Disjecta membra

Mes lectures, mes mots d'humeur, les films que j'ai aimés et tout le reste.

dimanche 20 mai 2012

SATURNALE IVRESSE

SABBATChristine et Claude, à tâtons, avaient roulé en travers du lit. Ce fut une rage, jamais ils n’avaient connu un emportement pareil, même aux premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au cœur, mais dans un renouveau aigu qui les grisait d’une ivresse délirante.

L’obscurité flambait autour d’eux, ils s’en allaient sur des ailes de flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus, toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère, oubliant, renaissait à une vie de félicité.

Elle le fit blasphémer ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d’orgueil sensuel.  "Dis que la peinture est imbécile. – La peinture est imbécile. – Dis que tu ne travailleras plus, que tu t’en moques, que tu brûleras tes tableaux, pour me faire plaisir. – Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai plus. – Et dis qu’il n’y a que moi, que de me tenir là, comme tu me tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l’autre, cette gueuse que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t’entende! – Tiens! je crache, il n’y a que toi."

Et elle le serrait à l’étouffer, c’était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur chevauchée à travers les étoiles. Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu’ils volaient de la terre au bout du ciel.

Quel grand bonheur!

Emile Zola, L'Oeuvre (1886)

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mardi 15 mai 2012

LA VIE N'A DE GRANDEUR QUE CELLE DE NOS SENTIMENTS

JOUHANDu pur amour - Marcel Jouhandeau (1955? 1969 ?)

"Après ce qui s'est passé la nuit dernière, où en est ton coeur? Nous avons un moment été si près l'un de l'autre que je ne peux plus m'imaginer sans toi?"

Déjà âgé et marié à Elise, Marcel Jouhandeau fait la connaissance d'un jeune homme d'environ vingt ans, Robert, qui lui est présenté par l'écrivain et poète Henri Rode.

Ce recueil, mi-journal mi-compilation d'aphorismes sur l'amour et la passion, est le récit de sa relation avec Robert.

"La passion a cela d'étrange qu'elle vous rend aussi sensisble qu'invulnérable. Ecorché vif et aux anges. Plus heureux que déchiré."

Pour Jouhandeau, cette histoire d'amour a lieu à une période de sa vie où il pensait avoir renoncé à tomber sous le charme des garçons, toujours tiraillé qu'il fût entre ses envies (souvent charnelles) et son souci de la religion et de l'image de lui-même qu'il donnait à voir.

Avec Robert, Marcel Jouhandeau connaît d'abord la passion dans son acception la plus terre-à-terre: il aime, il séduit, il consomme. Encore que son jeune amant ne soit pas aussi polisson qu'il aurait aimé qu'il le soit: "Comme il répugne de se dévétir plus qu'il n'est indispensable au besoin, on dirait qu'avare de lui-même, il s'applique, en même temps qu'il me dérobe son âme, en s'endormant trop tôt dans mes bras, à me marchander aussi son corps. D'être à ce point ménager des images que je garderais de lui, qui pavoiseraient au moins ma mémoire, pour l'amusement de ma solitude, quand nous nous serions quittés, presque je le haïrais, si je ne l'aimais."

Mais l'amour de Marcel pour Robert se transforme peu à peu. Certes il y a la jalousie d'Elise, la femme de Jouhandeau, qu'il se reproche de tromper et d'abuser. Mais il y a surtout l'apparition d'une forme d'adoration sans limite pour ce jeune homme qui lui donne tout et en même temps reste distant, autonome, lointoin parfois, ce garçon qu'il doit deviner, comprendre sans mot, aimer sans trop de caresses. Aussi Jouhandeau finit-il par tomber dans la religion pour Robert, l'adoration toute pure, presque sans désir... trouvant des voluptès auprès d'autres garçons.

Mais quand Robert annonce son mariage, pour Marcel l'heure du choix est terrible: son amour absolu, qu'importe les séparations et les pérpéties, ou le retour à une solitude raisonnable...

"Robert - L'amour, qu'est-ce que c'est pour toi?

Moi - Autrefois, c'était tomber sur quelqu'un d'étranger ou de réfractaire plus ou moins à ce genre de commerce et l'initier lentement à mes manies.

Robert - C'est à peu près ce que tu as fait de moi.

Moi - Aujourd'hui, c'est regarder quelqu'un si uniquement que je ne vois plus personne d'autre.

Robert - C'est à peu près ce que j'ai fait de toi."

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jeudi 10 mai 2012

BONHEUR ET JOUISSANCE

Lorsque nous disons que le plaisir est la fin, nous ne voulons pas parler des plaisir des gens dissolus ni des plaisirs qui se trouvent jake_shearsdans la jouissance, comme le croient certains qui, par ignorance, sont en désaccord avec nous ou font à nos propos un mauvais accueil, mais de l'absence de douleur en son corps, et de trouble en son âme.

Car ce ne sont pas les banquets et les fêtes ininterrompus, ni les jouissances que l'on trouve avec des garçons et des femmes, pas plus que les poissons et toutes les autres nourritures que porte une table profuse, qui engendrent la vie de plaisir, mais le raisonnement sobre qui recherche les causes de tout choix et de tout refus, et repousse les opinions par lesquelles le plus grand tumulte se saisit des âmes.

De tout cela le principe et le plus grand bien est la prudence. (...) Il n'est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence, et il n'est pas possible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plaisir.

Epicure, Lettre à Ménécée.

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dimanche 6 mai 2012

N'AYONS PAS PEUR DES MOTS

JOUVETUne histoire d’amour – Guy Lefranc (1951), avec Louis Jouvet (Inspecteur Ernest Plonche), Dany Robin (Catherine Mareuil), Daniel Gelin (Jean Bompart), Yolande Laffon (Mme Mareuil), Georges Chamarat (Auguste Bompart), Renée Passeur (Léa), Catherine Erard (Odile)…

"A vingt ans, quand on joue à la grande aventure, on a forcement quelques petites émotions, c'est naturel. Ils s'amusaient comme ils s'aimaient, sans regarder leur montre. Ils avaient l'éternité devant eux. A cet âge, l'éternité, c'est l'affaire de quelques minutes."

Paris, 1951. Dans un terrain vague, deux policiers  découvrent par hasard un couple d’amoureux réfugié dans un ancien autobus. Mais au moment de les déloger, ils s’aperçoivent que les deux jeunes gens se sont donnés la mort. Pour l’inspecteur Plonche, l’enquête d’usage diligentée pour la forme et qui conclut au suicide par absorption de cyanure devient assez rapidement une enquête sociale qui va mettre face à face deux familles qui se détestent.

Sur un scénario et des dialogues intégralement signés Michel Audiard, ce film au prétexte policier est en fait un drame psychologique de haute tenue. Face à face, non pas deux familles dont le deuil est le point commun, l'événement qui pourrait être l’origine d’un rapprochement, mais deux mondes qu’un fossé sépare et que ni l’amour ni le drame funeste n’ont pu combler. Car comme s’il ne suffisait pas aux Mareuil et aux Bompart de s’opposer à la liaison qu’entretiennent Catherine et Jean, ils se détestent encore sur les cadavres encore tièdes d’un double suicide désespéré et se jettent au visage toute leur morgue, leur suffisance et leur petitesse bourgeoise, leur mesquinerie de petites gens délabrés par l’argent – ceux qui en ont et craignent de le perdre, ceux qui n’en ont pas et rêvent d’en posséder.

Par effets de flash-back, Ernest Plonche remonte le fil d’une histoire d’amour que personne, dans les deux familles, ne peut comprendre : elle ne repose ni sur l’intérêt, encore moins sur des choix raisonnables, mais bel et bien sur l’amour. Catherine, c’est la fille unique d’un couple d’âge, bourgeois enrichis dans l’industrie, fréquentant la haute-société ; Jean, c’est un modeste employé des Mareuil, fils d’un non moins modeste ex employé des entreprises Mareuil licencié pour vol, devenu une sorte d’artiste qui fréquente une tireuse de carte vulgaire à cœur, source de sarcasmes pour tout le monde, majordome y compris.GELINROBIN
Les Mareuil ont trois bêtes noires : les congés payés, le cinéma et les mariages d’amour. Aussi accusent-ils Jean d’aimer les biens matériels qu’il peut espérer en fréquentant Catherine. Ils refusent tout simplement l’idée de l’amour par le cœur.
Quant à Auguste Bompart, il aime les petits gains, il ne règle sa vie que sur les profits, mêmes ridicules, qu’il peut faire, insecte grappillant çà et là une pièce, une bouteille, un intérêt quelconque. Aussi est-il une source de honte pour Jean, et de gêne pudique pour Catherine.
Comme le dit Jouvet / Plonche : "La stupidité congénitale n'est pas prévue dans le code. Aucune loi n'interdit aux imbéciles d'avoir des enfants. Alors vous êtes tranquille."

Victimes du poids de la morale bourgeoise, dominés par les parents, riches comme pauvres, qui se préoccupent de leur couple, les deux amoureux ne voient plus qu’une solution : prendre la fuite, fuir ce monde où on leur refuse le droit de s’aimer, le droit d’être heureux. Le voyage se soldera par une tragique méprise.

"Un crime ? C’est une question de point de vue."

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mercredi 2 mai 2012

UNE INNOCENCE DE FILLE AU BERCEAU

PLASSANSLa conquête de Plassans - Emile Zola (1874)

"L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura: - Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues!"

Plassans, début du Second Empire. Petite ville de province gagnée au coup d'Etat bonapartiste grâce aux intrigues de la famille Rougon (voir La fortune des Rougon, ici), Plassans n'est pas bien vue par le Gouvernement depuis qu'elle a envoyé à la Chambre un Légitimiste lors des élections de 1852. Dans ce petit monde où les anciens nobles ont laissé la place aux calotins et aux bourgeois enrichis, vit François Mouret. Fils d'Ursule Macquart, il a épousé sa demie-cousine Marthe Rougon. Entre les Rougon et les Macquart, une vieille haine familiale, exacerbée par la réussite des Rougon après le coup d'Etat de 1851, préside aux destinées des deux familles. Tandis que les Rougon, parvenus se pavanant dans leur salon vert avec le Tout-Plassans, tiennent la bonne société et intriguent avec le haut Clergé, survient un abbé miséreux, Ovide Faujas, flanqué de son austère mère, qui prennent location chez François Mouret. Pour la famille Mouret, c'est le début d'une lente décrépitude tandis que pour Plassans, le commencement malgré elle d'un retour à l'ordre bonapartiste.

"A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle."

D'abord écrit sur le ton ironique et comique, La conquête de Plassans montre comment les Mouret espionnent leur pensionnaire. Pour François, c'est son esprit anticlérical qui le pousse à vouloir tout savoir de l'abbé qui est devenu son locataire; pour Marthe, c'est la naissance d'un sentiment qu'elle hésite à nommer, qu'elle ne parvient pas à reconnaître, qui la conduit à sympathiser avec Faujas. Peu à peu, le prête parvenant à s'allier le Tout-Plassans, grâce aux intrigues de la famille Rougon, il devient un incontournable décideur de la destinée du village. Et dans cette mission, moins mystique que politique, Marthe Mouret est un outil de choix.

"Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand-messes des dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint ciboire, une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les évitait, faignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef du secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait la torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par Mme de Condamin;JJ GRANDVILLE - à bon chat bon rat tandis que les jours où il disait la messe sur la nappe d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous les mains élargies du prêtre."

C'est alors que tout bascule à Plassans. Alors que ces dames, emportées par Marthe, ouvrent la société des Oeuvres de la Vierge pour venir en aide aux jeunes filles du village tombées dans le vice facile et la fureur de la luxure, François décide de couper l'herbe sous le pied de Faujas en cessant d'un coup de financer les engagements de sa femme - "Il n'était qu'économe, il devint avare" - et en cherchant à la faire revenir à la raison, lui démontrant qu'elle abandonne son rôle de mère et d'épouse, cherchant à la culpabiliser: "Mouret, en rentrant, avait trouvé Désirée 'faite comme une petit cochon', toute seule dans le jardin, à plat ventre devant un trou de fourmis, pour voir ce que les fourmis faisaient dans la terre. (...) - Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux pas prendre soin des tiens. Ca s'explique... Ah! tu es bien bête! t'éreinter pour une tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces coquines que tu mets sous la protection de la Vierge..."

Mais Marthe, déjà tombée dans une sorte d'hystérie mystique, se séparant de ses trois enfants (Octave, Serge et Désirée) pour ne plus être dérangée, se tourne totalement vers Faujas, abandonnant sa maison à sa domestique Rose, elle-même sous l'emprise de la mère Faujas et de sa fille, Olympe Trouche, sorte de Harpie vulgaire et effrayante que l'abbé à fait installer à l'étage de la maison. Bien plus que cela, Marthe abandonne toute résistance pour se consacrer à son amour pour Faujas, un amour qu'elle croît pur et parfumé de sentiments religieux.

Ne renonçant à rien, Faujas etend son emprise sur Plassans en se ralliant habilement la jeunesse, proposant, pour mieux établir son empire, aux fils de famille d'installer un Club dans les caves d'une église du village: "Un matin, le comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé deux billards. GRANDVILLE in les metamorphoses du jourIls étaient juste sous le maître-autel."

Et c'est finalement la folie qui noue le drame de cette histoire. Marthe ne sortira pas de son délire calotin tandis que François, apathique et en rupture totale avec le monde réel, sera interné là où sa grand-mère est elle-même enfermée. Libéré par son oncle Macquart qui voit là l'occasion d'une revanche sur les Rougon, Mouret mettra un terme définitif à la destruction de sa famille par Faujas dans un geste désespéré.

Roman très inspiré, brutal et flamboyant, La conquête de Plassans est un drame affreux où se conjuguent toutes les tares des Rougon et des Macquart. D'un style particulièrement agréable, il met en place le drame psychologique et humain qui ouvre les plus célèbres pages de la production de Zola, laissant transparaître ce que seront des personnages comme Octave Mouret (Au bonheur des dames) ou Gervaise Macquart (L'assomoir).

Illustrations de J.J. Grandville (s.d.)

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samedi 28 avril 2012

LES NOUVEAUX OLYMPIENS

C'est pourtant au cinéma qu'il revient de magnifier tous ces élans de la culture de masse [des années 1930]. Il connaît alors un âge d'or, impose une école française qui, de Carné à Duvivier et de Renoir à Grémillon, transfigure les Français croqués au vif de leurs désirs et de leurs drames. CINEMA

(...)

Il écarte tous ses concurrents, théâtre, music-hall, concert, cabarets: à Paris, ses entrées font 31% du total des recettes des spectacles en 1925, 64% en 1932, 72% en 1939.

(...)

Le public des années trente, lui, ne lisait pas un film comme on lit un livre: il dévorait la pellicule comme un feuilleton. Il allait tout simplement "au cinéma" et savait faire son miel des mille petits riens qui font les belles soirées: les préparatifs du départ dans les senteurs de Roja et de poudre de riz, le salut à la caissière, l'ouvreuse qui connaît vos habitudes, le "docucu" et les actualités françaises, l'attraction et l'entracte, la voisine d'immeuble qui s'est encore offert une nouvelle robe et, pourquoi pas, le film, quel qu'il soit, américain ou français, avec ses mauvais garçons et ses ingénues, ses gros comiques et ses chefs-d'oeuvre.

Un cinéma d'habitués, sans remords et sans chichis.

Jean-Pierre Rioux, Du pain, du sang et du rêve.

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mardi 24 avril 2012

A LA FAVEUR D'APOLLON

APOLLONLe bonheur, c'est d'avoir été jeune l'espace d'un soir, une fois pour toutes, et pour toujours, à la condition de s'en être aperçu.

On est dieu en cet instant.

Mais il est un autre bonheur, c'est de pas être un dieu seulement, mais d'avoir eu le pouvoir de faire en dehors de soi un dieu de quelqu'un.

(...)

Nous avons fait un bien étrange rêve - de ceux que peu de gens sont dignes de connaître.

Il y a eu tout ce malheur que j'ai traversé et qui se termine par la grâce, cette grâce qui fait que vous fassiez partie de moi.

Marcel Jouhandeau, Du pur amour (1970)

Illustration: Louis XIV en Apollon par Henri Gissey.

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vendredi 20 avril 2012

DELIVREZ-NOUS DU MAL

LIGNELa ligne de démarcation – Claude Chabrol (1966), avec Jean Seberg (Mary de Damville), Maurice Ronet (Pierre de Damville), Daniel Gélin (Docteur Lafaye, chirurgien), Jean Yanne (Monsieur Tricot, instituteur), Jacques Perrin (Michel, un français parachuté), Mario David (Urbain, le garde-chasse), Noël Roquevert (Ugène Ménétru, cafetier), Stéphane Audran (Madame Lafaye), René Havard (Loiseau, interprète à la Kommandantur), Roger Dumas (Le Chéti, passeur), Reinhardt Kolldehoff (Major Von Pritsch), Claude Léveillée (Major Presgrave), Jean-Louis Maury (Le chef de la Gestapo), Claude Berri (un Juif), Dominique Zardi (un soldat allemand), Henri Attal (Morin, un gendarme en zone libre), Rudy Lenoir (un soldat allemand en zone occupée)…

1941, en France. Un village sur la Loue entre Dôle et Pontarlier, sur la ligne de démarcation. Le Conte de Damville revient après un séjour en camp de prisonniers. Il découvre avec stupéfaction que son château a été transformé en Kommandantur où le Major Von Pritsch a été installé. Sa femme, Mary, une Anglaise naturalisée, s’est installée dans le pavillon de chasse. Avec l’aide d’Urbain et du chirurgien Lafaye, elle s’occupe de faire passer des résistants de l’autre côté de la ligne de démarcation. Mais à l’occasion d’une opération de la Royal Air Force, le jeune Michel se retrouve blessé et interné dans le service de Lafaye qui veut le faire s’évader. Persécutés par la Gestapo et espionnés par Loiseau, les villageois, aidés par le curé et l’instituteur, élaborent un plan destiné à renvoyer Michel en zone libre.

Quinzième réalisation de Claude Chabrol, La ligne de démarcation est tiré du récit du Colonel Rémy, grand Résistant et Compagnon de la Libération (passé dans les années 1950 AUDRANà l’Association pour la Défense de la Mémoire du Maréchal Pétain).

Comme toujours chez Chabrol, c’est le petit théâtre humain plus que l’intrigue en elle-même qui tient le devant de la scène. Sur un prétexte assez farcesque de substitution d’homme, assaisonné de l’humour un peu acide qu'il a toujours su distiller, le réalisateur s’amuse à dresser le portrait d’une France qui n’a pas été toute résistante et confie à des comédiens triés sur le volet des caractères sur mesure. Jean Yanne en instituteur bouffeur de curé, Noël Roquevert crevant l’écran dans le rôle d’Ugène Ménétru, cafetier patriote et pète-sec, Roger Dumas en lâche profiteur, Jean-Louis Maury en vil serpent froid et glaçant…

Les personnages de La ligne de démarcation ne sont pas monolithiques et encore moins manichéens. Tous semblent évoluer sur le fil de cette ligne qui sépare la France de l’Allemagne, la patrie de la terre d’occupation, les résistants des pétainistes, les patriotes des envahisseurs, les lâches des courageux, les profiteurs des résignés… ainsi Pierre de Damville croît encore pouvoir incarner le prestige de l’armée française mais, depuis la tragique bataille de Dunkerque, n’a plus d’espoir en une victoire contre l’Allemagne, ainsi le Major Von Pritsch qui déplore les cruels maux de la guère, ainsi Michel qui croit détester autant les Anglais que les Allemands, ainsi les Pétainistes qui critiquent la Résistance car elle entretient le conflit et durcit l’attitude de l’occupant.ROQUEVERT
Dans cette société sans pitié où les Français sont sans pitié entre eux, seuls quelques-uns échappent au tourbillon généralisé : le curé de par son ministère, la femme Lafaye de par son mari qui la tient éloignée de ses activités secrètes, le chirurgien de par son engagement ferme et total, et Ugène Ménétru de par sa solide foi en la France et sa haine pour les Allemands ou ceux qui en sont les complices, humaniste et socialiste sans concession.

Personnage truculent et symbolique que celui d’Ugène Ménétru. Campé par Noël Roquevert - dont Louis de Funès disait qu’il aurait pu jouer les personnages qui firent sa carrière comique, ce bistrotier est un homme de courage absolu, petit vieillard droit dans ses godasses et fier, l’œil d’une poule, rond et incisif, la moustache vibrante, la patte folle mais la main agile, médailles au veston et béret sur la tête, qui, les yeux dans les yeux, bastonne un collabo, engueule un soldat allemand et entonne l’International, le poing levé, quand le verbe allemand lui aboie aux oreilles.
Scène chabrolienne qui clôt ce film engagé et captivant, passant en quelques secondes de l’hymne socialiste à la Marseillaise et au drapeau à croix gammée.

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dimanche 15 avril 2012

LES HABITANTS DU PLACARD

CERCLELe cercle rouge  - Jean-Pierre Melville (1970), avec André Bourvil (Comissaire Mattéi), Alain Delon (Corey), Yves Montand (Jansen), Gian Maria Volonte (Vogel), François Perrier (Santi), Paul Cruchet (le recéleur)...

"Les hommes sont tous coupables, il n'y a pas d'innocents. Même les policiers? Tous."

France, 1970. Le commissaire Mattéi escorte le repris de justice Vogel dans le train qui le conduit vers Paris. Mais celui-ci parvient à lui fausser compagnie à la première occasion. En fuite, il tombe sur Corey, un ex taulard qui vient d'être libéré de la prison de Marseilles et qui remonte aussi sur la capitale. Ce que Vogel ignore, c'est que Corey a quelques comptes à régler avec le milieu parisien, en particulier Santi, un tenancier mêlé à diverses affaires d'argent et de moeurs. Ce que tout le monde ignore également, c'est que Corey, renseigné par le gardien de prison de Marseilles, est sur un coup fabuleux: un casse chez Mauboussin, place Vendôme. Pour ce faire, il a besoin d'un homme d'élite, et c'est Vogel qui le lui présente: Jansen, un ancien policier dépressif, psychotique et alcoolique. Au jour dit, inexorablement, Mattéi, Vogel, Corey et Jansen vont se retrouver dans le cercle rouge, là où les chemins convergent, là où les destins se nouent et se jouent.

Initialement prévu pour Alain Delon, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo et Paul Meurisse, Le cercle rouge est de ces films mythiques finalement peu connus du public actuel. Et pour cause: 120 minutes de film lent, silencieux, à l'ambiance épaisse, poisseuse et triste, presque terne. Mais quelle réussite! Tenu en haleine pendant toute l'oeuvre, le public ne peut se détacher de ce drame humain dont le hasard semble tenir les fils mais qui, finalement, n'est autre que le fruit de la fatalité. Ce qui doit arriver, doit arriver et à ce niveau là, Corey, Jansen, Mattéi et Vogel ne sont que les pions, pièces maîtresses certes, d'une martingale dont ils ne possèdent aucune des règles et qui les conduit à tout coup à leur perte.

Si le film se déroule essentiellement de nuit (ou au petit jour, au crépuscule), c'est pour rendre son ambiance encore plus pesante: BOURVILle silence, le calme apparent, la tension sous-jascente, les nerfs de tous qui se tendent et s'irritent. D'ailleurs, dans ce monde de malfrats, tout est silence, élypse et banalités. L'essentiel est de l'ordre de l'indicible. Alors que du côté de la justice et de la loi, on parle, on s'agite (sauf Mattéi) mais en vain. L'âme humaine révèle en définitive, à mesure qu'elle approche du cercle rouge, toute sa profondeur, toute son ambiguïté, ses maladresses, des drames, ses facettes et ses pesanteurs.

Insectes misérables sans cesse arrêtés dans leur tentative de vivre librement, les personnages du film sont les terribles incarnation de l'impuissance humaine face au destin. Si aux coups du sort ils entendent répondre par la rébellion, le maître du jeu - mais qui? - les remet bien vite à leur place.

Excellent rôle à contre-emploi pour Bourvil (hélas son dernier), Delon et Montand marmoréens au possible, Le cercle rouge, avec ses célèbres 23 minutes non-stop de séquence sans dialogue, n'est rien d'autre qu'un affreux jeu d'échec avec son roi protégé et à l'abri (Vogel), sa reine hypermobile (Corey), sa tour difficilement maîtrisable (Santi), son fou pris entre deux feux (Jansen) et son cavalier menaçant et changeant (Mattéi).

Majeur!

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mardi 10 avril 2012

MON ENFER DELECTABLE

Je dirai qu'il y a un mystère entre J. St. et moi. Je ne peux pas dire que j'aime cet homme ni qu'il m'aime. C'est autre chose, mais quelle gageure! Nous sommes liés.

Ce que chacun va demander aux spectacles ou cherche dans ses lectures: ce qui manque à sa propre vie pour qu'elle soit digne d'être contée. Ce que j'ai désiré seulement peut-être: d'être ému.

MITCHAvec la certitude d'être aimé, si peu que ce soit, l'absence est mille fois préférable à la présence dans le doute. Ne sais-je pas que, même dans les bras d'un autre, ce ne sont que mes couleurs qu'il porte, ce n'est que de moi qu'il parle, à moi qu'il pense, que ce n'est que mon amour qui lui a redonné du goût pour lui-même, que ce n'est que mon souvenir qui rend toute leur gaieté, toute leur grâce, à ses gestes, à sa voix, à son regard, à son être. Cette joie, cette ivresse qu'il connaît est toute la récompense que je souhaite; je ne veux de lui rien d'autre que son bonheur et qu'il me le doive, sans le savoir.

Je devine parfois, au fil de mon regard, en remontant jusqu'à sa source, qui est aussi celle de mon sourire intérieur et de mes larmes, la présence de quelque chose d'indicible, d'inaliénable, mirage ou mystère? qui me tiendrait lieu de tout, si je savais l'exalter ou ne pas cesser d'y être sensible, fidèle: m'en souvenir, comme d'une charmille d'orangers où éternellement le véritable Endymion dort.

De mon âme ou de mon corps, qui est le plus jeune? Qu'est-ce qui en moi continue d'avoir vingt ans? Seuls, l'amour et la religion maintiennent l'être ainsi hors des prises du temps, dans une sorte d'obstination immortelle, d'immutabilité.

Il suffit de ne pas oublier que chacun est seul avec son Désir, dont l'Objet est inaccessible.

Caresse au moins ta Chimère, sans le secours de personne; elle n'est qu'en toi.

Marcel Jouhandeau, Chronique d'une passion (1949)

Illustration: photographie de Mitch Hewer (2008)

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