perdue dans des récits anecdotiques sur l'addiction de Sagan pour les drogues, sur la vie de Peggy Roche mannequin puis styliste - sans parler de cet entêtement manifeste à vérifier si la mère de Peggy Roche était juive ! - Marie-Eve Lacasse livre un récit éclaté et moins passionnant que ce qu'il annonçait, encore compliqué par la multiplicité des formes du récit, un style en dent de scie et les erreurs dans la forme (on se perd dans les dialogues) et les dates (dire que Brigitte Bardot est mariée à Gunter Sachs en 1954... Se tromper, en voulant faire authentique, sur les dates de diffusion télévisée d'un feuilleton...)

"Tu es passée du polo à rayures de chez Madame Vachon aux chemisiers rose poudré. C'était beaucoup plus qu'un changement de garde-robe. Tu admettais ces codes à l'égard desquels tu as été longtemps rétive. Je n'ai jamais cru en ta désinvolture sur ces questions. Coup de génie de cet imprimé panthère trouvé à vingt ans et qui te va toujours à cinquante. C'est toi: animal ronronnant au soleil, dangereux comme un fauve. Il te fallait à la fois de la douceur et des détails qui surprennent comme un coup de fouet."

Roman à plusieurs voix qui (re)montre plus ce qu'on savait déjà du pervers système Sagan - "C'est un terrain de jeu, les jouers les moins souples n'ont qu'à partir." - Peggy dans les phares intéressera autant qu'il agacera les fans de l'écrivain; peut-être, à dire vrai, qu'il intéressera bien plus les néophites qui y verront un roman de fiction plutôt qu'une occasion d'en apprendre sur le couple si singulier que furent Françoise Sagan et Peggy Roche.

Dommage.

Illustration: Peggy Roche vers 1971, pour le magazine Elle (tous droits réservés); Peggy Roche et Françoise Sagan pour le magazine Paris-March, détail d'une photographie de Patrick Horvais (tous droits réservés)

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