Disjecta membra

mercredi 20 septembre 2017

CETTE IMPRESSION D'IRRESISTIBLE

LIVREUn personnage de roman - Philippe Besson (2017)

"Quelle histoire. Si quiconque l'avait écrite, il y a six mois, on lui aurait ri au nez. Aucun éditeur n'en aurait voulu. Arguant que la politique, ce n'est pas du roman. Eh bien si."

Fin août 2016, Philippe Besson, romancier réputé de gauche, entre dans le cercle de Brigitte et Emmanuel Macron. L'homme vient de donner sa démission du ministère de l'économie à un François Hollande en manque de souffle. Sur un pari fou, Besson propose à Macron d'écrire un roman sur lui, c'est-à-dire sur le parcours d'un homme venu de rien, en tout cas pas du sérail politique, qui vient de fonder son mouvement, qui vient de lâcher son mentor et qui va se lancer dans la course à l'Elysée. D'un roman, avec l'assentiment du principal intéressé, il fera un journal de bord, celui d'une ascension que personne n'attendait...

"Macron est une anomalie."

Considéré comme un des livres les plus attendus de la rentrée littéraire 2017, Un personnage de roman est par nature polémique: le récit d'une conquête qui a donné tort à tous les pronostics, mais un récit presque à chaud, sans volonté d'analyse historique ni même politique, bref un récit qui ne se veut pas dans l'ampleur mais dans la chronique, sur un homme qui est suscite autant de méfiance que d'enthousiasme, de défiance que de critiques. Cette chronique est celle d'un éblouissement, en fait il s'agit d'un récit intime, celui de l'écrivain Besson face à l'extraordinaire, face au phénomène. Besson n'attend aucune confidence de Emmanuel M., son personnage, il raconte comment lui s'est trouvé embarqué dans une aventure qui dépasse tout ce qu'il avait pu attendre. Car Macron vit bien, pendant ces neuf mois qui le conduisent de la sortie de Bercy au bureau présidentiel de l'Elysée, le roman qu'il n'a pas écrit.

"Ce que j'escompte (égoïstement), c'est qu'il sera son propre personnage, détaché de toutes références, et que ça suffira. J'escompte aussi que le roman personnel rencontrera le roman national. Car c'est probablement cela, le véritable sujet du livre que j'entends écrire."

Un pari fou, une ambition. Personne ne l'attendait, personne ne voulait de lui, et pourtant il a pris la place de tous ceux qui le considéraient comme une coquille vide et une erreur, un non-fait. Voilà ce que veut raconter Philippe Besson. Son but n'est pas de nous apprendre des choses sur Emmanuel Macron, de nous raconter les coulisses d'une élection, MAC01de révéler ce qu'on pourrait encore ignorer après que la presse nous avait abreuvés jusqu'à plus soif d'une élection présidentielle dont il faut bien reconnaître qu'elle n'a ressemblé à rien des précédentes; le but de l'auteur, il me semble, est de nous montrer l'incroyable, une ascension calculée et en même temps désarmante de simplicité.

"Cela se tient... Si on met de côté que les Français clament leur foi en l'avenir mais ne cessent de se réfugier dans le 'c'était mieux avant', réclament toujours des réformes mais s'y opposent systématiquement dès que quelqu'un s'efforce de les mettre en place, aspirent à la révolution mais élisent un roi, vomissent les partis mais votent pour eux, jouent au loto mais haïssent les individus liés à l'argent."

Attiré par l'absolue singularité d'Emmanuel Macron, Philippe Besson raconte une conquête, une victoire arrachée avec les dents, et n'en est pour autant pas idolâtre - ce dont la critique lui fait grief avec une certaine mauvaise foi, à l'exception il est vrai de sa passion pour Brigitte, épouse de. - "C'est à l'arrière que se déroule, me semble-t-il, la scène la plus intéressante: une foule s'amasse autour de l'épouse du candidat, des jeunes gens crient son prénom, on veut l'approcher, l'embrasser. Mais surtout les femmes sont là, en très grand nombre. l'une d'entres elles résume le sentiment général, qui lance: 'Vous nous vengez, Brigitte!' Elle plaît aux femmes modernes (qui la jugent transgressive) comme aux traditionnelles (qui la trouvent rassurante). Il se noue autour d'elle quelque chose qui dépasse largement la politique."

Pour autant, l'écrivain ne convoque ni l'histoire, ni la légende. On aurait pu s'attendre à voir Bonaparte au détour d'une page, De Gaulle pourquoi pas, à revenir sur le Mitterrand des années 1970, et même dans un autre genre voir évoqués le culot d'un Bernard Tapis ou l'audace transgressive d'un Nicolas Sarkozy. Besson les effleure du bout de la plume, fait certes référence à des personnages de la littérature française LOUVRE(le Rastignac de Balzac, le Julien Sorel de Stendhal notamment), mais ce qui compte pour lui, encore une fois, c'est comment l'impossible - l'impensable - est devenu réalité, par la conjonction de trois facteurs: la volonté d'un homme qui incarne une aspiration profonde de renouveau dans la société française, le délabrement d'une scène politique où le seul qui avait tout compris n'avait qu'à se baisser pour rafler la mise, et - sans aucun doute l'élément le plus romanesque de l'histoire, l'alignement des planètes, cette chance incroyablement insolente dont bénéficie Emmanuel Macron pendant ces neufs mois, chance dont il a été pour une part l'artisan, mais qui dans de nombreux cas relève plus de la bonne étoile (l'éviction d'Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy, le renoncement de François Hollande, l'élimination de Manuel Valls, l'effondrement de François Fillon et la contre-performance de Marine Le Pen): "C'est bien simple: on a tout gagné! Dans les bandes annonces, Emmanuel apparaît en premier. Pendant le débat, il sera placé au centre. Et c'est lui qui a été désigné pour s'exprimer en dernier et conclure. Décidément, il a du bol!" (citant Benjamin Griveaux)

Bien sûr que Philippe Besson n'est pas sévère, tout autant qu'il est faux de dire qu'il n'est pas critique: il n'a pas à l'être puisqu'il raconte une fulgurance, une performance: l'envol d'Icare.

"Fait-il peur à ce point, le petit jeune homme, qu'on se sente obligé d'en revenir aux pratiques du Crapouillot?"

Concert de louanges? Absolument pas. Roman critique et sarcastique: guère plus. Avec Un personnage de roman, Philippe Besson brosse non pas le visage d'un homme à la fois - chacun son opinion - inadmissible et fascinant, mais bien le visage de notre temps: celui d'une société, celle du buzz, de l'admiration et de la détestation, le visage d'une France coupée en deux où la haine s'exprime sans masque et dans chaque camp, une France (un monde?) où les idoles du jour sont brûlées le lendemain.

"Décidément, cet homme qui sourit devant moi, parce qu'il est heureux mais dont le regard se voile, parce qu'il est grave, cet homme-là est un personnage de roman. Celui qui incarne l'ambition dans les récits d'aventures et d'action, celui qui cherche à affronter le monde dans le roman réaliste, celui qui, soumis aux élans et aux affres de la passion, s'invente un destin dans le grand mouvement du romantisme."


mercredi 13 septembre 2017

CETTE PASSERELLE QUI PERMET AUX GRANDES AMES DE COMMUNIQUER AVEC LES PETITES

LIVREIls m'ont dit qui j'étais - Mazarine Pingeot (2003)

"Dites-moi ce que vous lisez, je vous dirai qui vous êtes est un de mes jeux favoris."

La lecture comme révélateur de soi, de sa propre histoire, de son propre parcours, de sa propre recherche d'un sens intérieur: tel est le coeur du récit de Mazarine Pingeot qui, de la Comtesse de Ségur à Stéphane Mallarmé, nous raconte une part d'elle et, en définitive, comme une part de nous...

"Lire reste une action non tournée vers le monde actuel, la réussite, le déploiement de ses qualités sociales - une action gratuite, qui n'enrichit que soi."

C'est une question de génération, peut-être, la mienne est de celle ou Mazarine Pingeot est la figure d'un François Mitterrand qui livre ses derniers secrets avant de mourir. Sait-on encore aujourd'hui le phénomène médiatique que fut Mazarine Pingeot, fille cachée, fille symbole d'un Président de la République complexe et opaque, fille d'un homme qui fut surtout homme avant d'être Mitterrand? Bref, Mazarine Pingeot, c'est un nom, ou plutôt un prénom, longtemps elle fut Mazarine, fille de: il fallait bien qu'un jour je pénètre l'univers intellectuel d'une femme dont la médiatisation à la fin des années 1990 a assurément brouiller une image qu'elle ne cherchait même pas à donner. Il fallait donc que j'aille à la rencontre de Mazarine Pingeot qui s'est révélée comme chroniqueuse culture et docteur en philosophie. En un mot, il fallait décrouvrir une femme derrière l'image. Cet essai sur la lecture, cet exercice personnel sur ses propres lectures qui croisent assez souvent les miennes en particulier et qui avance une vision générale de la lecture plutôt intéressante.

"Pourquoi lit-on? Il s'agit d'abord d'une découverte, comme toutes les premières fois d'une vie, mais des premières fois suffisamment marquantes pour qu'il y en ait des secondes qui leur confèrent ce statut de premières et inoubliables, à peine déformées par la sédimentation du temps et de la relecture."

On part donc de l'enfance, des livres de l'enfance. Mazarine Pingeot est de la génération Bibliothèque Rose et l'auteur n'a pas échappé à la célébrissime Comtesse de Ségur. Premières émotions d'enfance, furtives et inégales, envolées et évaporées, hot-dudes-reading-books-instagram-13-605x605qui n'ont rien d'intellectuel mais touche plutôt le monde de l'imagination.

"Ces grands livres de l'enfance ne le sont que pour soi. Ils laissent un souvenir quasi physique qu'il n'est pas utile d'explorer en relisant ces textes, puisqu'il furent là au bon moment et que, le moment passé, la magie s'est perdue. (...)  Je n'ai de mes émotions que la mémoire sensible, rarement intelligible. Or ces premières lectures ne suscitent ni réflexion, ni désir d'analyse, ni même interrogation quant à la beauté du style. Ce sont les histoires qui nous emporent et l'univers qu'elles décrivent. (...) Cett alchimie doit demeurer dans le secret d'une chair dont les premières sensations trouvèrent un exutoire ou une excuse."

Puis viennent Stendhal, Flaubert, Dostoïevski, Gide, Henry Miller, Yourcenar, Duras, Gary etc. On pourrait s'attendre à une distance entre nous, lecteurs, et Mazarine Pingeot qui puisent dans sa propre boite à souvenir. Or pas! L'art de l'auteur, c'est de faire d'un sentiment issu d'une expérience singulière, une considération générale, sensible et authentique, qui aborde autre chose que la lecture en elle-même, nous parle de se construire, se connaître, s'analyser, se comprendre, s'explorer, se regarder.

"Ce que j'éprouvais n'était donc pas si intime, même si la manière dont je l'éprouvais n'appartenait qu'à moi. D'autres avaient pu vivre les mêmes émotions, d'autres avaient pensé, imaginé, rêvé, dans les mêmes troubles, et ce non parce qu'ils me ressemblaient - mais parce que ces troubles étaient inhérents au texte même."

On retrouve évidemment, au détour de quelques chapitres, la figure de François Mitterrand, pas le Président, le père, celui qui lisait chaque soir un chapitre de la Comtesse de Ségur pour endormir sa petite fille, celui qui a initié, en douceur, l'enfant et l'adolescente à la littérature, ou plutôt, pour reprendre une phrase de Françoise Sagan, aux livres.

"Mon père aimait les éditions originales. Toucher le papier que les premiers lecteur eurent en main, que les auteurs eux-mêmes ont parfois pu feuilleter, fiers et malheureux de voir leur oeuvre leur échapper, lui procurait une émotion historique. Je préfère les lives de poche qui sous la communauté de couverture offrent à chacun ce qu'il y veut puiser, tumblr_static_8bgw2gdbtm048gk0ogk0gowk0_640_v2le délestant d'une pression autre que celle du texte. Le livre comme objet précieux m'apparaît comme un obstacle à la lecture plutôt qu'une invitation. On ne peut l'emporter au café ou le lire au petit-déjeuner sans peur d'y faire une tâche. Il a tellement vécu qu'on ne saurait l'exhumer de son histoire, il devient opaque, intouchable. L'édition originale garde ce lien ombilical avec l'écrivain qui le porta jusqu'à l'accouchement.  (...) L'histoire des livres n'est que la somme des lectures qu'ils ont engendrées. Le lieu et le moment où les livres sont lus, été, hiver devant une cheminée ou dans le froid, aube, longues après-midi alanguis, ont une importance capitale. La lecture étant un acte avant tout physique, ses atours concrets sont décisifs dans la joie ou l'ennui qu'on y trouve."

Essai très intéressant qui accrochera plus certainement les avides du bouquin que les boudeurs de la lecture, Ils m'ont dit qui j'étais laisse à penser, à méditer, à comprendre parfois, tout en donnant l'envie de lire, encore et toujours.

"Un livre ne peut se détacher des circonstances dans lesquelles on l'a lu, et les fixe plus précisément tout en les intégrant dans son propre contenu."

mercredi 6 septembre 2017

EVASION AU P'TIT POIL!

AFFICHELe trou - Jacques Becker (1960), avec Michel Constantin (Géo), Jean Keraudy (Roland), Philippe Leroy-Beaulieu (Manu), Raymond Meunier (Vosselin dit Monseigneur), Marc Michel (Claude Gaspard), André Bervil (Le directeur), Paul Préboist (Le gardien de nuit à l'araignée), Philippe Dumat (L'autre gardien de nuit), Gérard Hernandez (Le détenu à l'infirmerie), Dominique Zardi (Le détenu préposé aux colis)...

Paris, Prison de la santé, en 1947. Claude Gaspard, en détention provisoire pour tentative de meurtre sur sa femme, est changé de cellule pour cause de travaux. Il fait la connaissance de ses quatre compagnons de geôle: Géo, Roland, Manu et Monseigneur qui doivent passer aux Assises et risquent une forte peine de prison si ce n'est la guillotine. Dans cette cellule qui s'est constituée en communauté, tout se partage (les colis, les cigarettes, le passé, les amours...) y compris un secret: les quatre ont décidé de creuser un tunnel pour s'évader. Affranchi, Claude accepte d'aider ses compagnons, mais ont-ils raison de faire confiance à un inconnu...

Sujet classique et limite rébarbatif: le huis-clos dans une cellule de 15 mètres carrés de cinq prisonniers qui creusent un trou puis un tunnel pour échapper justement au trou dans lequel ils ont été jeté. SABLIERIl faut tout de suite lever le doute, Jacques Becker réussit à faire de son film un modèle de genre, non seulement par sa réalisation qui frise l'étude documentaire, mais surtout parce qu'il réalise un tout de force: nous tenir en haleine plus de deux heures grâce au suspens qui baigne toute l'oeuvre avec une efficacité remarquable.

Assistant de Jean Renoir pendant les années 1930 (neuf films ensemble), Jacques Becker est le célèbre réalisateur de Casque d'or (avec Simone Signoret) dont la filmographie touche à tous les genres. Avec Le trou, il s'attaque encore une fois à la vie des bas-fonds, toujours avec un oeil sinon sympathique du moins bienveillant, sur ses protagonistes. Tiré d'un roman de José Giovanni, Le trou raconte une histoire vraie, la tentative d'évasion de la prison de la santé, en 1947, d'un condamné à mort pour collaboration avec les nazis, José Giovanni lui-même (Manu dans le film) avec ses camarades de cellule dont Roland Barbat, joué par lui-même SECRETsous le pseudonyme de Keraudy, le "Roi de l'évasion" des années 1940.

Il y a d'abord l'ambiance quasi mécanique de la prison: rythme de contrôles, le fonctionnement bien réglé, l'austérité du lieu, son manque d'âme, ambiance que les cinq compagnons essaient de briser en s'adonnant à des travaux de cartonnage et en causant filles, sexe, attendant la promenade en fumant des cigarettes. Pour mieux renforcer cette atmosphère glacée et rigide, le film ne propose pas de musique, seuls les bruits de la vie carcérale composent le décor auditif.

Il y a ensuite les nombreux détails montrés par Becker, son souci de rendre la tension palpable, l'inquiétude face au risque que prennent les prisonniers, y compris dans des scènes longues qui prennent le temps de tout montrer, sans montage ni éllipse, pour mieux souligner le difficulté de l'entreprise. Car on y croit, à cette évasion de repris de justice qui, partout ailleurs, seraient passés pour antipathiques. Or Le trou nous attache à eux, nous les rend sympathiques sans pour autant - à souligner - tomber dans le manichéisme à l'emporte-pièce qui voudrait que le personnel pénitentiaire soit antipathique et méchant.

D'une grande sobriété, Le trou est un film prenant qui vaut autant pour ses acteurs que pour sa réalisation. Une réussite majeure, saluée par bon nombres de pairs de Jacques Becker et encore reconnu aujourd'hui comme un des meilleurs films français.

Majuscule!

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mercredi 30 août 2017

LA LOI NE PEUT RIEN CONTRE CA

Frappe-toi-le-coeurFrappe-toi le coeur - Amélie Nothomb (2017)

"Marie avait 19 ans, son heure était venue."

Début des 1970, Marie est jeune, belle, enviée et en profite. Alors qu'elle a décidé de vivre sa jeunesse, elle fait la connaissance d'Olivier, un étudiant en pharmacie. L'amour, la liaison, l'enchaînement des circonstances: très vite Marie accouche de Diane, jolie petite fille qu'elle méprise. Puis viendront Nicolas et Célia. Mais pour Diane, la vie est un cataclysme permanent, un chemin entre une mère adorée et un quotidien infernal où la jalousie et l'envie sont autant de stations que de péripéties. Elisabeth, Olivia, Suzanne, Mariel, Karine, Brigitte et les autres, dans ce monde de femmes, Diane cherche une raison, celle du coeur...

"Lorsque les filles du cours parlaient de leur avenir, Marie s'esclaffait en son for intérieur: mariage, enfants, maison - comment pouvaient-elles se contenter de cela? Quelle sottise de mettre des mots sur son espérance, à plus forte raison des mots mesquins? Marie ne nommait pas son attente, elle en savourait l'infini."

On annonçait un grand Nothomb, on ne nous a pas trompé. Frappe-toi le coeur est sans conteste un bon roman, le 26e de l'écrivain belge, dans la ligne de ses plus efficaces comme Métaphysique des tubes ou de ses deux opus précédents (Le crime du comte Neville, Riquet à la Houpe). Cette fois, l'univers est féminin, essentiellement féminim voire exclusivement. Les hommes y sont réduits à la figuration: des époux - tântôt géniteurs géniaux et grotesques, tantôt falots et attachants, des mandarins universitaires ou encore des amours de passage. Frappe-toi le coeur est une affaire de femmes.

"C'était donc cela, le sens, la raison d'être de toute vie: si l'on était là, si l'on tolérait tant d'épreuves, si l'on faisait l'effort de continuer à respirer, si l'on acceptait tant de fadeur, c'était pour connaître l'amour. Diane se demanda si d'autres sources que la déesse pouvaient le susciter. Il lui sembla que non: combien de fois avait-elle vu son père se blottir dans les bras de sa mère avec une expression étrangement bienheureuse?"

Avec un grand sens de la philosophie - celle du bon sens - et un style très abordable, Amélie Nothomb interroge les rapports filiaux sous l'angle de l'amour - débordant ou tari, bref une question de soif - et de son corollaire l'envie. De la jalousie, elle fait un terreau fécond d'où elle tire l'odieuse vie d'une Diane torturée par l'espoir et qui éclaire l'obscurité d'un monde où les jeunes filles sont torturées par l'ambition et le besoin de reconnaissance (à tout niveau). OEUFS JALOUXNon sans humour, avec pas mal de références culturelles savamment saupoudrées (le culte de Diane la vierge, la cosmogonie de l'oeuf primordial etc.), Amélie Nothomb, une fois encore, nous interroge et nous pousse à porter le regard au fond de nous-mêmes.

"Son imaginaire amalgama les deux nouveautés. Quand elle accompagna à nouveau mamie à la messe, l'église lui apparut comme un gigantesque oeuf mollet dont le centre, Dieu, coulait en elle si elle le priait très fort; elle se sentait emplie de cette douleur magique. Semblablement, en dégustant les oeufs mollets que son père prit l'habitude de lui préparer, elle mangeait d'abord le blanc, laissant pour la fin le jaune si fragile qu'elle contemplait dans l'assiette avec admiration: c'était Dieu, puisque cela ne se répandait pas. Elle demandait une cuiller afin de ne pas détruire le miracle qu'elle mettait entier dans sa bouche."

mercredi 23 août 2017

IL ETAIT HUMAIN ET IL LE CACHAIT

LIVREConfiteor - Jaume Cabré (2011)

"Et pourquoi est-ce que, maintenant, je pense que je voudrais avoir un fils? se dit-il en colère; ou plutôt révolté. Il regarda à nouveau la petite boîte, seule, sur la table bien nette de la cinquantaquattro. Fèlix Ardèvol balaya un fil imaginaire des pans de sa soutane, passa un doigt sur sa peau irritée par le rabat et s'assit devant sa table. Il manquait trois minutes pour que midi sonne au clocher de Santa Maria. Il inspira profondément et prit une résolution: pour l'instant, il ne se suiciderait pas."

Barcelone, dans les années après franquistes. Adrià Ardèvol I Bosch est un écrivain célèbre et un esprit brillant. Il a entrepris de rédiger une histoire du mal et en même temps d'écrire sa confession. Enfant précoce, fils d'un ancien séminariste, il a été modelé par un père secret et taiseux qui voulait, avec l'assentiment de la mère, faire de son fils un prodige: dès l'âge de 9 ans, Adrià doit apprendre 10 langues, dont l'araméen, et se préparer, dans un collège de Jésuite, à suivre trois cursus (droit, histoire et un troisième qu'il pourra choisir), de même qu'il doit apprendre le violon. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Bernat Plensa I Punsoda, un adolescent qui apprend le violon et aimerait être écrivain. Collectionneur, le père d'Adrià possède un authentique violon Storioni, et pas n'importe lequel: le célèbre Vial, celui pour lequel on a tué le compositeur Jean-Marie Leclair en 1764. Adrià est destiné par son père à jouer en virtuose sur ce Vial qu'il déteste, Bernat est le seul à savoir faire vibrer le violon auquel il n'a pas accès. Jusqu'au jour où le père d'Adrià est tué en pleine rue alors qu'il était sorti avec l'étui qui contenait le Storioni...

"Oui, pour de multiples raisons ce fut une erreur de naître dans cette famille. Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant. Et maman regardait le carrelage, sans voir la partie que disputaient le père et le fils."

Il faut le dire d'entrée pour évacuer ce qui pourrait passer pour une difficulté au lecteur: Confiteor, du haut de ses 800 pages, est un roman long, une histoire longue et complexe. Jaume Cabré nous balade - le terme est vraiment plus qu'adapté Werner Lywen, violin virtuoso, as boy- du Moyen-Âge aux années 1990 en passant par la première et la seconde Guerre Mondiale, de Barcelone à l'Italie jusqu'aux camps de concentration nazis. Or Confiteor est le contraire d'un roman confus, il est captivant et s'amuse avec nous, lecteurs, pour nous ménager des pages originales qui empêchent l'esprit de vagabonder.

800 pages d'une enquête sur l'assassinat de Fèlix Ardèvol I Guiteres dans l'Espagne de Franco où se croisent anciens nazis, amateurs d'art, esthètes singuliers et adolescents innocents... une gageure? Plutôt une réussite. Pout tout dire, le roman de Jaume Cabré n'est pas une enquête policière menée par le fils de la victime, elle est le parcours de cet homme, enfant puis adulte et même vieillard, qui se sent dépositaire d'un poids familial et qui, ne pouvant passer outre, s'oblige à la vérité. Ainsi en est-il, par là même, du titre Confiteor, premier mot de la prière catholique - Je confesse (qui est d'ailleurs le titre original, en catalan, du roman) - qui illustre bien ce que sera l'oeuvre: une confession au sens où Adrià se sent responsable et se fait un devoir de déméler la pelotte qu'est le destin du violon Storioni depuis l'assassinat de son propriétaire au XVIIIe siècle jusqu'à la mort de Fèlix Ardèvol.

"Ils ont voulu me convaincre que la douleur n'est pas l'oeuvre de Dieu, mais une conséquence de la liberté humaine. (...) Je suis toujours arrivé à la conclusion désespérante que le coupable c'est Dieu. Parce qu'il est impossible que le mal ne réside que dans la volonté du méchant. Il nous donne même l'autorisation de le tuer: morte la bête, mort le venin, dit Dieu. Et ce n'est pas vrai. Sans la bête, le venin demeure pendant des siècles et des siècles à l'intérieur de nous. (...) Je suis arrivé à la conclusion que si Dieu tout-puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais goût. Et je me suis brisé, à l'intérieur."

On peut dire que Confiteor est un roman Picasso: la narration voulue par Jaume Cabré est éclatée, répétitive sur le même plan, coupée à la serpe et en même temps extrêmement riche, qui met en lumière l'enfer personnel de l'intérieur même de l'homme. La Vasquita,1958La structure est complexe qui mélange les situations, les époques et les personnages et pour autant le narration n'est ni confuse ni floue: elle est un équilibre précis et fragile, risqué, dont Jaume Cabré se sort haut-la-main pour notre plus grand plaisir.

Avec son jeu sur la symbolique des objets - de la possession des objets - Confiteor nous immerge dans leur dimension émotionnelle, historique et personnelle, tout autant qu'il nous éclabousse sans ménagement de la charge de souffrance que peut revêtir un objet, en l'occurrence le violon Vial, cette charge de souffrance qui est l'expression du mal même. Cabré nous le démontre: le mal n'a pas de cause divine, il est dans l'homme même.

"Goethe l'avait bien dit. Les personnages qui essaient de réaliser à l'âge mûr le désir de leur jeunesse font fausse route. Pour les personnages qui n'ont pas su trouver ou n'ont pas connu le bonheur le moment voulu, il est trop tard, malgré tous leurs efforts."

Roman qu'il faut laisser pousser en soi, récit qui n'est pas fait pour le confort et qui déstabilise bien souvent, Confiteor est une aventure littéraire dans laquelle il faut plonger sans réticence, s'adonner sans retenue, car elle est riche, pleine d'obstacles qui vont contre les évidences, et c'est ce qui en fait la grande valeur.

Histoire du mal à travers le destin d'un homme et d'un violon, Confiteor est une découverte, une singularité, une réussite.

"Dans la vie de l'homme, il y a toujours un retour aux origines. A condition que la mort ne se soit pas interposée avant."

Illustrations: Werner Lywen enfant (s.d.) tous droits réservés; Leopoldo Pomés, La Vasquita, Barcelone (1958)

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