Disjecta membra

mercredi 20 février 2019

JEUNES, ET LIBRES, ET VOLUPTUEUX

"Ah! cette peau qu'ils ont! (...) Fine comme une pelure de fruit! Vous autres, bous n'avez pas idée de ce que ça peut être! Une peau satinée, glissante et sèche, comme si elle venait toujours d'être frottée de talc; une peau sans un défaut sans une rugosité, sans une moiteur, et brûlante, mais brûlante en dedans, comme on sent la brûlure de la fièvre à travers une manche de mousseline, saisis-tu? comme le corps chaud d'un oiseau sous ses plumes!... SIDIBEEt quand on la regarde, cette peau, au plein jour là-bas, quand la lumière frise l'épaule ou la hanche, il y a, sur cette soie mordorée, des clartés bleues, je ne peux pas t'expliquer, comme une impalpable poudre d'acier, comme un perpétuel reflet de lune... Et leur regard? Ce blanc d'oeil, un peu caramélé, tu sais, où la prunelle nage si lestement... Et puis... Je ne sais comment te dire... Là-bas, l'amour, non, c'est un acte silencieux, à la fois sacré et naturel. Profondément naturel. Il ne s'y mêle aucune pensée, d'aucune sorte, jamais. Et la recherche des plaisirs, qui est toujours plus ou moins clandestine, ici, eh bien, là-bas, elle est aussi légitime que la vie, et, comme la vie, comme l'amour, elle est naturelle et sacrée. (...) En Europe, vous avez ce que vous méritez. Là-bas, ce sont des pays pour nous autres, pour des êtres libres. (...) Tu vis au milieu d'être délicieux, pleins d'un tact et de nuances dont tu n'as pas idée! Autour de toi, rien que des sourires jeunes et gais, des yeux ardents qui devinent tes moindres désirs..."

Roger Martin du Gard, Les Thibault - La belle saison (1923)

Illustration: photographie de Malick Sidibé, Sur les rochers à La Chaussée (1976)

 

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mercredi 13 février 2019

LES SOUVENIRS ET LES REGRETS AUSSI

AFFICHELes portes de la nuit - Marcel Carné (1946), avec Pierre Brasseur (Georges, le bon ami de Malou), Yves Montand (Diego), Jean Vilar (Le destin habillé en clochard), Nathalie Nattier (Malou Sénéchal), Serge Reggiani (Guy Sénéchal), Saturnin Fabre (monsieur Sénéchal père), Raymond Bussières (Raymond Lecuyer), Christian Simon (Cri-Cri Lécuyer), Julien Carette (monsieur Quinquina), Sylvia Bataille (Claire Lécuyer), Mady Berry (madame Quinquina), Jane Marken (madame Germaine, l'aubergiste), Gabrielle Fontan (la vieille qui achète du bois) Dany Robin (Etiennette Quinquina), Jean Maxime (Riquet, l'amoureux d'Etiennette)...

Février 1945, dans le nord de Paris. Dans ce triste hiver des restrictions et de l'épuration, la vie a repris son cours malgré tout. Dans le quartier de Barbès-Rochechouart, après l'activité des vendeurs à la sauvette et des chanteurs de rue, tout s'éteint, tout s'endort. Mais cette nuit sera une longue et fatale nuit pour ceux qui auront croisé le Destin. Habillé en clochard, il a prédit à Diego qu'il rencontrerait la plus belle fille du monde et cette annonce va entraîner dans un cycle fatal des personnages aussi divers que Georges, un bourgeois éconduit par Malou, sa maîtresse, elle-même fille et soeur de collabo, que Raymond, un rescapé d'une officine de la Gestapo française, ou que la famille Quinquina. Tous sont reliés entre eux, tous sortiront différents de cette nuit étrange...

1945, Marcel Carné triomphe avec sa grande fresque poétique Les enfants du paradis qui vient de sortir après plusieurs années difficiles. Avec le poète Jacques Prévert, ils ont composé une ôde à l'amour qui a confirmé le génie de leur association, inaugurée en 1937 (Drôle de drame) et confirmée avec le magnifique Le jour se lève, Le quai des brumes et le très réussi Les visiteurs du soir. En cette année de Libération, les deux compères veulent revenir à un histoire qui soit contemporaine de son tournage, à la différence des Visiteurs qui se déroule au Moyen-Âge. Ils tissent alors un scénario mi-onirique, mi-réaliste, avec une bonne dose de poésie, et le propose à Jean Gabin, alors rentré des Etats-Unis avec Marlène Dietrich sous le bras. Gabin accepte, il impose Marlène comme partenaire. TRIOTout le monde est ravi mais des retards dans le lancement du tournage conduisent Dietrich a renoncer (prétextant que le scénario donne une mauvaise image de la France pendant l'Occupation) et Gabin a se retirer. Marcel Carné, sur les conseils insistant d'Edith Piaf, propose le rôle à Yves Montand, qui débute au cinéma (un seul film, Etoile sans lumière) mais triomphe au music-hall.

Les portes de la nuit fait partie de ces films singuliers, qui parlent avant tout au coeur (et quand même beaucoup à la tête) mais sur lesquels il est difficile de se faire une opinion sans y réfléchir un peu. L'espace d'une nuit, les protagonistes se retrouve réunis dans cet espèce de cercle rouge qui les conduira à leur propre destin. Mais ici, le destin s'incarne: c'est un pauvre homme dont la parole est vérité. Mais qui prend garde aux paroles du destin quand il ressemble à un cloclard? A l'étonnement que suscite cette intervention fantastique qui contrarie l'aspect réaliste de l'oeuvre, Jacques Prévert rétorque qu'il n'y a que des choses extraordinaires dans la vie mais que l'homme s'y est habitué - même un oeuf est un mystère, une oeuvre extra ordinaire.

Ce qui caractérise Les portes de la nuit, comme pas mal des films Carné-Prévert c'est ce réalisme poétique qu'ils ont défini dans les années 1930, ce mélange d'expressionnisme allemand et de naturalisme littéraire: photographie soignée, décors réalistes, personnages issus du milieu populaire et parfois croisant des marginaux ou des parias (ici les Sénéchal père et fils) et bien entendu une prédominance du dialogue qui donne toute sa saveur au film. En l'occurrence, c'est une chanson qui dans Les portes de la nuit va contribuer à sa légende. Ecrite pour Jean Gabin, qui l'adore, la chanson Les feuilles mortes est signée Prévert et Kosma (le compositeur du film). Jouée à plusieurs reprises, chantée (quelques vers) par Montand et Nattier, elle deviendra quelques années plus tard un grand standard du jazz aux Etats-UnisFABRE (reprise par Nat King Cole) puis un incontournable de la chanson rive gauche grâce aux interprétations de Juliette Gréco et Marcel Mouloudji, grâce enfin à l'hommage que lui rendra Serge Gainsbourg en 1961.

Film sur le bonheur, ce bonheur qui peut exister partout, mais ce bonheur contrarié par les hommes eux-mêmes, par ceux qui n'y croient plus, ceux qui n'en veulent pas, Les portes de la nuit est porté par la présence inquiétante et sobre de Jean Vilar, la délicieuse interprétation de Saturnin Fabre ainsi que par l'incarnation de leurs personnages respectifs par Serge Reggiani et Pierre Brasseur, très convaincants. On n'en dira pas autant de la performance d'Yves Montand, très en-dessous de ce qu'il prouvera dans ses rôles ultérieurs, peu crédible et mal à l'aise dans la peau d'un baroudeur écrit pour Jean Gabin et dont, alors débutant, il n'a pas l'envergure.

Echec commercial à sa sortie, vu comme une fantaisie romantique teintée de politique, Les portes de la nuit n'en demeure pas moins un grand film sur la mélancolie, sur l'amour et sur les hommes et marque la dernière collaboration de Marcel Carné avec Jacques Prévert.

mercredi 6 février 2019

SE SOUVENIR SIGNIFIE REGRETTER

LIVRELe tournant. Histoire d'une vie. - Klaus Mann (1942, publication pothume 1952)

"Les souvenirs sont faits d'une substance étrange - ils sont trompeurs et pourtant impérieux, puissants et impalpables. On ne peut pas se fier au souvenir, et pourtant il n'y a pas d'autre réalité que celle que nous portons dans notre mémoire. Chaque instant que nous vivons doit son sens à l'instant précédent. Le présent et l'avenir seraient inexistants si la trace du passé s'était effacée de notre conscience."

Fils de l'écrivain Thomas Mann, neveu de l'auteur Heinrich Mann, Klaus Mann nait au début du XXe siècle à Munich, en Allemagne. Elevé bourgoisement dans la littérature, le goût de l'art, le sens de l'esthétique, il traverse la Première Guerre Mondiale à l'abri des difficultés. Décidé à écrire (romancier, journaliste... écrire en tout cas!), il commence à publier dans les années 1920. Homosexuel et juif, engagé moralement contre les fascismes, fasciné par André Gide et Jean Cocteau, Klaus Mann quitte l'Allemagne nazie en 1933. Commence alors une vie d'exil: la France, la Hongrie, les Etats-Unis, la Suisse, aucun point d'attache qui ne parvienne à le guérir de sa profonde mélancolie, de sa courses vers la mort; aucune rencontre qui ne le divertisse de ses sombres pensées, de ses déceptions et de ses espoirs éteints...

"La plupart des gens nous regardaient de travers, non parce que nous étions Allemands mais parce que nous avions quitté l'Allemagne. Pour la majorité, cela ne se fait pas. Une personne convenable reste aux côtés de son pays quel que soit celui qui gouverne. Qui s'oppose au pouvoir légitime devient suspect: c'est un protestataire, voire même un rebelle. Et Hitler ne représentait-il pas le pouvoir légitime? Mais si! Pour la majorité, il le représentait."

Autobiographie partielle (ici Mann ne fait aucune allusion directe à ses relations masculines, y compris son amour pour un écrivain américain de 10 ans son cadet) qui se termine par un journal de guerre, Le tournant est une oeuvre étrange qui ne met pas vraiment à l'aise: empoissée des déceptions à répétition de son auteur, l'oeuvre - bien écrite, captivante sur le plan historique et philosophique - est toute en nuances de gris et de sombre: c'est que l'Allemagne des années 1920-1930 n'est pas joyeuse, pour l'écrivain. Tout, dans les détails de sa petite vie de jeune homme en quête d'une destinée comme dans les grands fracas de la vie politique du monde, vient s'entrechoquer et finalement gâcher les plaisirs comme les ambitions. C'est que Klaus Mann, en définitive, à peur: peur pour son pays, peur pour l'Europe, peur pour l'espèce humaine.

"Transformer le narcissisme fanfaron de la jeunesse en programme d'un idéal révolutionnaire, construire à partir d'une phase biologique déterminée une forme de vie autonome: ceci n'était possible qu'en Allemagne. Ce mélange de systématisation et de flou, d'élan révolutionnaire et d'obscurantisme virulent qui nous semble caractériser le Mouvement de la Jeunesse, on ne peut s' y méprendre, il est allemand, dangereusement allemand! (...) Jamais peut-être auparavant dans l'histoire, les jeunes gens n'avaient été jeunes de façon aussi consciente, éclatante et provocante que la génération allemande de ces années-là. On dirait: 'Je suis jeune' et on avait formulé une philosophie, poussé un cri de guerre. La jeunesse était une conjuration, un défi, un triomphe."

Entouré de suicides (on meurt beaucoup autour de Klaus Mann, et de façon volontaire), baigné de ce romantisme mélancolique qu'il a découvert très jeune de part sa culture littéraire, fuyant le réalisme pour préférer le monde du rêve (et de la drogue, parfois), Klaus Mann est décidé à mourir à partir de 1942 (36 ans), projet qu'il mettra à exécution en 1949. C'est que la vie que raconte Klaus Mann n'est pas celle des cafés de Berlin, de Munich, de Paris ou de Budapest, non plus que le Los Angeles des studios de cinémas, des stars étincelantes, guère plus qu'une vie facile, de gens légers - les moeurs,  les consciences, les vies - et bien nés; ce qu'il raconte, c'est comment la réalité, l'affreuse et implacable réalité, vient gâter ce qui aurait pu être une vie d'artiste, faite de rencontres enrichissantes et d'amours plus ou moins durables.

"La colossale orgie de haine et de destruction est terminée! Jouissons des distractions douteuses de ce que l'on appelle la paix! Après les débordements sanglants de la guerre, venait la farce macabre de l'inflation! Quel divertissement à vous couper le souffle que de voir le monde se disloquer! Des penseurs solitaires avaient-ils un jour rêvé d'une transmutation de toutes les valeurs? Picasso_-_Paul_en_arlequinAu lieu de cela, nous assistions à la dévaluation totale de la seule valeur à laquelle avait cru vraiment une époque privée de dieux, l'argent. L'argent se volatilisait, se décomposait en chiffres astonomiques. Sept milliards et demi de Marks allemands pour un Dollar américain! Neuf millions! Un billion! Quelle plaisanterie! C'était à mourir de rire..."

Klaus Mann aura parcouru l'Europe des années 1930 en voulant lui faire prendre conscience du danger du fascisme. Mais l'Europe a bien trop peur du communisme et de la guerre pour écouter les mauvais augures. Elle ne bouge pas, ou elle s'entend avec Mussolini et Hitler. Naturalisé américain en septembre 1943, Mann n'aura même pas la consolation de participer à la libération de l'Europe, malgré son service actif lors de la campagne d'Italie de 1944. Entourés de GI, il découvre leur inculture, leur racisme aussi (contre les noirs, contre les japonais) et leur manque de conscience des choses.

Le tournant est donc le récit d'une existence ratée, ratée aux yeux de son conteur; sinon ratée, du moins décevante. Klaus Mann, l'Allemand qui voulait de venir Européen, Européen qui a voulu devenir citoyen du Monde achève son récit à septembre 1945. Pour le lecteur qui ne possède pas quelques éléments de la vie de Klaus Mann ainsi qu'un (petit) bagage historique sur la période, la lecture paraîtra fastidieuse et ennuyeuse. Dommage, ce Tournant réserve quelques pages sublimes et quelques moment assez cocaces.

"[Adolf Hitler] était assis là [dans la Tea Room du Carlton de Munich], entouré de quelques-uns de ses acolytes favoris, et savourait sa tartelette aux fraises. Je pris place à la table voisine, à moins d'un mètre de lui. Il dégusta une autre tartelette aux fraises, avec de la crème; (...) puis une troisième. (...) Deux questions, surtout, m'occupèrent pendant les trente minutes passées en cette déplaisante compagnie. Premièrement, en quoi résidait le secret de l'impression qu'il produisait, de la fascination qu'il exerçait? Et deuxièmement, qui me rappelait-il, à qui ressemblait-il? (...) Pas à Charlie Chaplin. A Dieu ne plaise! (...) Celui-ci semblait au contraire d'une susbtance et d'un constitution des moins nobles, un méchant petit bourgeois au regard brouillé par l'hystérie dans une face blême et bouffie. (...) Il n'était certainement pas réjouissant d'être assis près d'une pareille créature; et cependant je ne pouvais me rassasier de la vue de cette gueule répugnante. Je ne le l'avais, assurément, jamais trouvée particulièrement attrayante, ni en effigie, ni sur une tribune illuminée; mais la laideur qui me faisait face dépassait toutes mes espérances."

Illustration: Pablo Picasso, Paul en Arlequin (1924), Paris, Musée Picasso.

mercredi 30 janvier 2019

UNE PART D'INCONNAISSABLE

LIVRE

Un certain Paul Darrigrand - Philippe Besson (2019)

Septembre 1988, après trois années d'études de commerce à Rouen, Philippe intègre un DESS de droit du travail à Bordeaux. Jeune homme effacé, discret, ayant des amis mais se retrouvant dans une promo de vingt inconnus, le garçon a décidé que, cette année-ci, il serait différent, qu'il serait sociable et c'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un garçon plus âgé que lui, Paul Darrigrand, qui fréquente la même école. Les semaines passent, Philippe désire Paul, et Paul s'impose à sa manière; sauf que Paul est marié et qu'il n'est pas homosexuel. En tout cas, il n'en dit rien. Il ne dit rien sur rien, d'ailleurs. Et puis il y a la virée entre camarades de promo sur l'île de Ré, quelques jours avant Noël, et l'enchaînement... Printemps 1989, Philippe doit être hospitalisé: il a une maladie grave (très) et on ne sait pas s'il va s'en sortir. Et si, au fond, tout cela n'était pas lié?

"Donc, c'est juste cela, notre premier contact: une légère bousculade, une oeillade sombre, un frôlement, et puis un effacement. C'est sans importance. Enfin, c'est ce que je crois."

Récit à la première personne, Un certain Paul Darrigrand raconte un épisode de la vie de son auteur, épisode situé quelques années après Arrête avec tes mensonges mais dans la même veine. La même veine, c'est-à-dire une page d'amour intime, profond, secret mais pas honteux, une page de nostalgie (chez Besson, la nostalgie fait mal), ce besoin de sauver quelque chose, une part du vivant qu'il a été, un moment qui ne sera plus jamais, un temps qu'il ne pourra pas retrouver, parce que la vie est ainsi faite.

"Je voudrais tans savoir écrire, écrire exactement, écrire parfaitement, à propos de ça, ces moments, tout ce qui se tenait dans ces moments, ecrire à propos d'une certaine lumière tombée un jour à l'oblique sur son visage, à propos d'une odeur dont j'ignorais la composition mais dont je savais qu'elle était la sienne, écrire sur des gestes qui lui échappaient et qui instantanément me foudroyaient, je voudrais trouver les mots, les mots justes, absolus, afin qu'on sache ce que j'éprouvais alors mais je ne sais pas, je n'y arrive pas, c'est inexprimable pour moi, avec des mots c'est toujours tellement moins que ce que c'était."

Une fois encore, Philippe Besson nous emporte dans un récit touchant, en dépit d'une écriture parfois rèche qui ne s'encombre pas de longues pages narratives mais qui sait distiller des parenthèses intéressantes. Si l'écriture est rèche, c'est parce qu'elle veut se borner aux faits, ne pas se perdre dans des éléments d'ornementation qui, à défaut d'être sentimentaux, passeraient pour mièvres. Et c'est certainement ce qui fait tout l'intérêt de cette forme de récit: on attend - on aimerait - plus de détails, plus d'introspection, peut-être un soupçon de poésie ou un souffle romanesque sur les péripéties de cette liaison pour le moins singulière (singulière parce que rien n'est banal quand on est amoureux), or Philippe Besson a choisit la forme de l'honnêteté sans fard. HIVart5Il ne hâte pas non plus, il ne bâcle rien: il dit les choses telles qu'elles arrivent, les présente à sa façon et à hauteur humaine. De cette presque brutalité un peu clinique ou descriptive, se dégage une forme de poésie, une musique qui, au final, ne nous est si peu étrangère. Philippe Besson, en refusant l'ornement du style, nous tend un miroir et nous dit qu'en définitive, nous avons tous vécu cela.

"Si j'ai consenti ce jour-là à affronter l'objectif, c'est évidemment dans l'unique intention de figurer aux côtés de Paul, pour que ce nous deux apparaisse quelque part, pour que ça existe, qu'on ne vienne pas me dire après que ça n'a pas eu lieu."

Sur l'intrigue en elle-même, il n'y a pas forcément besoin de dire quelque chose. A vrai dire, on pourrait se demander si elle n'est pas, pour Philippe Besson, secondaire: parler d'une histoire d'amour est un exercice devenu impossible sans tomber dans l'excès - car qu'a-t-on à découvrir quand on sait déjà Adam et Eve, Roméo et Juliette, Tristan et Yseult? - et c'est bien ce dont se garde l'écrivain. Il place tout, ou presque, dans la façon de raconter ou plutôt de révéler. Philippe Besson ne fait pas un roman, il fait une chronique: il met des mots sur ce que nous savons déjà, ce quelque chose de vécu, plus ou moins similaire, plus ou moins différent, mais que nous savons intimement, sur lequel on aurait pourtant du mal à mettre un mot, à moins d'en mettre des tas peut-être.

Philippe Besson qui s'était si souvent raconté à mots couverts à travers ses romans de fiction, continue ici à se livrer, à s'analyser sans retenue mais avec une pudeur de bon aloi, et compose, une fois encore, un récit touchant et efficace, simple comme l'amour.

"Il y a des gens comme ça, ils n'ont rien besoin de faire, on ne peut pas s'empêcher de penser à eux, de les désirer.

Crédit photo: GMHC

mercredi 23 janvier 2019

C'EST RARE, AUJOURD'HUI, D'AVOIR UN COEUR

POSTERLes liaisons dangereuses 1960 - Roger Vadim (1959), avec Jeanne Moreau (Juliette de Merteuil, épouse Valmont), Gérard Philipe (Vicomte de Valmont), Jeanne Valéry (Cécile Volange), Annette Vadim (Marianne Tourvelle), Simone Renant (Mme Volange), Jean-Louis Trintignant (Danceny), Nicolas Vogel (Jerry Court), Madeleine Lambert (Mme Rosemonde), Boris Vian (Prévan, un ami des Valmont)...

Paris, décembre 1959: dans un grand et bel appartement de la bourgeoisie, les Valmont donnent une réception à laquelle tous leurs amis participent, les plus proches comme les plus critiques. Libertins, Juliette et son mari se sont fait la promesse de ne jamais avoir de sentiments pour leurs amants, partenaires de plaisirs - ceux de la chasse, de la séduction et du sexe - qui sont assez nombreux: cruels, manipulateurs et sans scrupule, les époux aiment à briser les couples, faire se rompre les fiançailles. Leur réputation est aussi sulfureuse que leurs calculs sont froids. Ce soir là, Mme Volange annonce à Juliette que sa fille, Cécile, doit épouser Jerry Court, un amant de Juliette. Décidée à se venger - par jeu plus que par jalousie, Juliette demande à son mari, expert en détournements, de séduire la jeune adolescente qui, de son côté et en secret, est éprise d'un étudiant, Danceny. Pour les vacances du nouvel an, à Megève, Valmont s'installe donc dans l'hôtel où est descendue la famille Volange. Mais il croise une jolie jeune femme, Marianne Tourvelle, qu'il décide de séduire. Or, la règle du jeu fixée avec Juliette est compromise: Valmont semble s'éprendre de Marianne. Ce qui n'est pas du goût de Juliette...

Roman libertin célèbre, Les liaisons dangereuses, dont on connaît certainement mieux les adaptations de Stephen Frears avec Glenn Close ou de Milos Forman, est adapté ici par Roger Vadim, cinéaste à la réputation sulfureuse depuis sont premier film, Et dieu... créa la femme en 1956. D'entrée, on peut souligner la réécriture réussie par l'équipe de scénaristes: s'ils respectent la structure globale du roman de 1782, COUPLE VALMONTils modifient avec pas mal d'inspiration les rapports entre certains personnages (Merteuil et Valmont sont mariés) et sacrifient quelques aspects un peu datés à leur transposition de l'action à la fin des années 1950: musique jazz, bourgeoisie des beaux quartiers de la rive gauche, vacances à Megève etc.

Dans cette France gaulienne toute jeune, Roger Vadim ne désire pas tant provoquer que d'être celui qui met au jour l'aspect moral et amoral de l'oeuvre de Choderlos de Laclos: dépourvu de ses perruques, de ses fards et de ses robes garnies de linges, l'intrigue s'avère presque plus provocante, les protagonistes plus vicieux, les rapports plus dangereux. Vadim nous tend - en tout cas il tend à ses congénères - une sorte de miroir: la société bourgeoise qui joue avec elle-même, qui manipule le sexe et les sentiments, le tout sur fond de jazz enlevé. Autant dire que dans la société de la guerre d'Algérie, des difficultés économiques et de la stagnation sociale, un tel film n'a pas laissé indifférent: il a été boudé par les uns, décrié par les autres, et surtout il a été totalement interdit de projection à sa sortie puis uniquement interdit aux moins de 16 ans, notamment pour des scènes de nudité, que l'on qualifierait de scènes de charme aujourd'hui. Il est toutefois un des films qui attire le plus de spectateurs de l'année 1959-1960 loin derrière Fernandel dans La vache et le prisonnier (sans commentaire).

De l'intrigue, il ne faut pas trop en dire, d'une part parce qu'elle est passablement connue, ensuite parce qu'il est inutile de développer le récit d'une histoire où le jeu des comédiens et la mise en scène sont au service d'une trame basée sur la manipulation et le mensonge. TOURVELSoulignons toutefois la belle présence de Jeanne Moreau, vénéneuse à coeur, et l'intéressante prestation de Gérard Philipe (mort quelques semaines après la sortie du film) en séducteur pour le moins éloigné du romantisme auquel on attache ordinairement son nom. Jeanne Moreau, c'est Florence d'Ascenseur pour l'échafaud avec la cruauté et la rouerie sur le visage: belle à se damner, belle à se perdre, belle à se venger.

Louis Malle avait eu Miles Davis et sa trompette pour Ascenseur pour l'échafaud; Roger Vadim a le saxophone et le bebop de Thelonious Monk pour ses Liaisons. Ils auront eu Jeanne Moreau tous les deux.

Si l'on ne savait pas la part de souffle de liberté que l'histoire doit au siècle des Lumières, on pourrait penser que Les liaisons dangereuses 1960 est un grand film noir où un couple, au nom de la libre-pensée, joue le rôle de victime et de criminel.

"Je ne persifle pas, moi, je me venge."