Disjecta membra

mercredi 18 septembre 2019

LE POIDS DE L'IRREMEDIABLE

LIVREJean Barois - Roger Martin du Gard (1913)

"C'est trop bête à la fin! Tu viens empoisonner notre vie, avec tes idées... Tes idées! Tout le monde en a, des idées! Tu n'as qu'à avoir celles de tout le monde!"

Enfant tuberculeux né en province en 1863, Jean Barois est destiné à devenir médecin, comme son père. A l'adolescence, il rencontre Cécile, une jolie jeune fille qui, sous l'influence de sa mère, n'omet aucun de ses devoirs religieux, tandis que Jean court aussi bien l'université de médecine que les cours de sciences naturelles, sujet qui devient sa passion, puis son crédo. Enseignant au collège Venceslas de Paris, Jean a épousé Cécile et ils ont une fille, Marie. Mais l'idéal de vérité de Barois le pousse à interroger ses semblables sur l'existence de Dieu et sur les fondements de leur foi: renvoyé du collège, il se sépare de Cécile à qui il confit la garde de leur enfant. Profondément marqué par l'affaire Dreyfus, Jean fonde un journal, Le semeur, qu'il veut le fanal de la volonté scientifique et de la liberté de penser. Ardent défenseur d'Emile Zola, Le semeur prend sa part dans la crise moderniste qui secoue le catholicisme à l'orée du XXe siècle. Mais dans les dernières années d'une Belle Epoque finissante, sans pour autant renier son idéal anarchiste, sentant sa santé décliner, Jean Barois retrouve Marie, qui veut entrer au couvent, ainsi que Cécile. Il retrouve aussi une forme de foi, ou plutôt d'espérance en Dieu...

"Tu sais bien, n'est-ce pas, que je ne crois pas à l'efficacité de cette prière, de ces cierges? (...) Ce qu'il y a de plus propre en moi, c'est justement cette loyauté dans le doute... C'est d'attacher une si grande importance à tout acte de foi, que je ne peux plus en faire le simulacre par complaisance."

Archiviste paléographe, Roger Martin du Gard a 29 ans quand il s'attèle à la rédaction de son premier roman, Jean Barois, qu'il achèvera après 3 années de dure création. Dans un souci d'objectivité, l'écrivain veut consacrer sa fiction au parcours d'un homme qui perd la foi à mesure que la vérité scientifique éclaire, de façon absolue, les mystères de l'existence, un homme qui s'engage dans la crise anti religieuse des débuts de la IIIe République laïque, mais un homme qui ne trouve aucunement la réponse à son angoisse de la mort dans le libre esprit ou les progrès des sciences modernes. Ecrivain de conviction catholique, l'auteur, qui se fera principalement connaître avec Les Thibault, ne cherche donc pas à abdiquer sa foi mais à prendre la mesure de son époque - il a une vingtaine d'année au moment de la loi de séparation - sans juger ni poser un point de vue comme supérieur à un autre. On croise ainsi, dans Jean Barois, des catholiques fervents, des éclésiastiques, des anarchistes, des journalistes politiques, des réactionnaires conservateurs etc.

"Ce que vous appelez anarchie, c'est simplement la vitalité intellectuelle d'une nation! Il n'y a pas plus de dogmes en morale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de convenances sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire, puisqu'il doit, pour garder sa valeur pratique, évoluer en même temps que la société: or cette évolution n'est possible que s'il y a, dans la société, ce ferment que vous appelez anarchie, ce levain sans lequel aucun progrès ne peut se lever. (...) Les transitions sont brusques parce que les éclats se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés! Jadis, la morale variait d'un siècle à l'autre, actuellement, elle varie d'une génération à la suivante: c'est un fait, il faut l'accepter."

D'une forme originale comprenant beaucoup de dialogues, très peu de descriptions et des indications de caractère ou de scénographie dans le récit même, le roman peut dérouter, d'autant que son sujet pourrait sembler austère voire rébarbatif. Or pas! Jean Barois possède déjà une part du souffle de ce que sera la saga des Thibault, souffle ici croisé avec une certaine rigidité de forme qui n'est pas sans rappeler André Gide (l'amour en moins) ou François Mauriac (les bas sentiments en moins).

A découvrir donc, avec la curiosité d'une étude finalement très riche et passionnante sur les convictions d'un homme, entre acte de foi et savoirs tangibles, et sur notre propre attitude face à nous-mêmes, aux heures de gloire comme aux heures dernières.

"La liberté est un bien dont on n'apprend à se servir que petit à petit, et seulement par un usage démesuré!"


mercredi 11 septembre 2019

DIEU POURSUIT UN FANTÔME

AFFICHEShock corridor - Samuel Fuller (1963), avec Peter Breck (John Barett), Constance Towers (Cathy, la fiancée de John), Larry Tucker (Pagliacci, le voisin de chambrée de John), James Best (Stuart, le premier témoin), Hari Rhodes (Trent, le deuxième témoin), Gene Evans (Docteur Boden, le troisième témoin), John Matthews (Docteur Cristo, le responsable de l'asile), Chuck Roberson (Wilks, l'infirmier sympathique), John Craig (Lloyd, l'infirmier antipathique), Bill Zuckert (Swanee Swanson, le patron de John), Philip Ahn (Docteur Fong, le psychiatre qui prépare John), Paul Dubov (Docteur Menkin, le médecin de John), Rachel Romen (La nymphomane qui chante)...

Reporter au Daily Globe, John Barett a mis en place un stratagème pour découvrir l'auteur d'un assassinat dans un asile d'aliéné. Son objectif: conclure l'enquête que la police n'a pu mener à son terme, publier le récit de son expérience et gagner le prix Pulitzer. Avec la complicité de son chef, Swanee, il se prépare sous la férule du docteur Fong à se faire passer pour dangereux afin d'être interné. Cathy, sa fiancée qui doit se faire passer pour sa soeur victime d'inceste, est réticente à cette masquarade mais accepte d'aider John. Interné, Barett fait la connaissance de Pagliacci, un obèse monomaniaque qui aime à chanter de l'opéra et qui sympathise avec le nouveau venu. A la recherche du meurtrier d'un dénommé Sloan, John Barett doit retrouver trois témoins: Stuart, un ancien soldat de Corée qui est décidé à refaire la guerre de sécession, puis Trent, un étudiant noir qui veut intégrer le Ku-Klux-Klan, et enfin le docteur Boden, ancien scientifique nucléaire réduit à l'âge mental de 6 ans. Mais pour ne pas être découvert, John doit donner du crédit à son histoire d'obsession incestueuse et d'hydrothérapie en électrochocs, l'internement vire peu à peu au cauchemar...

Initialement écrit dans les années 1940 pour Fritz Lang, qui le refuse, le scénario original de Shock Corridor est repris au début des années 1960 par Samuel Fuller, cinéaste plus ou moins bien vu dans son pays mais indépendant et à la liberté de ton assez peu courante à l'époque. Producteur, réalisateur et scénariste donc, Fuller doit faire avec la faiblesse d'un budget qui est plus que léger et trouve l'astuce narrative qui fera la grande force du film: un seul décor, celui d'un long couloir - dont il accentuera la profonfeur en plaçant des comédiens nains en arrière-plan - dans le bâtiment réservé aux hommes au sein d'un asile psychiatrique. 02Ce couloir, c'est le piège dont ne sort pas, le lieu de convergence des hommes condamnés à des traitements violents, un lieu incontournable mais écrasant qui anihile toute volonté d'ailleurs, peu à peu.

Pour donner plus de relief à son hôpital, Samuel Fuller confie au français Eugène Lourié la direction artistique. Lourié, qui a travaillé avec Jean Renoir (Madame Bovary, Les bas-fonds, La grand illusion, La bête humaine, La règle du jeu entre autres films), Marc Allégret, Jacques Becker, Max Ophüls, Julien Duvivier et Charles Chaplin (Les feux de la rampe), apporte cette atmosphère étudiée, jouant sur les noirs et les blancs, et les détails de crédibilité, parfois ironiques comme cette inscription du nom de Nijinski dans le salle de "dansethérapie", alors que le celèbre danseur avait fini interné pour schizophrénie après la première guerre mondiale.

On l'aura compris, ce n'est pas l'intrigue policière qui compte dans Shock corridor mais bien l'aspect violent d'un internement. Qualifié de cinéaste facilement barbare par ses détracteurs, Samuel Fuller fait reposer son film sur trois éléments clefs qui en constituent l'essence: l'absurde, personnifié par la présence de doux-dingues gentillets comme Pagliacci, la dénonciation politique dans le propos (ici dans le discours anticommunisme, raciste et anti nucléaire des trois témoins), et la violence. C'est cet élément qui est, encore aujourd'hui, le plus frappant dans l'oeuvre. Bien sûr, il y a une forme de violence physique montrée dans les séances de chocs électriques ou les passages de camisole, mais c'est une violence bien mineure en comparaison avec celle avec laquelle le réalisateur nous confronte. Les mots, les images et l'ambiance sont là pour mettre le spectateur dans une position d'inconfort permanent. 01Ambiance gluante au milieu de fous plus ou moins furieux, mais surtout spirale implacable, qui n'est pas sans rappeler la série Twilight zone d'ailleurs, une spirale sur le fil de laquelle John Barett marche en équilibre précaire, prêt à mettre en jeu sa santé mentale et son identité pour gagner un prix littéraire.

On trouvera de ce fait l'intrigue un tantinet légère et le dénouement téléphoné, voire carrément éventé dès les premières scènes. Ce qui compte, dans Shock corridor, ce ni l'enquête policière de Barett, encore moins ce monde de dingos dans lequel il évolue, mais bien de savoir jusqu'où Barett va pouvoir tenir et, en définitive, comment et à quel moment il va basculer. Fable très riche sous des apparences de film faible, Shock corridor est avant tout un film dérangeant, dérangeant au sens du malaise.

Censuré à sa sortie dans les états du sud des Etats-Unis, villipendé pour ses propos contre les valeurs américaines, il sera également interdit en Grande-Bretagne et en Suède et devra attendre 1965, époque des émeutes raciales, pour qu'il soit diffusé en France. Considéré comme un chef d'oeuvre par Jean-Luc Godard, Shock corridor est un film peu courant, curieux, intrigant, sans suspense réel mais véritablement captivant.

A découvrir.

mercredi 4 septembre 2019

UN MONDE S'EFFONDRE

LIVRELe Général a disparu - Georges-Marc Benamou (2019)

"Il resta un moment impressionné par ce front qui s'étendait au-delà de Paris, de la ceinture rouge et du Quartier Latin."

Paris, 28 mai 1968. Dans le palais de l'Elysée, le Président de la République fait le point sur la situation: grève générale en France depuis deux semaines, mouvement contestataire chez les étudiants qui a embrasé la jeunesse, festival de Cannes annulé par solidarité avec les revendications, accords avec les syndicats de travailleurs rejetés par la base, tentative de prise de pouvoir par la gauche, bref un bilan difficile à avaler pour le chef de l'Etat, le Général de Gaulle qui ne comprend plus cette France et voit autour de lui son propre camp se déballonner. Alors qu'une manifestation est prévue le lendemain, à l'appel des communistes et des syndicats, le Général soupèse les arguments, évalue les alternatives, étudie ses marges de manoeuvre, puis finalement... disparaît! Personne, ni Georges Pompidou, le premier ministre, ni la garde rapprochée gaullienne, ni même l'administration militaire et civile du Président n'est informée. Déçu, aigre, mécontent, en pleine crise de confiance, méfiant à l'éxtrême, de Gaulle a décidé de jeter l'éponge et, craignant pour sa vie et celle des siens, est parti en exil. Le 30 mai à 14h30, il est de retour, et il a changé...

"Cette idée d'une France bistrotière, revenue à ses instincts, le révulse plus que jamais. (...) La France, c'est lui; elle est où il se trouve; elle voyage dans son esprit. Que la populace l'abandonne, après tout, c'est son affaire... Elle le paiera. Il ne reconnaît pas ces barbares, à qui il avait offert un destin. Qu'ils se débrouillent."

Episode véridique et fort célèbre de la chronologie des événements du printemps 1968 en France, la disparition du Général de Gaulle pendant 24 heures est l'ultime rebondissement d'une crise de la jeunesse, ouverte en mars 1968 par des étudiants qui rêvent de changer la société et qui s'est transformée peu à peu en crise politique puis en crise de régime. Depuis 1958, la France est dirigée par une légende: l'homme de 1940, celui qui a sauvé la République du déshonneur et qui a libéré la France et de l'emprise nazie et du double-jeu américano-britannique. Mais cet homme de légende, le peuple n'en veut plus, et son propre camp commence à vouloir tourner la page, à se débarrasser du vieux. De ces trois jours qui ont vu la Ve République chanceler, Georges-Marc Bénamou fait un roman (et non une étude historique) basé sur le réel, le plausible, mais qui reste une fiction imaginée d'après les témoignages recensés et les faits établis.

L'auteur maîtrise très bien son sujet. Proche, sinon fidèle, de François Mitterrand, Bénamou sait ce que le pouvoir a de dissimulateur, ce que l'Elysée a de secret et de petites manoeuvres, ce que la politique a de mesquineries et d'appétits perpétuellement aiguisés. Ainsi parvient-il à mettre en scène de façon très crédible un vieux chef d'état totalement dépassé par le propre idéal qu'il se faisait de la France, et dorénavant en détestation de son entourage politique.

"Il les dévisage. Son dédain est immense. (...) Ils étaient dé-com-po-sés biologiquement. Depuis, c'était devenu une idée fixe, chez lui: repérer ceux qui tombaient, les décomposés; et les trois fidèles d'entre les fidèles venaient de le lâcher, eux aussi. Ils étaient devenus gris bleu, le visage couleur de trouille; cette teinte particulière au Parisien, selon Balzac, due aux excès, à la bonne chère, à la fumée des villes qui devient violacée sous l'effet de la peur. Cette vision chromatique, amplifiée par la fatigue des nuits blanches, emplit le vieux chef de dédain, autant que de désespoir."

Le Charles de Gaulle de Bénamou, c'est un homme qui passe, en une soixantaine d'heures, d'illusions en illusions. Si les barricades de mai 1968 ont réveillé chez lui l'homme de 1958, celui de la crise algérienne alors à son paroxysme, elles lui ont montré qu'il n'était plus en phase avec son époque et donc avec son peuple. POMPIDOUDe Gaulle, en mai 1968, ce n'est plus l'incarnation de la providence, ce n'est plus Jeanne d'Arc ou Bayard, c'est un vieil imbécile qu'il faut sinon tuer, du moins abattre symboliquement et renvoyer à sa retraite. Homme d'une autre époque, de Gaulle par Bénamou, c'est le militaire qui a connu 1940, le politique qui a cotoyé Churchill et brillamment réussi l'entourloupe de l'Algérie. Cest aussi celui qui voit des Brutus dans tout le conseil de ses ministres: Chirac qui le regarde de haut, Pompidou qui se permet de lui faire des reproches, et tous les autres - Giscard, Chaban - qui préparent la succession, sans parler des Mitterrand, Rocard, Defferre, Monnerville (le président du Sénat) et Mendès-France qui envisagent déjà la prise du pouvoir pour supprimer cette Ve République honnie. C'est un homme, enfin, qui réagit en vieux militaire et de façon paradoxale. Lui qui n'a jamais conquis la France en faisant la guerre active, fait le compte de ses derniers soutiens: deux vieux croulants d'un autre âge, d'une gloire ancienne, les généraux Bigeard et Massu. Napoléon embarquant pour Sainte-Hélène, César voyant briller le couteau etc.

"Pour l'ancien saint-cyrien, une grille d'explication avait fini par s'imposer dans cette crise. La caste des normaliens, cette bande rivale avec à sa tête Pompidou, était responsable de la chienlit. Les ulmards étaient à l'origine de tout. Ils avaient refusé le changement. Ils avaient salopé son ambition d'établir la sélection à l'université. Ils avaient tout empêché, et d'abord de réinventer l'école et l'université qui craquaient de tous côtés... Il connaissait le pouvoir des normaliens, leurs moeurs, leurs solidarités douteuses, depuis la IIIe République où il les avait vus à l'oeuvre. Dans son gouvernement, il savait qui l'était, qui ne l'était pas; et de fait, ils étaient nombreux. Pompidou, tous les autres. Joxe? Normalien, tellement Rive Gauche. Fouchet? Lui aussi, derrière son air de commissaire, un cérébral tourmenté. Peyrefitte? Encore un umlard; ondoyant comme ils le sont tous. Gorse, le ministre de l'information? Normalien, lui aussi, si bavard qu'il préfère toujours les journalistes, ses bons amis... Ils ne veulent rien changer à leur affaire, l'école, l'université, la sélection, car ils viennent tous de là. La rue d'Ulm. Sartre et Pompidou, même combat. Tout s'explique. (...) En vingt-cinq ans, dont six à Matignon, il a tout passé à ce Premier Ministre moderne, ses fantaisies à la télévision, Guy Béart, Alain Delon, ses virées en bateau avec Guy et Marie-Hélène de Rothschild, leurs week-ends à Saint-Tropez, les pantalons de sa femme, les projections rue de Lübeck, son bolide Porsche dans Paris-Match. Tout passé, même ses cadeaux au patronat, et la nomination de ministres appelés pompidoliens. Mais ce ton, cette autorité, ce manque d'égard envers le chef? La manière est nouvelle, inédite, inouïe!"

Parfaitement en maîtrise de son sujet, peut-être un rien antigaulliste dans le ton (un reste de mitterrandisme?), Georges-Marc Bénamou fait ici un récit captivant, centré autour de la personne du Général de Gaulle, bien entendu, mais aussi du Général Massu et d'Yvonne de Gaulle. On y retrouve avec grand plaisir la vieille chevalerie de la France Libre, ce dernier cercle des fidèles qui tremble de peur, mais aussi un Georges Pompidou qui comprend que son destin s'est mis en marche depuis qu'il a pris en main la gestion des barricades et des négociations. GAULLEOn y voit, surtout, un homme qui envisage toutes les solutions (donner l'assaut, prendre la fuite, faire front quitte à se faire assassiner, ouvrir un gouvernement provisoire dans les départements de l'est...) et qui constate qu'il se raccroche à une légende, à une étoile, la sienne, qui ne fait plus illusion, qui ne galvanise plus personne, même ses fidèles; on y trouve enfin un homme qui, lors de ses échanges avec le général Massu, décide de prendre en main son nouveau destin: celui de choisir sa fin.

"Mon Général, je ferai ce que vous m'ordonnez... Mais imaginez-vous... A la radio de Strasbourg, lancer votre appel; et moi avec ma bedaine, et mes années, reprendre la tête d'une division; entrer dans Paris; ratisser la ville; faire encore la guerre... (...) Nous voyez-vous, mon Général... à nos âges, refaire le 18 juin? (...) Pardon de vous le dire, vous y laisserez votre légende."

Et Georges-Marc Bénamou de s'autoriser un crime, littéraire bien entendu, qui n'aura pas d'incidence sur la compréhension de l'histoire ou si peu. La légende gaullienne officielle veut que le général Massu se soit entretenu avec De Gaulle et l'ait regonflé à bloc, lui ait fait reprendre espoir, lui ait rendu les habits de l'homme de 1940 et de 1958, bref lui ait fait la leçon en l'adjurant de ne pas abandonner son Grand Oeuvre, cette Ve République qui n'a que 10 ans. Or, l'épisode mis en mots par l'écrivain est assez différent: Massu démontre à de Gaulle qu'il n'est qu'un fantôme, que sa lumière est celle d'une étoile morte et s'il lui déconseille de fuir en abandonnant la nation à son sort, il lui conseille de se retirer, d'abandonner la France et son grand dessein, de jeter l'éponge oui, mais avec panache: rentrer à Paris et reprendre la main dans le jeu politique, trouver une raison de quitter le pouvoir qui ne ternisse pas sa stature historique.

Avec pas mal de talent et un style sobre, tout en phrases courtes qui vont droit au but, une plume cruelle mais sans méchanceté, Georges-Marc Bénamou nous offre une fiction historique de belle facture qui se lit avec grand appétit. 

"Eh bien, disons que j'en ai assez de porter le cadavre de la France."

mercredi 28 août 2019

IL FAUT DE LA SANTE POUR MOURIR

LIVRESoif - Amélie Nothomb (2019)

"Ce n'est pas un hasard si j'ai choisi cette région du monde: il ne me suffisait pas qu'elle soit politiquement déchirée. Il me fallait une terre de haute soif. Aucune sensation n'évoque à ce point celle que je veux inspirer que la soif."

L'an 33, à Jérusalem. Jésus est jugé et condamné à la crucifixion. Accomplissant son destin, il raconte sa dernière nuit, sa mort et sa résurrection à travers sa propre existence, par les mots qu'il n'a jamais dits dans sa vie incarnée et que les chroniqueurs ont oubliés, parfois trahis. Revenant à sa vérité, Jésus met un mot sur la vie: elle s'appelle la soif. Tout part de là...

"En quittant l'enfance, on apprend à ne plus contenter sa faim dès qu'elle apparaît. Personne n'apprend à différer le moment d'étancher sa soif. Quand celle-ci surgit, on l'invoque comme l'urgence indiscutable. On interrompt son activité quelle qu'elle soit, on cherche de quoi boire. Je ne critique pas, boire est si délicieux. Je regrette néanmoins que nul n'explore l'infini de la soif, la pureté de cet élan, l'âpre noblesse qui est la nôtre à l'intant où nous l'éprouvons."

Amélie Nothomb philosophe, on l'avait déjà perçu à différents degrés au fil de son oeuvre, largement influencée par les sagesses orientales et son propre recul, souvent ironique mais toujours bienveillant, sur les choses et les gens; Amélie Nothomb conteuse, on l'avait rencontrée dernièrement avec les récits revisités de Barbe Bleue en 2012 ou Riquet à la Houppe en 2016; mais Amélie Nothomb évangéliste, le fait est nouveau et très surprenant. A dire le vrai, l'écrivain belge ne cherche pas, dans ce roman, à rédiger le cinquième évangile: Jésus se confie sur ses derniers instants et ne cherche en rien à rétablir une vérité.

Passé le permier étonnement - et sans doute ce qui motivera la lecture de pas mal de monde - dévorer Soif est un vrai plaisir qui touche aussi bien à l'ironie nothombienne - sa facilité de déjouer les pièges en nous réservant des évidences drôlatiques - qu'à une forme de sagesse toute humaine sinon philosophique. Comme à chaque nouvel opus, il convient dès le départ de préciser les choses: oui, Nothomb est philosophe (elle a d'ailleurs été mise en scène sur ce sujet dans un livre récemment publié), mais elle l'est avec humilité et, surtout, elle met ses concepts, pour aussi forts et percutants qu'ils soient, à la porté du plus commun des lecteurs. Ainsi, Soif, comme pas mal des romans de Nothomb, ou si ce n'est tous, est une vraie leçon de vie.

"En trente-trois ans de vie, j'ai pu le constater: la plus grande réussite de mon père, c'est l'incarnation. Qu'une puissance désincarnée ait eu l'idée d'inventer le corps demeure un gigantesque coup de génie. Comment le créateur n'aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l'impact? (...) Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L'explication coule de source: que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile? On n'excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n'a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu'il s'en est fabuleusement bien tiré."

Incroyante, Amélie Nothomb? Là n'est pas la question. Le roman Soif n'est ni un pladoyer contre la foi, ni un brûlot contre les catholiques. Il est une lecture originale et bien troussée d'un moment d'homme: Jésus face à son destin, celui qui a été écrit et qu'il doit accomplir, c'est-à-dire mourir. En cela, Amélie Nothomb rejoint, avec bien des différences sur l'intrigue et le développement, le très intéressant Evangile selon Pilate d'Eric-Emmanuel Schmitt. L'auteur du plat pays en revient à l'intériorité, efface tout le tralala catholique (vallées de larmes, souffrance de sang, mortifications et ténèbres menaçantes) pour en revenir à l'essence: l'homme Jésus. S'amusant à trouver des explications plausibles aux incohérences des récits bibliques, Amélie Nothomb met en mots un Jésus qui est l'exact inverse de ce qu'elle incarne dans Métaphysique des tubes: Jésus est homme et non plus dieu, et c'est parce qu'il est cela qu'il peut raconter le corps, les sensations; c'est par la jouissance qu'il peut élever son âme, elle lui révèle le plaisir et, de là, la nature humaine. Le cercle est parfait.

Pourquoi la soif? Parce qu'il n'existe pas de mot pour désigner la satiété de la soif, "on peut étancher la soif, et pourtant le mot étanchement n'existe pas" et parce que le fait même de ressentir la soif conduit à des perceptions incomparables, à un état sans pareil, d'autant que le moment où, ayant très soif, on peut s'abreuver, la jouissance est extrême, absolue et unique, une preuve même de l'existence de Dieu

"Celui qui boit de cette eau n'aura plus soif. Je ne l'ai jamais dit, c'eût été un contresens. (...) Je suis venu enseigner cet élan, rien d'autre. (...) Cest si simple que c'est voué à l'échec. L'excès de simplicité obstrue l'entendement."

Racontant la souffrance nécessaire à l'accomplissement des desseins de Dieu, aussi insurmontable soit-elle, le Jésus d'Amélie Nothomb revient à l'essentiel, à l'homme. Et avec de l'humour, ce qui ne gâte rien.

Un très bon Nothomb.

"A mon époque, on apprécie les gens dodus. J'ai renoncé à ce canon, je suis maigre: on ne peut pas affirmer que l'on est venu pour les pauvres et avoir de l'embonpoint. Madeleine me trouve beau, elle est bien la seule. Ma propre mère gémit quand elle me voit: mange, tu fais pitié!"

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mercredi 21 août 2019

NUIT DES HALLES

LIVREL'homme traqué - Francis Carco (1922)

Paris, après la première guerre mondiale. François Lampieur est boulanger rue Rambuteau, à Paris. Son fournil est dans la cave de sa boutique et la nuit, un peu avant l'aube, quand il prépare les pâtons, les prostituées de la rue Saint-Denis viennent devant le soupirail pour lui lancer une ficelle accompagnée de quelques pièces de monnaie, et François attache un morceau de pain chaud à la ficelle pour réconforter les gagneuses. Mais depuis trois semaines, François Lampieur n'est plus serein, il est même inquiet: une nuit de la fin janvier, il s'est rendu chez Mme Courte, une vieille concierge de la rue Saint-Denis qui s'était vantée dans sa boutique de conserver chez elle l'argent du terme quand elle le percevait auprès des locataires. François a étranglé Mme Courte et lui a volé l'argent qu'il a dissimulé dans un mur de son fournil. Or, depuis trois semaines que la police enquête en vain, Lampieur sait une chose: quelqu'un est venu lui jeter une ficelle pour avoir du pain alors qu'il commettait son crime, quelqu'un qui sait qu'il n'était pas chez lui à cette heure où ordinairement les rues sont vides et les gens dans leur lit, quelqu'un qui se prostitue et qu'il croise tous les jours dans le bistrot Fouasse. Mais qui?

"Etrange retraite que ce débit! resserrée en façon de couloir, malpropre, pleine d'une poisseuse humidité... Mais elle avait son caractère, quand, se mêlant aux malheureux qui en formaient la plus brillante pratique, des prostituées en cheveux et grossièrement maquillées y venaient à la nuit se chauffer près du poêle... On y voyait, là, Renée qui portait un chandail, Mme Berthe et son parapluie, Gilberte la poitrinaire, la grosse Thérèse, Yvette, Gaby, Lilas, une Bretonne, et Léontine dont on racontait qu'elle s'était enfuie de sa famille pour faire la vie."

Paris la nuit. Paris des Halles... Paris des gagneuses, des petits malfrats, des forts-des-halles; Paris des trottoirs, des chaussures qui tapent sur le macadam, du vin blanc sur le zinc... Paris où tout se sait, tout se médit et tout se taît. Bref, le Paris de Francis Carco et de Brassaï. On ne le dira sans doute pas assez, en tout cas on le dira à chaque fois, beaucoup des oeuvres de Francis Carco évoquent ce que l'oeil de Brassaï avait révélé. Mais cette atmosphère si concrète, si habilement rendue par l'écrivain, n'est que le cadre d'une confrontation entre deux personnages, et même deux solitudes. Il n'y a, en effet, dans L'homme traqué, aucun portrait truculent comme on pouvait en voir dans son premier roman Jésus-la-Caille ou comme on en voit chez Georges Simenon. Le Paris de L'homme traqué, avec ses filles publiques, ses verres d'Arlequin ou de Bordeaux blanc sur les tables, ses mégot et ses paumés, n'est pas un écrin où l'on verrait débouler Arletty ou Michel Simon: c'est un petit quartier où deux êtres perdus, isolés, solitaires et en-dehors de la vie vont télescoper leurs misérables existences, poussés par un désir étrange et implacable, contrariés par une fatalité qui se joue d'eux et de leurs sentiments.

"Il y avait, évidemment, un mystère dans tout cela et on ne pouvait pas en douter, pour peu qu'on y prît garde, car rien n'était plus disparate qu'une telle union. L'air soucieux de Lampieur, ses façons ennuyées et bourrues, la réserve de Léontine près de cet homme, frappaient tout aussitôt. Ils avaient beau se montrer ponctuels, l'un et l'autre, aux rendez-vous qu'ils se donnaient, ni l'un ni l'autre n'y apportaient assez d'élan ou de plaisir. Assis à la même table, ils buvaient sans se dire un seul mot... Une indifférence réciproque les isolait d'eux-mêmes plus qu'on ne l'eût pu croire... Qu'est-ce que cela signifiait? On ne le savait pas. Cela sortait des habitudes... Enfin, quand Lampieur appelait le garçon et payait les consommations, on avait remarqué bien souvent qu'il quittait Léontine sans lui adresser même le bonsoir et que celle-ci demeurait à sa place, immobile et silencieuse, comme perdue dans un rêve."

Roman du malaise, de la pluie, des ténèbres, bref roman de la peur, L'homme traqué est le récit d'un homme à bout de souffle et d'une fille exsangue qui n'y croient plus mais se persuadent du possible. Usés, Lampieur et Léontine sont des monstres modernes, des déchets de l'activité humaine comme l'aimait à le souligner Pierre Mac Orlan: deux âmes perdues qui traînent avec elle le décor fantastique du drame dont ils sont les auteurs (Pierre Mac Orlan, La photographie et le fantastique social, 1928).

Larves vouées à l'abomination, les deux protagonistes de ce roman ne sont ni des héros, ni de caractères. Ils sont des âmes qui passent et ne laisseront aucune trace, mais qui vont, d'un pas lent mais têtu, vers le drame qui inexorablement va les broyer.

Grand prix du roman de l'académie française en 1922, L'homme traqué déroute, ne captive pas autant que d'autres oeuvres de Francis Carco mais n'en demeure pas moins d'une facture exemplaire.